PAULINA 1880 de PIERRE JEAN JOUVE, une lecture de Jean-Pierre LEGRAND

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par Jean-Pierre LEGRAND

« Découverte de Pierre-Jean Jouve, à travers Paulina 1880. Toujours étonnée, à l’âge qui est le mien, d’avoir encore des continents de pensée, d’expérience humaine à découvrir ».

Ces quelques lignes lues dans Bleu d’octobre de Françoise Ascal m’ont rappelé que ce livre traînait depuis fort longtemps dans ma bibliothèque et que je ne l’avais jamais lu. C’est maintenant chose faite : ravissement.

Paulina 1880 - Pierre Jean Jouve - Folio

Pierre-Jean Jouve a publié ce livre en 1925 : il est écrit dans un style bref, précis et très travaillé à la fois. C’est un roman de poète mais sans la moindre surcharge. Structuré de manière très moderne, ce roman se découpe en 119 chapitres le plus souvent de deux à trois pages finement ciselées : un régal à la lecture.

C’est l’histoire tragique de Paulina Pandolfini, jeune fille belle et ténébeuse, tombée amoureuse d’un ami de son père, le beau Michele Canarini avec lequel elle poursuit des années durant une liaison interdite… Le chapitre 118 décrit avec la précision d’une fiche de police le parcours de Paulina : « Paulina Pandolfini Née à Milan le 14 juin 1849. Fille cadette de Mario Gieuseppe Pandolfini et de Luicia Carolina son épouse. Célibataire sans profession. A séjourné comme novice dans le couvent de la Visitation à Mantoue de 1877 à 1879. a tué à Florence le Comte Michele Canarini. Condamnée par jugement de la Cour de Florence en date du 12 avril 181, à vingt-cinq années d’emprisonnement. A purgé sa peine dans la prison judiciaire de Turin jusqu’au 15 juin 1891, date à laquelle elle fut graciée. »

Derrière la brutalité froide de ces faits, une héroïne, partagée entre d’une part l’appel à l’Unité amoureuse avec l’infinie Présence de Dieu et d’autre part la passion charnelle, la volupté du corps; un corps riche d’une vie nourrie de sang, mais qui, au fond n’est rien de plus que l’ombre d’une apparence. Une recherche névrotique de pureté et de vérité mais qui ne peut faire l’économie du mensonge. Rêve impossible d’unité: rapport à l’autre, qu’il soit amour filial ou celui de deux amants, marqué d’une poésie admirable et terrible qui porte en elle une condamnation sans appel de la vie.

Paulina fuit la perdition dans un couvent. Mais elle cherche le salut par des voies qui sont à elle seule, des voies mystérieuses, comme si elle croyait pouvoir devenir Dieu: orgueil, goût pour les mortifications excessives, esprit de rébellion, autant de sourdes tendances qui rendent impossible la prononciation de ses voeux, sa prise de voile. C’est que derrière la recherche éperdue de pureté, il y a chez elle un petit parfum d’antéchrist. Tout à l’inverse de Jésus grandissant et se fortifiant « tout rempli de sagesse » (Lc 2, 40), notre jeune fille au regard empli de nuit ne cesse, au sortir de l’enfance, de « croître en violence et en esprit souterrain ». Une vie dominée par l’ombre – et non la lumière – d’une Catherine de Sienne qu’aurait rongée l’orgueil.

Paulina reprend donc son errance mais cette fois, Dieu s’est éloigné. Que faire, sinon une dernière tentative et suivre l’ordre (divin?) qu’elle croit percevoir: immoler sa vie, son amour. Elle tuera donc son amant et se donnera la mort ensuite. Mais elle se manque. Exilée de la vie, il ne lui reste plus qu’ à attendre le jugement de Dieu, pauvrement, humblement.

Refermant ce livre me sont revenus en mémoire les propos grinçants de Nietzsche:  » Le Mensonge – et pas la vérité – est divin! « 

Le livre sur le site de Folio/Gallimard

PIERRE JEAN JOUVE (1887-1976) chez Gallimard 

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Henri le Fauconnier (1881-1946) : Portrait du poète Pierre-Jean Jouve, 1909. Musée National d’Art Moderne, Centre Pompidou, Paris.

