LE COUP DE PROJO d’EDI-PHIL RW SUR LE MONDE DES LETTRES BELGES FRANCOPHONES #2

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Philippe Remy-Wilkin

Numéro 2 (juin 2018) Où il est question de romans/poésies/nouvelles/études/BD ; de Guy Gilsoul, Claude Raucy, Alain Berenboom, Patrick Weber/Baudouin Deville, Philippe Leuckx, Raymond Reding, Willy Lefèvre ; des éditions Jourdan ou Genèse, etc.

En mars, je lançais une mini-revue sur l’édition belge. Pourtant, je suis un mondialiste, avant tout passionné par le souffle romanesque anglo-saxon, j’anime d’ailleurs un feuilleton sur l’Histoire du cinéma (la Cinéthèque idéale, 5 épisodes parus sur la plateforme culturelle Karoo). Mais. J’ai noté une vigueur jamais atteinte ces dernières décennies au sein de nos lettres, une efflorescence extraordinaire de talents et de bons livres. Aujourd’hui, un éditeur belge francophone peut publier un livre d’auteur belge qui sera parmi les meilleures productions francophones de l’année, édition parisienne comprise (Le Rosa de Marcel Sel, paru chez Onlit, en constitue un excellent exemple).

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Guy Gilsoul, Le Bracelet.

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Il s’agit d’un recueil de (neuf) nouvelles, assez court (103 pages) paru chez La Lettre volée, à Bruxelles fin 2017. Mise en abyme de ce que j’énonce plus haut. Une structure indépendante nous offre un bel objet (mise en page originale, très belles photographies d’objets d’art connectés aux textes) sous la bannière d’Edgard Allan Poe, l’une de mes icônes et influences majeures (sa nouvelle La Lettre volée crée, avec le cultissime Double assassinat… le récit policier !). « Sous la bannière » ? Doublement. Car saute aux yeux, dès les premières lignes, un flux de réminiscences du meilleur aloi : Poe, Nerval, Mérimée, Gauthier, Villiers-de-I’Isle-Adam, etc. Ces Petits Maîtres du XIXe siècle, que j’adule et préfère aux Grands (officiels), qui savaient raconter/intriguer avec une langue virtuose. Un article nous avait mis l’eau à la bouche : Le bracelet entre ornement et menotte · Karoo

Inutile de répéter ce qu’explicite notre jeune collègue. Mes réflexions personnelles ? On songe illico à Quiriny ou Engel, qui ont cette capacité à recréer une manière de narrer (fond et forme) qui nous projette dans le temps lointain où la vivacité et l’esthétisme, l’élégance et la pertinence pouvaient se conjuguer. Oui, oui, oui : une écriture raffinée, travaillée peut se dérouler sans peser ou même, davantage, en envolant nos appétits :

« La façade, plane comme un tableau, avait la texture d’une toile de lin. Sous l’horizontale du toit-terrasse, deux rangées de fenêtres couraient en bandeaux superposés. Que de fois Aurélie aurait aimé y découvrir un visage. Rien. Pourtant, derrière le voilage, un homme la cherchait des yeux. »

La prose, parfois, atteint la dimension hallucinée prônée par Mathieu Terence :

« Marbres rouges, oves en frise, acanthes noircies, lys et marguerites. »

Les récits, ciselés, sont lovés dans des atmosphères troubles, ils sont intrigants, déstabilisants, teintés de fantastique et de poésie onirique. Mais il s’agit avant tout d’esquisses. On entrouvre un univers, on entame le déroulé d’un écheveau, la bulle, déjà, nous explose entre les doigts…

(2)

En avril, j’ai reçu la nouvelle sortie groupée des éditions M.E.O. A priori (car l’éditeur Gérard Adam se moque un peu des étiquettes), deux recueils de nouvelles (Ce n’est pas rien de Daniel Simon, Un Belge au bout de la plage de Michel Ducobu) et deux romans (Une vie en miniature de Caroline Alexander, Le Maître de San Marco de Claude Raucy). J’attaque illico le Raucy, un auteur qui a une longue et très belle carrière d’auteur jeunesse.

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Les premières pages me rappellent tout ce que je savais. L’éditeur soigne remarquablement le suivi de ses textes, l’auteur possède une belle écriture et raconte sur un ton allègre.

