LE POINT AVEUGLE de JAVIER CERCAS, une lecture de Jean-Pierre Legrand

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Jean-Pierre LEGRAND

L’Espagnol Javier Cercas est romancier et essayiste. Dans Le Point aveugle , il explore ce qu’est à ses yeux, la littérature et plus précisément le roman.

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Tout comme Kundera, Cercas distingue d’emblée deux grandes périodes dans l’histoire du roman. La première est inaugurée par « Don Quichotte ». Œuvre mêlant tous les genres où s’entrelacent réflexion, ironie, digressions diverses et narration, cet autre « Livre des livres » contient en germe tous les territoires ouverts au roman. La seconde période débute avec l’éclosion du roman réaliste au XIXème siècle : rigueur de construction, rejet de la digression, tout ici gravite autour des impératifs de la narration.

Cette seconde période s’est avérée très féconde et a sans doute donné au roman ses principales lettres de noblesse. Mais aujourd’hui la fascination qu’elle continue d’exercer a conduit certains à proclamer la mort du roman comme genre original : la répétition inlassable des vieilles recettes héritées du XIXème siècle feraient déchoir la création littéraire du statut d’art à part entière à celui d’un honnête artisanat source de divertissement de qualité.

Loin de ce pessimisme, Cercas voit plutôt se dessiner une troisième période : celle d’une narration postmoderne qui renouerait avec l’hybridation des genres. Cercas repère l’entrée en scène de ce nouveau type de narration dans les premières œuvres de Borges et notamment l’étonnant « Pierre Ménard, auteur du Quichotte ». Borges y met en scène un auteur, Pierre Ménard, et son projet étonnant :

« Il ne voulait pas composer un autre Quichotte – ce qui est facile – mais le Quichotte. Inutile d’ajouter qu’il n’envisagea jamais une transcription mécanique de l’original ; il ne se proposait pas de le copier. Son admirable ambition était de reproduire quelques pages qui coïncideraient – mot à mot et ligne à ligne – avec celles de Miguel de Cervantès ».

Renversant toutes les perspectives admises, un essai sur l’auteur imaginaire d’un Quichotte imaginaire, se présente comme un essai sur un auteur réel. On l’a compris, Borges casse tous les moules et c’est en cela, qu’aux yeux de Cercas, il fait œuvre littéraire : la meilleure littérature n’est pas celle qui ressemble à la littérature, mais celle qui ne lui ressemble pas : « toute littérature authentique est anti-littérature ».

Et le « point aveugle » dans tout cela ? De quoi s’agit-il ? Javier Cercas nous présente la littérature du point aveugle non pas comme la seule littérature envisageable mais comme un idéal qu’il poursuit après l’avoir identifié chez quelques-uns de ses « romanciers cultes ». Chez ces auteurs que Cercas célèbre, le roman recèle toujours une question simple en surface mais qui, dans ses profondeurs, a une portée morale considérable et engage la complexité infinie de l’âme humaine. Cette question est une énigme ; un point au-delà duquel l’auteur renonce à se prononcer. C’est le point aveugle : question à partir de laquelle se déploie le roman comme une vaine tentative d’y répondre. C’est par la qualité et la profondeur de son questionnement et non par ses réponses que se révèle le romancier de génie. La question peut être simplement clinique : Don Quichotte est-il vraiment fou ? Ou métaphysique : que signifie vraiment la baleine blanche dans le Moby Dick de Melville ou encore judiciaire : de quoi accuse-t-on Joseph K dans Le Procès de Kafka.

La réponse est qu’il n’y a pas de réponse où plutôt que la réponse est la recherche de la réponse ; nous sommes plongés dans le domaine de l’incertain, de l’ambigu, du contradictoire. Pour reprendre nos exemples, chez Cervantes se pose la question insoluble de la contradiction irréductible entre la folie et un esprit sain, chez Melville, celle de la contradiction irréductible du bien et du mal et chez Kafka, celle de la contradiction insoluble de l’innocence et de la culpabilité (Mais de quoi Joseph K serait-il innocent ?). Elargissant le propos, Cercas formule son credo : la mission des romans ne consiste pas à répondre aux questions mais à les formuler. L’œuvre proprement littéraire peut certes nous raconter une histoire ; elle le fait cependant en se dotant de la plus grande complexité formelle et de la plus grande tension stylistique.

Au terme de cet essai très virtuose, on peut être pris d’un certain tournis et ne pas forcément adhérer à cette conception de l’anti-littérature. La recherche presque obsessionnelle de la nouveauté, la rupture de la tradition devenant elle-même tradition, peuvent parfois sembler tourner court et aboutir à une impasse. Il n‘empêche, Javier Cercas a un immense mérite : celui de placer le roman et la littérature en général à leur juste place. C’est qu’en effet, La littérature authentique n’est pas, comme certains le croient, un divertissement. Elle ne rassure pas, elle inquiète ; elle ne simplifie pas la réalité, elle la complique.

« Elle montre que la réalité est toujours incertaine et multiple et qu’existent des vérités contradictoires. Elle est un outil de connaissance nécessaire. »

Le livre sur le site d’ACTES SUD

JAVIER CERCAS chez ACTES SUD

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Javier Cercas
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