 

LA FACTURE de JONAS KARLSSON, une lecture de Nathalie DELHAYE

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par Nathalie DELHAYE

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Un homme heureux

La quarantaine, célibataire, un Suédois reçoit par courrier une facture exorbitante, 5 700 000 couronnes à régler. Convaincu d’une erreur administrative, il se renseigne et apprend que cette somme a été calculée en fonction d’un indice sur le bonheur dont il a bénéficié jusqu’alors. Interloqué, il conteste, mais rien ne peut changer, c’est ainsi, la formule a parlé et il est redevable.

C’est donc un retour en arrière que cet homme va s’imposer. Il cherche dans sa vie routinière ce qui lui est arrivé de si formidable, au point de devoir tant d’argent. Un petit boulot dans un ciné club, quelques connaissances, pas vraiment d’amis au sens réel du terme, plus de famille, il mène une vie tranquille. Passionné de cinéma, il apprécie de regarder tous ces films, s’enquiert du petit détail, ressent de vraies émotions. Peiné d’être seul, il se souvient parfois de Sunita, une fille rencontrée à l’université, repartie en Inde pour vivre sa vie. Mais alors ? Il est où, le bonheur ?
Il rappelle régulièrement Maud, la fille de l’organisme qui suit son dossier, partage avec elle son désarroi, parle de sa vie banale et sans intérêt, et ne trouve pas de solution à son problème. Pas de biens, pas d’économies, rien pour honorer sa dette.

Ce livre semble fait pour nous interpeller sur nos petits bonheurs. Bien que nos vies nous paraissent ordinaires, il faut regarder autour de soi et voir que certains se trouvent moins chanceux… La pauvreté, la maladie, la solitude, toutes ces choses bien difficiles à supporter sont le lot quotidien de nombre de personnes.

Et pourtant notre homme ne comprend pas pourquoi il se trouve tant taxé, son indice du bonheur atteignant un seuil maximal. Il est pourtant un élément qui va faire doubler sa dette, un moment vécu qui semble pouvoir combler une vie toute entière, mais c’est peu dire qu’il ne s’en soit pas rendu compte, et ce constat le laisse amer…

Un roman intéressant qui tente de définir le bonheur, qui incite à réfléchir à nos propres vies, à nos envies, à nos regrets, qui donne des pistes, mais une question demeure. C’est quoi, le bonheur ?

Le livre sur le site d’Actes Sud 

JONAS KARLSSON chez Actes Sud

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2018 – LITTÉRATURES PRINTANIÈRES : PERLES DE PRINTEMPS, par Denis BILLAMBOZ

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Denis BILLAMBOZ

Je suis particulièrement heureux de vous proposer cette chronique construite avec deux lectures que je considère comme des véritables perles : un roman de la Japonaise Maha Harada, grande experte en peinture contemporaine qui propose un magnifique roman sur l’œuvre du douanier Rousseau et un autre roman du Jamaïcain Kei Miller qui évoque dans un texte flamboyant l’origine et le calvaire des rastafariens à la Jamaïque. Deux romans qui m’ont enchanté et c’est peu dire.

 

LA TOILE DU PARADIS

Maha HARADA

Editions Picquier

En 2000, à Kurashiki au Japon, Orie Hayakawa est surveillante au musée d’art Ohara mais personne ne sait que c’est une grande spécialiste de la peinture moderne et notamment du Douanier Rousseau. Elle est revenue au pays quand elle était enceinte de la jolie adolescente eurasienne qui partage désormais sa vie. Un jour, son patron la convoque car le Directeur du MoMA exige sa présence lors de la négociation pour le prêt éventuel d’une célèbre toile du Douanier Rousseau à l’occasion d’une exposition organisée par le musée d’art Ohara. Cette invitation la trouble, elle lui rappelle son séjour à Bâle en 1983.

En 1983, Tim Brown est assistant-conservateur au MoMA à New-York auprès du conservateur Tom Brown, pendant les vacances de ce dernier, il reçoit une invitation impérative du célèbre et mystérieux collectionneur bâlois Konrad Beyler lui enjoignant de rejoindre Bâle pour expertiser une toile inconnue du Douanier Rousseau. Tim pense que cette invitation s’adresse à Tom mais décide tout de même de se rendre à Bâle où il rencontre une autre experte, la Japonaise Orie Hayakawa, alors domiciliée à Paris. Le célèbre collectionneur propose un jeu un peu pervers aux deux experts, il leur demande d’expertiser une toile d’Henri Rousseau à partir de la lecture d’un vieux livre qu’il possède. Celui qui fournira l’expertise la plus convaincante pourra disposer de ce tableau jusqu’alors inconnu et presque en tous points semblable à celui qui est accroché aux cimaises du MoMA : « Le rêve ». Les deux invités acceptent ce jeu étrange, mais bientôt des éléments parasites gravitent autour de cette expertise, le monde de l’art est en ébullition, les sommes en jeu sont colossales.

