QUINZE JOURS DANS LE DÉSERT d’ALEXIS DE TOCQUEVILLE, une lecture de Jean-Pierre LEGRAND

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Par Jean-Pierre Legrand

Dans les désordres des débuts de la monarchie de Juillet, Alexis de Tocqueville et son ami Gustave de Beaumont obtiennent d’être envoyés en mission aux Etats-Unis. Le prétexte en est l’étude du système pénitentiaire de cette toute jeune démocratie. Il en sortira cet extraordinaire « De la démocratie en Amérique », ouvrage à la fois pénétrant et prophétique. Il en résulte également une série de textes de portée plus modeste, regroupés sous le titre « Voyage en Amérique ». Ce recueil se clôt sur le très attachant : « Quinze jours dans le désert ».

Quinze jours dans le désert - Alexis de Tocqueville - Folio

Tocqueville et Beaumont débarquèrent donc à New York le 11 mai 1831 et y rembarquèrent pour Le Havre, le 20 février 1832. Leur séjour de plus de neuf mois les mena des ports de l’atlantique aux vastes plaines et des villes du Saint Laurent à la Nouvelle Angleterre.

Outre leur volonté d’étudier les institutions du jeune Etat, Tocqueville et Beaumont nourrissent un rêve bien romantique : parcourir les extrêmes limites de la civilisation européenne et atteindre les confins du désert, c’est-à-dire l’extrême limite au-delà de laquelle s’étend la forêt primaire de la presqu’île du Michigan.

Ils réalisent ce rêve en juillet 1830 : c’est l’objet de ce beau texte « Quinze jours au désert ». Partis de Détroit alors peuplé de deux à trois mille habitants, les deux amis atteignent Pontiac et de là doivent rejoindre le village de Saginaw, poste avancé des blancs au sein de la nation indienne, dernier point habité avant la vaste forêt.

La forêt que traverse Tocqueville et son compagnon est faite de plusieurs cercles, à l’image de l’Enfer de Dante. Forêt d’abord dense mais aux chemins bien tracés, elle se révèle bien vite très inhospitalière, un lieu où la vie et la mort s’entrelacent et se neutralisent en une immobilité parfaite, hors du temps. Le soir venant, les animaux eux-mêmes semblent avoir déserté les lieux ; aucun bruit, pas le son d’une cloche dans le lointain, le coup de hache d’un bûcheron ni même l’aboi d’un chien ; pas un murmure, un sentiment d’isolement et d’abandon bien plus fort que celui, déjà pesant, ressenti au milieu de l’océan mais où l’espérance se nourrit encore du vaste horizon. Un océan de feuillage borné de toute part, un monde endormi d’un sommeil mortel, n’était le bourdonnement des moustiques, sa seule respiration.

Guidé par deux jeunes indiens, nos amis atteignent enfin leur but : Saginaw. Une vingtaine de maisons toutes simples en rondins mal dégrossis. Une population réduite mais souvent insolite qui n’est pas encore un peuple habite cette ultime pointe de la civilisation. Des Anglais, des Canadiens français, quelques métisses et des indiens misérables. Sur les étagères des intérieurs frustres voisinent la bible et l’un ou l’autre volume dépareillé des œuvres de Shakespeare.

Le vertige saisit les deux amis : quelques années plus tôt, en Sicile, ils se perdirent dans un vaste marais où jadis était bâtie la ville d’Hymère. La vue de cette cité dévorée par une nature ensauvagée témoignait avec force de l’instabilité des empires et de la vanité des choses humaines. Ici, à rebours, enfants d’un vieux peuple, Beaumont et Tocqueville contemplent « le berceau encore vide d’une grande nation » à venir.

Mais il est temps de retourner à la civilisation. Avant de s’en aller, le soir venu les deux amis remontent une dernière fois un bras de la rivière Saginaw. L’arrière-pensée des changements prochains et inévitables, l’inéluctable destruction qu’ils pressentent, leur fait goûter plus encore l’originale et si touchante beauté des solitudes qu’ils sont sur le point de quitter. Un moment de grâce suspend le temps comme dans les plus belles rêveries de Rousseau :

« Le désert était là tel qu’il s’offrit sans doute il y a six mille ans aux regards de nos premiers pères ; une solitude fleurie, délicieuse, embaumée ; magnifique demeure, palais vivant, bâti pour l’homme, mais où le maître n’avait pas encore pénétré. Le canot glissait sans efforts et sans bruit ; il régnait autour de nous une sérénité, une quiétude universelles. Nous-mêmes, nous ne tardâmes pas à nous sentir comme amollis à la vue d’un pareil spectacle. Nos paroles commencèrent à devenir de plus en plus rares, bientôt nous n’exprimâmes nos pensées qu’à voix basse. Nous nous tûmes enfin, et relevant simultanément les avirons, nous tombâmes l’un et l’autre dans une tranquille rêverie pleine d’inexprimables charmes ».

Ce voyage accompli par nos deux compères au seuil de leur carrière est aussi très touchant par l’amitié fidèle dont il constitue les prémisses. Grand tourmenté, Tocqueville avait coutume de répéter qu’aux malheurs de l’existence, en dehors du travail, il n’y a de recours que dans l’amitié. Toute sa vie, il poursuivra cet entretien infini avec ces amis qui partagent avec lui ce même goût pour les idées. Au seuil de la mort, une de ses dernières lettres sera pour Gustave de Beaumont, ami de toute une vie.

Le livre sur le site de Folio/Gallimard

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