De quoi s’agit-il ? D’un court roman historique. Qui se passe à Venise en 1530. Où il est question de meurtres mystérieux commis sur les chanteurs du maestro Adriaan Willaert, un Flamand trop oublié, qui fut une sommité artistique du temps. Deux amis enquêtent. Savonarole se faufile en filigrane, le doge Gritti, de jolies dames… Tout cela fleure bon… Giacomo C., la BD sulfureuse et sexy de Griffo/Dufaux.

Je reste un peu sur ma faim. Le roman semble osciller entre deux univers, trop référentiel pour les ados, trop convenu/léger pour des lecteurs plus âgés.

Allez plutôt découvrir le précédent opus de Claude Raucy, chez M.E.O. déjà, excellent : La Sonate de Clementi, rubriquée naguère dans la revue Nos Lettres. Que disais-je alors ?

« De quoi s’agit-il ? D’un ensemble de trois récits. Ni un roman ni un recueil de nouvelles, donc. (…) Les trois textes sont bien écrits et vivants, il y a un réel plaisir de lecture. Quelque part paradoxal car Raucy a choisi de nous présenter des anti-héros dont la vie est insignifiante… mais réaliste, du coup.

Le premier récit, qui donne son nom à l’ensemble, est le plus émouvant, teinté d’onirisme et d’impressions exotiques (séjour à Florence). On y suit les pas d’un homme en quête d’un amour passé, qui s’effiloche à travers son interprétation du monde et des faits.

Le deuxième récit, de loin le plus long, Un héros à la sarbacane, a des allures de petit roman, avec deux parties, de nombreux courts chapitres, un parfum de Maupassant. Une vie. Celle d’un type ordinaire et peu sympathique. Mais qui se faufile dans un décor présentant des reliefs : la guerre 40-45, l’exode de milliers de Belges, l’accueil des populations locales (sud de la France), les interactions nouvelles… Quasi adopté par une baronne, amoureux d’une serveuse juive, voyant passer des résistants, des miliciens, des officiers allemands… Baptiste va-t-il se révéler à lui-même ou les évènements vont-ils le réinventer ?

Le dernier récit, Le pion du troisième, nous présente un surveillant dans une école de province, en pleine crise car agressé, marginalisé, proche de la rébellion. Que lui est-il arrivé ? Mais. Est-il victime ou bourreau ? Doit-on s’émouvoir de ses malheurs ou… ?

On songe parfois aux Trois contes de Flaubert, à cette capacité à nous entraîner avec des personnalités, des tranches de vie qui n’ont rien de bien glamour. Question de style, d’humour, de vivacité dans la narration. Et puis… avouons qu’on a tous croisé de tels personnages, qu’ils nous renvoient un miroir de ces vies-oubliettes dans lesquelles nous avons parfois peur de basculer. Car il suffit d’un rien, d’un si léger décalage des aiguilles du Sens et de l’Adéquation sur la montre de notre vie, pour que le veule, l’insensé, les ténèbres, la souffrance déferlent, contaminent, absorbent.

Bref, une perle ! »

(3)

Alain Berenboom, Expo 58, l’espion perd la boule (sous-titré Une enquête de Michel Van Loo, détective privé).

Un roman de 268 pages paru chez Genèse éditions, à Paris ET Bruxelles, en 2018.

Expo 58

Le pitch ? Un chef de chantier est assassiné après avoir contacté le détective (et héros) Van Loo. Pas un simple entrepreneur. Non. Il s’occupait de préparer l’Expo 58. Et il avait une prédilection pour l’Orient, la Syrie, les Kurdes, dont il aimait s’entourer. Van Loo est suspecté du meurtre par un nouveau Javert mais sauvé (momentanément ?) par de mystérieux commanditaires connectés au Ministère de l’Intérieur. Il sera infiltré comme faux expert ès gestion hydraulique pour découvrir ce qui se trame dans les coulisses du futur évènement à répercussion mondiale. Et ira de surprise en surprise, sans en mener large, le pauvre anti-héros…

J’ai attaqué avec excitation, appâté par le décor du récit, cette Expo 58 qui n’a pas fini de nous faire rêver, avec ses relents d’une Belgique de Papa, « du temps où l’on croyait encore au Progrès, à l’Humanité, à la fiabilité des politiques et médias… ».