L’agitation gagne les musées, le MoMA, le MET, la National Gallery de Washington, la Tate Gallery, les marchands d’art : Sotheby’s, Christie’s, d’autres grands musées d’art moderne : Le Louvre, le Musée Ohara, le Kunstmuseum Basel, … qui sont eux aussi attentifs à cette grande manœuvre. Les deux experts se retrouvent au centre de pressions de plus en plus oppressantes qui s’ajoutent à leurs convictions, à leur passion, à leurs désirs et à leurs intérêts personnels. Maha Harada évolue avec une aisance impressionnante au milieu de ces cabales et intrigues mais surtout dans l’histoire et l’interprétation des tableaux de Rousseau et de Picasso qu’elle semble connaître tout aussi bien que les experts qu’elle a convoqués dans son roman.

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C’est le roman d’une grande experte en matière d’art moderne, d’une spécialiste du célèbre douanier, d’une auteure talentueuse qui conduit son histoire sans jamais laisser baisser l’intensité mais en ne sombrant jamais non plus dans une mauvaise intrigue pseudo policière. Toute l’histoire est fondée sur la passion : la passion que le peintre eut pour son modèle, la passion que les experts éprouvent pour ce peintre, la passion dévorante que le collectionneur Beyler a toujours pour cette toile, et d’autres passions qui se dévoilent ou naissent au fur et à mesure que l’expertise avance.

Pour que son histoire reste limpide, que la vie de Rousseau ne se mêle pas à celle de ses admirateurs, l’auteure utilise trois polices différentes pour écrire son récit : une utilisée par le narrateur écrivant à la troisième personne, une autre employée pour rapporter à la première personne les propos du héros, le plus souvent Tim Brown, et la troisième utilisée pour reproduire le livre remis aux experts, il raconte les dernières années de la vie de Rousseau. Et le tout donne un roman très émouvant sous-tendu par une culture artistique impressionnante et une passion débordante pour ce peintre si particulier. Les amateurs de peinture moderne ne lâcheront pas ce livre avant de l’avoir achevé, Maha Harada ne les laissera pas en paix avant qu’ils aient bien compris tout ce que Rousseau signifie pour la peinture contemporaine en commençant par Picasso. Et surtout pas avant qu’ils l’appellent par son vrai nom : Henri Rousseau et non pas par sa fonction le Douanier Rousseau car il était peintre bien avant d’être douanier, petit employé à l’octroi de Paris.

Le livre sur le site de l’éditeur

 

BY THE RIVERS OF BABYLON

Kei MILLER

Editions Zulma

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Ma Taffy est aveugle, elle a été agressée dans son lit par des rats, mais, installée sur sa terrasse dans le haut du quartier, elle sait tout de la vie de celui-ci, elle prévoit même ce qui va arriver. Elle entend, elle sent, elle ressent tout ce qui agite ce quartier-misère, et en ce jour de 1982, elle est inquiète, elle sent des odeurs annonciatrices de malheur, elle ressent des tensions, quelque chose ne tourne pas rond, l’autoclapseDésastre imminent ; calamité, le plus grand trouble qui soit ») pourrait s’abattre sur le quartier et causer de gros dégâts.

« L’action de ce roman se situe dans la vallée imaginaire d’Augustowm, communauté qui entretient une étrange ressemblance avec un lieu bien réel August Town, Jamaïque, avec lequel elle partage aussi une histoire parallèle ».

Dans un incipit, l’auteur à la gentillesse d’informer le lecteur que cette histoire se déroule dans un quartier misérable de Kingston, capitale de la Jamaïque.

