LE PARRAIN, ARTICLE à 4 VOIX.

Les trois Parrain de Coppola, une mini-série avant l’heure ?

Article à quatre voix, où Philippe Remy-Wilkin (Ciné-Phil RW) ouvre des sillons dans lesquels s’engouffrent puissamment ses amis cinéphiles Thierry Van Wayenbergh (TVW), Bertrand Gevart (Bert G) et Krisztina Kovacs (Kris K).

Avec un grain de sel final du rédac’chef Eric Allard.

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Le Parrain (I) de Francis Ford Coppola (EU, 175 minutes, 1972).

Phil RW : Revoyant pour la 123e fois ce chef-d’œuvre quasi indiscuté du 7e Art, la première impression qui m’a submergé est celle d’un bien-être au sein d’un tableau en mouvement, une fresque plutôt. La musique, la manière de filmer, la qualité des acteurs… On est bien DANS le film. Indépendamment du récit qui est, en sus, très réussi, à la fois dans sa structuration globale (une bonne histoire, suffisamment ample et compacte pourtant, de l’action, du suspense, un sens ou plusieurs) et dans la qualité de ce que mon professeur d’université (français du Moyen Age) Paul Jonas appelait les moments significatifs, en clair des scènes qui imprègnent durablement notre imaginaire indépendamment du Grand Tout.

Bert G : « Bien-être au sein d’un tableau » ? De fait, il faut s’appesantir sur la photographie aux textures contrastées, une manière d’éclairer innovante (cf la scène initiale avec Don Corleone). Auparavant, les studios n’auraient jamais accepté de filmer un acteur avec des « douches de lumière » ayant pour effet de souligner les traits les moins avantageux. Les lieux sont lugubres, chauds et sombres à la fois.

Phil RW : J’ai toujours préféré de TRES LOIN les deux Parrain de Coppola ou le Il était une fois en Amérique de Leone aux multiples films de gangsters du si réputé Martin Scorsese. Pourquoi ?

Kris K : Intéressant, en effet, pour moi qui suis fan des deux (NDR : Coppola et Scorsese, exit Leone). Quelle touche les distingue ? Est-ce la manière de filmer la violence ? L’absurde, l’humour de Scorsese ?

Phil RW : Là, on touche à la subjectivité, à la sensibilité propre à chacun, à nos mécanismes secrets, à nos histoires personnelles sans doute. Oui, je crois que le second degré me pose problème, j’ai besoin d’empathie (et, par corollaire, d’humanisme ?). Viscéralement. Tu mets donc le doigt sur une force du cinéma de Coppola.

TVW : Ce second degré est à mon avis l’objet de ton même rejet de Tarantino. Tu as un peu peur des réalisateurs… qui font du cinéma (rires). Ceci étant, en passant, Le Parrain contient ses moments emphatiques et… tarantinesques ou scorsésiens. D’ailleurs, avec son mélange d’opéra baroque (par son rythme musical, la mise en scène du folklore religieux, les couleurs saturées, la mobilité de la caméra, etc.) et de documentaire hyperréaliste (les décors urbains, le générique en 16/8) sur le milieu de la pègre de Little Italy, Mean Streets de Scorsese me semble très proche du Parrain.

Phil RW : Dans mon souvenir, le deuxième Parrain, fait rare, est supérieur à l’ouverture de la mini-saga (NDR : il y aura trois films, le troisième décalé). Mais les années 70 de Coppola nous offrent encore… Apocalypse Now. Si on doit tenter un top 10 de la décennie, quelle cathédrale choisir ?

TVW : Et pourtant, si tu savais comme Coppola n’en voulait pas de ce Parrain ! Pur travail de commande réalisé au départ avec d’immenses pieds de plomb !

Phil RW : Je ne savais pas ! Et vais, du coup, lire un complément d’information sur Wikipedia. Une œuvre de commande ! Je tombe de mon fauteuil. Comme le signale TVW, les producteurs ne veulent pas de Coppola qui ne veut pas du film MAIS ils ne veulent pas payer les pointures à leur juste prix et élisent un jeune payable au rabais qui, lui, doit payer ses traites et sa paternité. Du coup… Et ça recommence avec le casting où Laurence Olivier aurait pu jouer Don Vito, où on ne voulait surtout pas de Marlon (jugé ingérable), où on préférait Ryan O’Neal ou Robert Redford (bankable) à Al Pacino (inconnu), Paul Newman à Robert Duvall, etc. A quoi tient… l’Histoire ? Car Coppola a TOUT donné sur ce film qui, au final, est un film d’auteur MAJUSCULISSIME ! Souvent classé deuxième meilleur film de tous les temps !

TVW : Pour être encore plus précis… Le Parrain, c’est une affaire d’argent à tous les échelons.

Au départ, personne n’en veut. Puzo, très mal dans ses baskets et criblé de dettes, présente son manuscrit de 150 pages, appelé alors La Mafia, à Robert Evans, directeur de Production de la Paramount. Mais cette dernière a quelques bides à son passif autour du monde des gangsters justement. Evans se montre donc très tiède.