De Berenboom, j’ai adoré Hong-Kong Blues, l’un des meilleurs romans belges de ces dernières années, un vrai roman, avec du souffle, un univers original, un anti-héros qui se construit sous nos yeux, etc. Et beaucoup apprécié Monsieur Optimiste (Prix Rossel, d’ailleurs), qui narrait son histoire familiale à travers la Shoah.

Avec Van Loo, le célèbre avocat/auteur tente ce qu’a réalisé un Iain Pears : alterner des œuvres personnelles haut-de-gamme et des romans plus légers, policiers, gouleyants, qui satisferont un public a priori beaucoup plus large (mais moins exigeant).

In fine ? L’écriture est simple, le deuxième degré et l’humour dominent, les termes bruxellois prolifèrent. Quant au récit, l’ambiance est agréable, teintée de Guerre Froide (les Russes sont dans le coup) ou de haines entre factions si typiques du Proche-Orient. Mais. Je préfère (et de loin !) l’autre versant créatif de notre auteur !

A noter. Genèse postule au titre de nouvel éditeur le plus entreprenant et ambitieux. Voir notre feuilleton : À la découverte de…Genèse Édition #1 · Karoo

Danielle Nees, depuis et très récemment, vient de lancer une collection de livres de poche ! Bravo ! Mais attention aussi ! Car j’observe avec regret quelques récents soucis de mise en page (des notes situées sur une autre page que l’astérisque qui les appelle) ou de coquilles (« des menaces en rue qui ont parfois dégénéréES en bagarres »).

(4)

L’Expo 58 se découvre de manière plus concrète et ludique dans la BD de Patrick Weber (scénario) et Baudouin Deville (dessin) Sourire 58, chez Anspach… dont l’intrigue nous offre un autre chassé-croisé d’espions internationaux.

(5)

Et si l’on parlait des productions Jourdan ? Un éditeur qui se consacre à l’Histoire belge. Dans le cadre de mes propres travaux, j’ai lu et relu, récemment, trois ouvrages captivants, trois études qui se lisent toutes très agréablement et nous apprennent beaucoup : Le Vol de l’Agneau mystique, l’histoire d’une incroyable énigme (André Van der Elst et Michel de Bom), L’Hôpital de l’Océan, La Panne 14-18 (Raymond Reding) et Pierre Minuit, l’homme qui acheta Manhattan (Yves Vander Cruysen). Ils datent déjà : 2009, 2014 et 2013.

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Le premier s’apparente à un roman policier, qui aurait des relents de Code da Vinci belge tournant autour du plus grand chef-d’œuvre de l’art flamand… si pas de la peinture occidentale.

Le deuxième nous révèle les arcanes d’une page mythique, l’action véritable du Roi-Soldat et surtout de la Reine-Infirmière derrière la barrière de l’Yser, recréant un microcosme aux allures d’utopie autour de la figure charismatique du docteur Depage. Avouons qu’en cette ère du doute (vis-à-vis des politiques et d’une certaine oligarchie, qui peut se justifier au-delà de tout populisme), on est bouleversé de découvrir des talents s’employant à sauver ou améliorer, réparer des vies, et ce malgré les risques. La reconstitution de cette parenthèse enchantée en plein enfer, qui mêle pragmatisme (se battre pour obtenir des subsides, un mécénat en vue de l’obtention du meilleur matériel possible) et idéalisme éthéré (la Reine orchestrant vies de salon et culturelle pour valoriser les créateurs, éveiller les militaires) se colorie d’un surréalisme qui recoupe le fond de l’âme nationale. Un tout grand livre de Raymond Reding !

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Quant au Minuit, il raconte en long et en large l’épopée des Wallons dans le Nouveau-Monde, leur rôle dans la fondation de New-York. On écoutera dorénavant autrement les vocables Wall Street, Coney Island, Brooklyn ou Broadway. Jugera-ton autrement les présidents Roosevelt et Bush ?

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Mon recueil de poésies du mois ? Les Carnets de Ranggen de Philippe Leuckx, chez Le Coudrier.

Photo

« L’enfance court la nuit

Contre le vent d’oubli

Ce grain de blé bleu

(…) »

Le sens et la mise en art d’une idée forte (les deux premières lignes), mais aussi le glissement d’une note de mystère (la troisième ligne) évoquant la magie des titres d’Hergé, qui n’est pas pour rien dans l’imprégnation profonde de ses albums.

« Mais le soir est-ce si sûr ?