En ce jour de 1982, Ma Taffy a senti l’odeur du malheur, elle a entendu les pleurs d’un enfant qui pourrait être le fils de sa nièce, un peu son petit-fils car dans ce quartier la famille ne connait pas le concept de famille biologique, la famille c’est ceux qui vivent sous le même toit, partagent la même misère et les mêmes révoltes en s’aimant d’un vrai amour familial. Il n’y a pas souvent de père, ils ne savent même pas toujours par qui ils ont procréés. Et en ce jour qui s’annonce de misère, Ma Taffy accueille l’enfant qui rentre de l’école en lui caressant les cheveux mais, même si elle n’est pas franchement surprise, elle constate que l’enfant a perdu ses dreadlocks, l’instituteur qui ne supporte pas les rastafariens les lui a coupés. Pour un rastafari c’est un très grand malheur, un affront insupportable qu’il faudra laver et Ma Taffy craint la réaction de la mère de l’enfant et du quartier en général.

Alors, elle essaie de calmer l’enfant en lui racontant l’histoire de ce quartier, les événements et les anecdotes qui ont marqué sa création : le suicide de Marcus Garvey qui s’est pendu après que les Babylons (les blancs et surtout les policiers) lui ont coupé ses dreadlocks à lui aussi. Elle raconte aussi l’histoire du prêcheur volant, le révérend Bedward, qui a promis de s’envoler vers le ciel mais qui s’est cassé la jambe en tombant de son arbre tremplin. Mais, « A l’époque, il y avait à Augustown plein d’histoires différentes : celles de la bible et celles d’Anansè l’Araignée ; celles des livres et celles de bouches-cancans ; celles des lues lumière-la-bougie et celles racontées lueur-la-lune. Mais la division était toujours nette entre les histoires écrites et celles qui étaient racontées. » Et Ma Taffy veut rapporter à l’enfant, l’histoire transmise de bouche à oreille, la tradition orale, pas celle qu’on apprend à l’école, celle qui raconte que le révérend est monté au ciel. Elle veut lui transmette la légende du quartier, la parole fondatrice, avant de mourir car elle sait qu’elle mourra bientôt, et « Pour sûr, chaque fois que quelqu’un meurt, y a un bout d’histoire qui s’en va avec lui, morte aussi…. Enfin, sauf … »

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Kei MILLER

Pour une fois, j’ose le superlatif : ce livre est magnifique, il a la couleur, la saveur, l’odeur d’un fruit bien mûr, il respire la musique, la poésie, la sensualité, il inspire l’amour, la tendresse, l’humilité et la compassion. Même si cette histoire est tragique et révoltante car c’est histoire de ce quartier, c’est l’histoire du racisme à l’endroit des Noirs et surtout des rastafariens, êtres pourtant si doux, c’est la haine qui habite encore aujourd’hui les habitants de Babylon qui ne considèrent les habitants de la petite vallée d’Augustown que comme des sous humains. Elle ne sent pas bon la petite vallée, elle n’est pas très propre, ses habitants non plus mais ils ont pleins de tendresse et de générosité. Eux, ils ne frappent jamais… pour raconter cette histoire tragique l’auteur donne la parole à plusieurs narrateurs qui tous ou presque utilisent, en plus de la langue du pays, un jargon composé de néologismes expressifs, de beaucoup de mots composés très imagés pour désigner des choses bien précises et même des périphrases entières sous forme de substantifs pour dénommer une action très spécifique : « racontée lueur-la lune » ou « lues lumière-la-bougie », pour bien monter la différence entre la tradition orale et l’apprentissage par la lecture. Tout un parler vernaculaire qui donne une couleur si chatoyante à ce texte qu’on a l’impression, une fois de plus, que la misère est moins pénible au soleil.

Le livre sur le site de l’éditeur

2018 – LECTURES PRINTANIÈRES : TOIT, TOIT MON TOIT, par Denis BILLAMBOZ

par Denis Billamboz

Pour cette chronique, j’ai réuni deux romans qui n’ont pas grand-chose en commun si ce n’est qu’ils évoquent tous les deux l’endroit où l’on vit et l’incidence que ce lieu a sur la vie de ceux qui l’occupent. Dans le roman d’Edmée de Xhavée c’est la maison qui est le centre de l’intrigue et du roman et dans celui de Romain Puértolas ce sont, tout au contraire, des lieux bien insolites où le célèbre fakir trouve refuge.