La roue tourne ! Rebaptisé Le Parrain, le bouquin casse la baraque. La Paramount fléchit mais ne veut pas prendre de risque financier et propose une adaptation au prix ridicule de 2-3 millions de dollars. Puzo est sommé de mettre la main à la pâte pour un scénario plus étoffé. Evans lui demande même d’ajouter des hippies dans l’histoire pour être au goût du jour !

Bémols ! Evans n’en démord pas, il ne veut absolument pas de Coppola, un réalisateur qu’il considère comme un petit tâcheron auteur de deux flops (dont La Vallée du bonheur, un musical que Francis Ford aurait massacré). Et Coppola, de son côté, refuse catégoriquement ce blockbuster de gangsters, il se revendique artiste, Le Parrain lui semble indigne de son talent. De fait, Francis Ford est à ce moment obnubilé par l’ambitieux film de science-fiction THX 1138 de son ami et protégé George Lucas, qui charrie des préoccupations d’auteur (avec un grand A), une obsession pour l’expérimentation, la technologie.

La roue tourne… encore ! Les grands réalisateurs déclinent poliment l’invitation à tourner Le Parrain et… finalement… Evans doit faire des pieds et des mains pour obtenir un « Oui » de Coppola ! Qui accepte pour des raisons financières : il doit 300 000 dollars à la Warner et quelques milliers de dollars à Roger Corman (qui lui a mis le pied à l’étrier en finançant notamment son thriller Dementia 13, en 1963), il pourra remettre à flot son studio indépendant Zoetrope.

Phil RW : Le casting est étourdissant. Je n’ai jamais pu supporter Talia Shire ou Diane Keaton (subjectif) mais Marlon Brando est monumental, Al Pacino crève l’écran, les seconds rôles sont magistraux (Robert Duvall, James Caan, John Cazale…).

Kris K : Al Pacino était inconnu, c’est vrai, jusqu’à Dog Day Afternoon/Une après-midi de Chien, c’est ça ?

Phil RW : J’aurais dit « Avant Serpico ».

Kris K : La famille Coppola, une famille de Grands du ciné aussi, et… des Italo-Américains. D’où… peut-être… son malaise/désintérêt de filmer Le Parrain au départ ?

TVW : Non, au contraire, Krisztina. C’est à partir du moment où Coppola, lisant entre les lignes du best-seller de Puzo, entrevoit un récit sur la famille (une obsession dans toute son œuvre : il veut plus que tout être un artiste… comme son père Carmine, grand musicien dans l’ombre duquel il n’en peut plus de vivre – leurs rapports seront d’ailleurs houleux) qu’il commence enfin à s’y intéresser.

Bert G : Nous connaissons les talents de Mario Puzo, mais Coppola a apporté une dimension très intime. De manière rétrospective, Le Parrain I voit clairement l’appropriation des récits issus du livre par l’artiste cinéaste, qui transcende le tout avec les outils cinématographiques.

Phil RW : Fascinant Marlon ! Qui s’est tant et tant vanté de mépriser le cinéma ! Il survole les années 50 (Sur les quais, Un Tramway nommé désir) et y est déjà immortel (NDR: il incarne une nouvelle jeunesse avec Montgomery Clift et James Dean). Il ressuscite dans les années 70 pour Le Parrain, Le Dernier Tango à Paris et Apocalypse Now ! Somme toute, deux carrières qui en feraient chacune une étoile absolue. Des années 60 bien meublées mais moins marquantes. Et des années 80, 90… de quasi retraite.

Kris K : Incroyable Brando, en effet ! D’ailleurs, cette histoire de boulettes de coton dans la bouche pour jouer Don Vito, c’est vrai, non ? Je l’ai lue dans son autobiographie, Songs my mother taught me.

Phil RW : Apparemment, oui. On ne voulait pas de lui, il doit réaliser un essai et met la gomme, impressionne ses opposants.

Kris K : Brando a joué dans Le Parrain à une époque où la famille comptait énormément pour lui. Il était au plus haut point lui-même chef de clan (onze enfants reconnus). Je suis convaincue qu’il a pu livrer cette interprétation d’un homme vieillissant et digne en puisant dans son état d’esprit de l’époque.

Phil RW : Actor’s Studio, isn’t it ?

Phil RW : Le Parrain, au-delà de son récit mafieux empli de bruit, de fureur et de larmes, c’est aussi une réflexion sur l’émigration, la famille, le clan… Plus profondément sur ces besoins que ressentent la plupart (ou tous ?) des êtres humains. Désirs de soumettre ou de se soumettre, d’être connecté à un cercle qui vous protège, etc. Une attraction qui est souvent dramatique, parfois létale. Le clanisme me fait horreur… même si je perçois que ce qu’on fait sortir par la porte entre par la fenêtre.

À suivre : LE PARRAIN 2

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