Dans l’ininterrompu

Il y a l’oiseau

Qui persiste

Son échancrure d’ombre

Son cri de fuite aiguë

J’en ressens l’écho

Sinon la blessure

Dans les mots agencés. »

Beauté des mots et des accouplements sémiques, phoniques. Percussion de l’image. Fluidité aquatique de la phrase.

« (…)

Aujourd’hui est trop maigre

Pour le pèlerin qui part

Et ne se retourne pas

(…) »

Une simplicité fécondée par la subtilité des images et des idées. Un découpage aussi qui, comme au cinéma, parvient à décupler l’envolée, son appréhension, sa respiration.

« On ne va pas toujours

Assuré d’un poème

Ni le cœur alerté

Par un bruit de sentier

Pourtant dans l’air

Une saison murmure

D’herbes inexplorées. »

Comme dans la musique contemporaine, la poésie, dans les mains d’un orfèvre, décape ses matériaux, enjoint à rafraîchir nos têtes trop pleines et mal pleines, tend vers une genèse où tout ferait à nouveau sens, interpellation.

« Je te vois déjà courir

Vers ta part de forêt

Vers ta part de lumière

Comme si courir pressait

Comme si vivre souffrait

Cette hâte d’être. »

Une philosophie de vie ?

« (…)

Mais que pèse un poème

Au front de l’enfant

Qui pense ? »

L’interrogation résonne. Doit-on tout comprendre, comprendre au premier contact ou laisser germer le doute, l’écho ? La poésie est-elle ensemencement ?

Si mes domaines d’expertise sont le roman et l’Histoire, la narration et la structuration, l’interrogation sur de vastes plans, il me paraît clair et sûr qu’il nous faut nous ménager des instants poétiques, des entretiens avec un Ailleurs qui alerte, défriche, éveille ou réveille. Se contenter d’un « Je n’y entends rien en poésie », trop entendu et même dans la bouche de gens fort estimables, me semble inaudible, inacceptable.

L’horizon doit toujours être une étape, l’inconnu (et donc le dépassement des limites) un objectif.

(7)

Pour conclure ma mini-revue, je tiens à instaurer une habitude : évoquer une personne qui apporte une pierre originale à l’édifice de la promotion des créateurs, à la reconnaissance de l’Art made in Belgium, bref un supplément d’âme à ses activités. Et ce pour contrepointer la morosité générale, cette impression (souvent très réaliste, désespérante) que nos grands médias ne remplissent pas leur rôle de découvreurs de pépites, se contentant d’encenser ce qui a déjà été mis en lumière à Paris ou objet d’un happening quelconque.

Willy Lefèvre

Après Guy Stuckens donc, braquons notre projecteur sur Willy Lefèvre, une mini-chaîne télé à lui seul, dont les vidéos, postées sur Youtube ou Facebook, créent ou recréent des rencontres littéraires, des échanges. Voir ainsi son entretien avec l’un de nos meilleurs romanciers, Patrick Delperdange.

Ou, soyons un peu narcissiques, un extrait de débat entre deux collaborateurs des Belles Phrases.

Tant qu’il y aura des hommes…

A suivre ?

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J’ai reçu le dernier recueil de poésies de Françoise Lison-Leroy, Le Temps Tarmac, toujours chez Rougerie, le précédent m’avait emballé. J’attends avec intérêt la sortie de deux romans découverts à l’état de tapuscrits lors de mes participations au Jury Sabam 2018, Voyage au bout du marathon (Jean-Marc Rigaux, chez Murmure des Soirs) et Tignasse Etoile (Evelyne Wilwerth, chez M.E.O.). Je n’aime aucun de ces deux titres (encore provisoires lors de nos lectures) mais les contenus, eux, sont excellents, Evelyne produit l’un de ses livres les plus percutants, intimiste (la réalisation d’une femme minée par un secret de famille), Rigaux nous uppercuttant, lui, avec un thriller d’une qualité rare, tout à la fois rapide et littéraire, captivant et informatif, poussant à la réflexion et ouvrant un sillon mondialiste (le sport de haute compétition et ses secrets, son arrière-plan). En contrepoint, on notera que l’éditrice Françoise Salmon (Murmure des Soirs) enchaîne au moins deux romans d’une envergure peu habituelle. L’autre étant Pur et nu de Bernard Antoine… que j’ai entamé. Bravo à elle !

Edi-Phil RW

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