 

SILENCIEUX TUMULTES

EDMEE DE XHAVEE

Chloé des lys

Edmée de Xhavée nous a habitués depuis son entrée en écriture à nous faire lire ses histoires de couples mal assortis, de couples sans amour, de couples formés pour une circonstance bien précise ou, plus souvent, à des fins patrimoniales ou d’affaires à faire fructifier. Dans ce roman, elle reprend ce thème qui lui est si cher et qu’elle maîtrise à la perfection. Avec son écriture intimiste et, à la fois, chirurgicale, elle dissèque des couples formés par les parents plus souvent que par le hasard des sentiments. Elle sonde les cœurs, dissèque les tripes, étudie les méandres des cabales domestiques élaborées dans les circonvolutions des cervelles de matrones ambitieuses ou plus souvent frustrées et bafouées. Elle sait aussi décortiquer les montages les plus sophistiqués élaborés par les pères pour développer leurs affaires en utilisant leurs héritiers comme ils utilisent leurs machines et leurs employés dans leurs ateliers.

Elle a ainsi construit une intrigue qui court sur au moins cinq ou six générations, une intrigue qui pourrait servir de trame à une belle série télévisée, il suffirait d’en écrire le scénario pour lui donner un peu plus d’épaisseur et l’émotion nécessaire pour attirer les amoureux de ce genre d’émissions. Cette intrigue m’a un peu fait penser à ces auteures britanniques un brin perfides, souvent féroces et cruelles dans leurs écrits qui n’hésitent pas à ouvrir les placards secrets pour sortir les cadavres poussiéreux et bien embarrassants ou à soulever les tapis pour dévoiler des grosses poussières révélatrices de secrets tus souvent depuis longtemps.

Ainsi, Edmée, qu’on dirait cousine d’Anita Brookner, Barbara Pym, Iris Murdoch et d’autres femmes encore de cette grande famille d’auteures britanniques aussi perfides qu’Albion, a construit une saga familiale autour d’une maison. Les personnages de son histoire sont ceux qui ont occupé cette demeure acquise par l’ancêtre quand il a connu le succès dans son entreprise industrielle. La maison se lègue de père en mère, de mère en fille, de fils en fille, etc… au gré des aléas des unions, des désunions, des naissances et des rencontres. La maison devient ainsi le pivot de l’histoire, elle incarne la famille, c’est son histoire que l’auteure raconte.

« Une maison, c’est un écrin de rêves d’amour et d’avenir …. C’est aussi le témoin discret de ce qui explose ou couve entre ses murs, le seul qui connaisse le labyrinthe émotionnel de ses habitants. C’est le temple de l’âme de la famille ».

L’histoire de la maison se conjugue avec celle de la maisonnée qui est construite sur un ensemble de secrets, de mensonges, d’arrangements plus ou moins amiables entre l’état civil et la réalité génétique et, bien évidemment, de drames plus ou moins violents quand ces secrets et autres mystères crèvent la carapace qui les protègent.

« Au fond c’est ça aussi la famille : un tissu de gènes, de recettes, d’histoires, de traditions, drames et triomphes… ». L’auteure essaie de nous faire comprendre qu’une maisonnée, une tribu, une famille ne se construit pas sur des sentiments parce que l’amour, c’est trop rarement pour toujours et que l’affection, les habitudes, les us et les coutumes sont souvent bien plus ancrés dans la maison avec ceux qui y vivent.

Dès les premières pages de ce roman, l’auteure fait poser une question essentielle à la suite de la saga qu’elle met en scène, et à la démonstration qu’elle conduit, par la première fille de la famille née dans cette nouvelle demeure, à sa mère : « Etiez-vous amoureuse de Père quand vous vous êtes mariée, Mère ? » La mère n’élude pas la question et répond bien franchement qu’il n’était pas question d’amour mais de fonder une famille. « Elle et son père avaient écouté les arguments du goût et de la raison conjugués ». C’est l’une des faces de la bourgeoisie industrielle qui s’est construite au XIX° siècle pour ne s’éteindre progressivement qu’après la dernière guerre mondiale, l’histoire d’une classe sociale qui, pour accroître ses intérêts et son pouvoir, devait absolument sauver les apparences quelle que soit la situation, quitte à garnir les placards et les malles de cadavres bien encombrants et à glisser des secrets tout aussi ennuyeux sous les tapis et dans les greniers de la maison qui, elle, finit toujours par rendre un jour ce qu’on lui a confié. Une belle saga un peu british certes mais qui ne peut dissimuler des relents de tragédie bien classique.

