DERNIER JOURNAL d’HENRY BAUCHAU, une lecture de Jean-Pierre Legrand

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Jean-Pierre LEGRAND

Voici le dernier volume du journal d’Henri Bauchau mort en 2012 à plus de 99 ans. Le fil de ses six dernières années nous vaut ce « Dernier Journal », écrit, comme les autres, dans un style subtilement dépouillé qui, plus que jamais, convient au resserrement progressif d’une vie sur l’essentiel.

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Ce qui définit le mieux ces pages, c’est la gravité sereine qui s’en dégage. L’extrême grand âge s’accompagne de servitudes pesantes et Bauchau n’est pas épargné. Toutefois, loin de s’apitoyer, il tire une profonde force spirituelle de l’acceptation de ce qui vient : il tombe dans son corps mais décide d’adhérer à sa chute et, au plus profond, lorsque l’œil noir du puit se rapproche, c’est vers le haut qu’il tourne son regard et entrevoit un peu de clarté.

Cette spiritualité qui anime Bauchau doit beaucoup au catholicisme de son enfance dont il s’est éloigné, vers lequel il semble certes revenir au fil des années, mais de manière très indirecte. Toutes ces années de la force de l’âge où il s’est tant intéressé au bouddhisme ou au taoïsme ont en effet consacré sa rupture avec l’Eglise mais l’ont conforté dans l’idée qu’une conversion aux religions ou philosophies orientales est impossible, que chacun doit demeurer dans sa tradition et trouver les voies spirituelles qui lui sont propres. C’est donc sur le terreau chrétien qu’il puise son élan, non en Dieu, comme l’y appelait la religion de son enfance, mais dans sa proximité.

Plusieurs motifs reviennent au fil des pages qui soulignent l’effet de resserrement de la vieillesse, et le délestage progressif du corps puis le dévoilement progressif et toujours incertain de l’Esprit. Il y a tout d’abord Laure, le grand amour des années de maturité, décédée 10 ans plus tôt de la maladie d’Alzheimer. Ses dernières années, elle les vit à l’hôpital, incapable encore de parler mais toujours belle et un sourire illuminant son visage. Les ultimes semaines, écrit Bauchau,

« j’ai senti qu’elle était parvenue à un état plus élevé que celui de son existence avant la perte de mémoire. De cela, je n’ai aucune preuve, mais une profonde certitude, et elle est morte en souriant, la nuit précédant le jour où il était prévu de lui donner la morphine pour alléger sa fin ».

Cette illumination surgissant de la faiblesse extrême fait écho à un autre motif qui revient à plusieurs reprises : L’Idiot que Bauchau lit et relit tout au long de sa vie. Le Prince Mychkine en qui Dostoïevski voit le Christ, est sujet à de violentes crises d’épilepsie qui, chaque fois, le laissent dans un état de faiblesse morbide. Mais la crise elle-même s’accompagne d’un éclair qui illumine le cœur et l’esprit d’une clarté extraordinaire et donne accès à un état d’extrême conscience de soi, jamais atteint, presqu’insupportable. Bauchau ressent au plus profond de lui-même cette puissance de l’impuissance, secret des grands mystiques.

Déréliction du corps, rétrécissement de la vie « physique » au profit d’une élévation spirituelle se traduisent concrètement par la quasi impossibilité du voyage, même proche. Bauchau vit donc retiré dans sa propriété de Louveciennes, entourée d’un vaste jardin. Ce troisième motif se dessine au fil des pages et revient au rythme des saisons.

Le jardin et bientôt deux arbres de ce jardin : un hêtre rouge et un tulipier de Virginie ; deux témoins de la lumière toujours renaissante :

« Ce matin (nous sommes en février), un bref instant de soleil a illuminé le grand hêtre, ensuite le tulipier. C’était le satori, la seconde mystique des arbres, puis le ciel pluvieux s’est refermé. Demi-aveugles, nous pouvons donc devenir voyants dans l’instant ».

Vieillesse, fatigue extrême mais toujours création. Un roman sera encore publié l’année de sa mort mais plus que tout c’est la poésie qui progressivement transfigure la vie créative de Bauchau. Le cercle de la vie chaque jour plus proche de son centre, l’écrivain revient à sa vocation première de poète : le regard ne pouvant plus se perdre dans les lointains désormais inaccessibles il s’approche au plus près des choses et de leur essence.

Cette concentration culmine dans l’inspiration poétique des toutes dernières années. Bauchau ne peut plus marcher. Un jour de mai, on le promène dans le jardin, en chaise roulante, il s’achemine vers l’anéantissement final de ses forces ; il le sent, il le sait. Mais voilà, ombres et lumières se disputent le jardin. Du coin où je me trouve écrit-il, jamais les arbres n’ont été aussi beaux. J’ai envie de commencer le brouillon d’un poème .

Quelques semaines après avoir écrit ces lignes, Henri Bauchau meurt dans son sommeil. Jusqu’au bout, il aura eu « le courage de faire ce qui ne s’apprend pas, Vivre sa propre vie ».

Le livre sur le site d’Actes Sud

 HENRY BAUCHAU chez Actes Sud

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Henry Bauchau
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