Le livre sur le site de Chloé des Lys

Edmée de Xhavée

 

LES NOUVELLES AVENTURES DU FAKIR AU PAYS d’IKEA

Romain PUÉRTOLAS

Le Dilettante

Personne n’a oublié l’extraordinaire voyage de ce fakir resté coincé dans une armoire Ikea (la marque est importante, elle joue un rôle déterminant dans la suite de cette aventure) et tous les lecteurs sont très pressés de savoir ce qu’il est advenu de ce voyageur incongru. Ayant écrit le récit de ses aventures burlesques, ubuesques, désopilantes, trépidantes, en un mot : incroyables, il a gagné une jolie fortune qui lui permet de vivre dans le luxe à Paris avec Marie sa femme adorée. Il a même envoyé un nouveau manuscrit à son éditeur pour maintenir sa notoriété littéraire et assurer son train de vie. L’accueil réservé à ce texte n’est pas du tout à la hauteur de ce qu’attendait le fakir écrivain. L’éditeur se moque des problèmes rencontrés par un Indien enrichi pour s’intégrer dans le XVI° arrondissement de Paris.

« … je suis navré que le fakir ait troqué son lit à clous contre un matelas Dunlopillo. Le lecteur veut de l’émotion. On veut sentir la misère. Ton malheur fait du bien aux autres… ».

Le fakir comprend bien ce qu’on lui demande et décide d’acheter un matelas à clous mais le fabricant, le géant suédois du meuble, n’en fabrique plus. Alors, il décide de se rendre sur place pour faire fabriquer un lit rien que pour lui. Au même moment sa femme est mandatée par son patron pour acheter, en Suède aussi, une entreprise concurrente. Tout semble bien réglé, cohérent, quand une petite erreur, un abus d’identité, fait tout déraper. Alors, commence une histoire tout aussi rocambolesque que celle qui avait amené le fakir à Paris après un long voyage dans une armoire Ikea.

Romain Puértolas laisse libre court à son imagination débridée et invente une aventure pleine de rebondissements et de qui propos dignes des meilleures pièces jouées dans les théâtres installés sur les boulevards parisiens. Il ne lésine ni sur les calembours, ni sur les jeux de mots, ni sur les aphorismes et autres formules de styles qui fleurissent un texte. On se croirait parfois dans un vieux San Antonio où les noms propres ressemblent à des périphrases des plus comiques.

Ce texte est tricoté sur mesure pour dérider le salarié le plus stressé mais il n’est pas seulement destiné au traitement des lecteurs trop speedés, il dit aussi des choses importantes. Sous la formule comique, ironique, délirante, il y a aussi des vérités qu’on refuse souvent d’évoquer, les petits et les gros travers de notre société qui ne laisse pas beaucoup de place à ceux qui sont dans le besoin, qui accepte mal ceux qui ne demande qu’une petite part de notre gros gâteau, du gâteau que le fakir a dégusté goulûment avant de se rendre compte qu’il faut partager avec ceux qui lui ont tendu la main quand il était dans des passes particulièrement périlleuses.

Ce livre vous fera rire, c’est certain, mais il vous rappellera peut-être aussi que d’autres n’ont pas les moyens de se l’acheter, même en polonais comme le seul livre que le fakir avait pour lui tenir compagnie dans les grands moments de douleur et de solitude qu’il dû encore une fois traverser. Alors Romain, nous garderons une petite lumière éveillée dans notre cœur en souriant au-dessus de ton texte.

Le livre sur le site du Dilettante

Romain Puértolas

QUINZE JOURS DANS LE DÉSERT d’ALEXIS DE TOCQUEVILLE, une lecture de Jean-Pierre LEGRAND

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Par Jean-Pierre Legrand

Dans les désordres des débuts de la monarchie de Juillet, Alexis de Tocqueville et son ami Gustave de Beaumont obtiennent d’être envoyés en mission aux Etats-Unis. Le prétexte en est l’étude du système pénitentiaire de cette toute jeune démocratie. Il en sortira cet extraordinaire « De la démocratie en Amérique », ouvrage à la fois pénétrant et prophétique. Il en résulte également une série de textes de portée plus modeste, regroupés sous le titre « Voyage en Amérique ». Ce recueil se clôt sur le très attachant : « Quinze jours dans le désert ».

Quinze jours dans le désert - Alexis de Tocqueville - Folio

Tocqueville et Beaumont débarquèrent donc à New York le 11 mai 1831 et y rembarquèrent pour Le Havre, le 20 février 1832. Leur séjour de plus de neuf mois les mena des ports de l’atlantique aux vastes plaines et des villes du Saint Laurent à la Nouvelle Angleterre.

Outre leur volonté d’étudier les institutions du jeune Etat, Tocqueville et Beaumont nourrissent un rêve bien romantique : parcourir les extrêmes limites de la civilisation européenne et atteindre les confins du désert, c’est-à-dire l’extrême limite au-delà de laquelle s’étend la forêt primaire de la presqu’île du Michigan.

Ils réalisent ce rêve en juillet 1830 : c’est l’objet de ce beau texte « Quinze jours au désert ». Partis de Détroit alors peuplé de deux à trois mille habitants, les deux amis atteignent Pontiac et de là doivent rejoindre le village de Saginaw, poste avancé des blancs au sein de la nation indienne, dernier point habité avant la vaste forêt.

La forêt que traverse Tocqueville et son compagnon est faite de plusieurs cercles, à l’image de l’Enfer de Dante. Forêt d’abord dense mais aux chemins bien tracés, elle se révèle bien vite très inhospitalière, un lieu où la vie et la mort s’entrelacent et se neutralisent en une immobilité parfaite, hors du temps. Le soir venant, les animaux eux-mêmes semblent avoir déserté les lieux ; aucun bruit, pas le son d’une cloche dans le lointain, le coup de hache d’un bûcheron ni même l’aboi d’un chien ; pas un murmure, un sentiment d’isolement et d’abandon bien plus fort que celui, déjà pesant, ressenti au milieu de l’océan mais où l’espérance se nourrit encore du vaste horizon. Un océan de feuillage borné de toute part, un monde endormi d’un sommeil mortel, n’était le bourdonnement des moustiques, sa seule respiration.

Guidé par deux jeunes indiens, nos amis atteignent enfin leur but : Saginaw. Une vingtaine de maisons toutes simples en rondins mal dégrossis. Une population réduite mais souvent insolite qui n’est pas encore un peuple habite cette ultime pointe de la civilisation. Des Anglais, des Canadiens français, quelques métisses et des indiens misérables. Sur les étagères des intérieurs frustres voisinent la bible et l’un ou l’autre volume dépareillé des œuvres de Shakespeare.

Le vertige saisit les deux amis : quelques années plus tôt, en Sicile, ils se perdirent dans un vaste marais où jadis était bâtie la ville d’Hymère. La vue de cette cité dévorée par une nature ensauvagée témoignait avec force de l’instabilité des empires et de la vanité des choses humaines. Ici, à rebours, enfants d’un vieux peuple, Beaumont et Tocqueville contemplent « le berceau encore vide d’une grande nation » à venir.

Mais il est temps de retourner à la civilisation. Avant de s’en aller, le soir venu les deux amis remontent une dernière fois un bras de la rivière Saginaw. L’arrière-pensée des changements prochains et inévitables, l’inéluctable destruction qu’ils pressentent, leur fait goûter plus encore l’originale et si touchante beauté des solitudes qu’ils sont sur le point de quitter. Un moment de grâce suspend le temps comme dans les plus belles rêveries de Rousseau :

« Le désert était là tel qu’il s’offrit sans doute il y a six mille ans aux regards de nos premiers pères ; une solitude fleurie, délicieuse, embaumée ; magnifique demeure, palais vivant, bâti pour l’homme, mais où le maître n’avait pas encore pénétré. Le canot glissait sans efforts et sans bruit ; il régnait autour de nous une sérénité, une quiétude universelles. Nous-mêmes, nous ne tardâmes pas à nous sentir comme amollis à la vue d’un pareil spectacle. Nos paroles commencèrent à devenir de plus en plus rares, bientôt nous n’exprimâmes nos pensées qu’à voix basse. Nous nous tûmes enfin, et relevant simultanément les avirons, nous tombâmes l’un et l’autre dans une tranquille rêverie pleine d’inexprimables charmes ».

Ce voyage accompli par nos deux compères au seuil de leur carrière est aussi très touchant par l’amitié fidèle dont il constitue les prémisses. Grand tourmenté, Tocqueville avait coutume de répéter qu’aux malheurs de l’existence, en dehors du travail, il n’y a de recours que dans l’amitié. Toute sa vie, il poursuivra cet entretien infini avec ces amis qui partagent avec lui ce même goût pour les idées. Au seuil de la mort, une de ses dernières lettres sera pour Gustave de Beaumont, ami de toute une vie.

Le livre sur le site de Folio/Gallimard

LE JOUR D’AVANT de SORJ CHALANDON, une lecture de Nathalie DELHAYE

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par Nathalie Delhaye

Contre l’oubli

Emile Zola, en son temps, avait narré l’histoire des mines de charbon dans son livre Germinal, récit réaliste et bien documenté de l’enfer que vivaient les mineurs au quotidien.


Dans « Le jour d’avant », Sorj Chalandon évoque le grand roman, et raconte une histoire des mines de 1974, la catastrophe de Liévin du 27 décembre. Quarante et un morts victimes du grisou, drame dont les responsabilités ont été assumées par les Houillères du bassin du Nord-Pas-de-Calais lors d’un procès en 1981, les précautions n’ayant pas été prises pour éviter la catastrophe. Une première en France, un événement…

Michel est un homme désespéré. Il vient de perdre son épouse, atteinte d’une maladie grave. Plus de famille, pas d’enfant, il se sent seul et se laisse envahir par la nostalgie et la mélancolie. Il est routier pour une entreprise de transports en région parisienne. Un jour, il décide de retourner sur les terres de son enfance, près de Liévin. Son père, agriculteur, y avait exploité sa petite ferme qu’il tenait à transmettre à son aîné, Joseph.
Michel, admiratif de ce grand frère, se laissait guider et buvait ses paroles. A son image, il rêvait d’être pilote automobile, obnubilé par un poster de Steeve Mc Queen, alias Michaël Delaney, dans le film « Le Mans » dont ils avaient récupéré l’affiche. Le jeune garçon avait grandi simplement, les manifestations d’affection étaient rares, la vie était rude, le contexte difficile.

Joseph décida un jour de descendre à la mine, d’y faire carrière, et de signer un contrat avec les Charbonnages de France, défiant son père…

Et puis vint le coup de grisou de 1974. Joseph s’est retrouvé à l’hôpital, pour y mourir 26 jours après ses compagnons.

Dans l’esprit de Michel, cette douleur est profonde. Son père décède un an après, las de chagrin, après avoir laissé un mot à l’intention du jeune homme.

Ce mot, Michel le gardera tout au long de sa vie, expliquant ses drames à sa compagne, avec le culte du souvenir, se forgeant une carapace et une soif de vengeance, bien malgré lui…

C’est un bel hommage que rend l’auteur aux « gueules noires ». Il y dénonce le peu de reconnaissance de l’Etat vis à vis de ces mineurs exposés à de multiples risques, morts souvent victimes de la mine et du charbon. Le ciel gris, les foyers modestes, la misère relèvent d’un constat qui était bien présent lors de ces années, dans les terres minières. Les quelques plaques commémoratives et l’inscription du Bassin minier au Patrimoine Mondial de l’UNESCO ne suffisent pas à démontrer l’implication de ces familles qui ont souffert corps et âmes pour l’extraction du charbon. Car tout le monde donnait de sa personne, les drames du voisin se partageaient, la communauté des mineurs avait heureusement une certaine solidarité. Mais face aux grands, aux puissants, tous étaient si insignifiants.
Le Michel de son livre se sent soudain investi d’une mission, venger sa famille de la mine, ainsi que les autres. Et c’est un combat qu’il va mener seul, de façon insidieuse, délivrant enfin sa haine et son ressentiment. Un parcours poignant, une vie brisée par ces souvenirs récurrents maintenus par un véritable mausolée gardé jalousement, un refuge indispensable pour ne pas oublier les siens.

Le dénouement de l’histoire pourra surprendre le lecteur, après l’avoir impliqué dans le combat de Michel et lui avoir procuré émotion et empathie.
Un livre qui marque, pour ne pas oublier un pan tragique de notre histoire…

Le livre sur le site des Editions Grasset 

SORJ CHALANDON chez Grasset