2018 – LECTURES DE VACANCES : TEXTES D’AUJOURD’HUI, une chronique de Denis BILLAMBOZ

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Denis Billamboz

J’ai rassemblé dans cette chronique des textes contemporains, des textes d’un genre bien différents mais qui, tous les trois, font la part belle à la forme courte. La Romande ANNA JOUY propose un très joli recueil de poésie en prose, MARC-EMILE THINEZ évoque son père à travers des textes de natures différentes mais toujours courts et JEAN-JACQUES NUEL offre un recueil d’aphorismes jouissif. Cette chronique est une forme d‘hommage aux textes courts, des textes qui disent beaucoup avec peu de mots. Des textes réjouissants.

 

Anna JOUY

UNE PESÉE DE CIELS

Editions Alcyone

Avant d’ouvrir ce recueil, j’ai apprécié d’abord le travail de l’éditeur et de l’imprimeur qui ont réalisé un livre de grande qualité, imprimé sur un papier de luxe. Je suis très heureux d’avoir un exemplaire numéroté de cet ouvrage édité en quantité limitée. Son titre m’a intrigué, j’ai voulu ressentir le poids des ciels qu’Anna Jouy a pesés, alors j’ai glissé ce recueil dans mon sac à dos avant de prendre l’avion pour visiter le pays des Scots. Et, c’est là-bas, loin dans les confins occidentaux de l’Europe, sur l’île de Skye, dans un jour qui ne voulait pas mourir, dans un jour qui ne voulait pas laisser la place à la nuit, que je ne voulais pas succomber au sommeil, que j’attendais la nuit gardienne de mes rêves, que j’ai lu le recueil d’Anna. Je l’ai lu, je l’ai bu, je l’ai dévoré, je l’ai dégusté, je l’ai avalé avant que la nuit ne m’avale à son tour.

Anna Jouy écrit des textes courts, de la poésie en prose, pour raconter les petites choses de la vie, sa façon de commencer sa journée, de se mettre au travail.

« Sortir de la nuit comme un objet, un bruit.

Sortir avec la porte.

Un tuyau aspire l’eau, le chauffage s’ébroue, mes pas nus écrasent les tommettes. Même mes cils résonnent dans ma tête comme un balai sur les trottoirs. Le matin monte.

Bientôt, il faudra faire un bruit d’adulte… »

Elle raconte aussi ses rapports avec le monde qui l’entoure,

« J’étais un feu qu’on retirait du monde, un feu en exil dans un briquet aux essences fertiles. J’étais une murène accrochée au sexe de l’océan… »

Avec le monde qui fait trop de bruit.

« Faux silence. L’air fait un bruit terrible, d’une source qui ne cesse de marmonner. C’est l’arrière-salle de ma tête emplie d’orgues secrètes… »

« Le silence est un patrimoine de l’humanité.

Se taisent les cailloux, les purs et les fœtus.

Se taisent les anciens. »

Elle évoque aussi sa vie au centre de la nature que les hommes négligent tellement, la nature refuge qu’il faut protéger.

« Il est nécessaire alors de tourner la manivelle, remonter l’obscurité à la force : parler aux arbres, à l’herbe, au pays doucement et apprivoiser les choses éteintes. »

La nature à qui elle rendra son dernier souffle.

« Le vent s’en va loin, rien ne l’arrête et le dernier cri, qu’il soit d’amour s’il fuit dans un coin de cet univers. »

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Anna Jouy

Anna Jouy n’écrit pas seulement de la poésie, avec ses mots qu’elle combine avec adresse, finesse et subtilité, elle dessine des tableaux, elle compose des musiques envoûtantes, elle suggère des mondes autres, et comme dans la musique actuelle elle délivre des intentions. C’est un monde actuel, son monde à elle, qu’elle dit avec son langage à elle, un langage nouveau, un langage musical, un langage qui nous emporte sur les ailes de sa beauté artistique qui détourne de la banalité habituelle. De la poésie qu’elle écrira à en mourir, c’est le pacte qu’elle a fait.

« Je vous quitterai en douleurs, c’est le pacte que l’on fait en aimant

On se donne la mort pour le prix de l’amour. »

Le recueil sur site des Editions Alcyone

 

L’ÉTERNITÉ DE JEAN

Marc-Emile THINEZ

Editions Louise Bottu

Jean c’est le père du narrateur, Jean est communiste, communiste comme d‘autres sont catholiques ou philatélistes. Jean cultive le maïs dans le Sud-Ouest, il sème des semences qui n’ont pas été émasculées chimiquement, des semences qu’il faut castrer pour que le maïs puisse donner des grains. Marc- Emile c’est le fils, le fils doué qui sait lire très tôt les bulles de Pif le chien dans L’Huma, c’est lui plus tard qui établira le dictionnaire des termes qui définissent le mieux son père. Ce dictionnaire qu’il a publié chez Louise Bottu sous le titre « Dictionnaire de trois fois rien » que j’ai eu le plaisir de lire et commenter. Un livre qui complète excellemment celui-ci.

Dans ce nouveau texte sous-titré « l’écriture considérée comme la castration du maïs », Marc-Emile Thinez revient à son père, ce père dont il ne peut pas se séparer bien qu’il soit mort alors qu’il n’avait que neuf ans, ce père qui lui a tout appris. Ce père qui est plus que son géniteur dont il perpétuerait l’œuvre par mimétisme, par fidélité filiale, ce père dont il serait la véritable réincarnation.

« Dans mes mots ses mots poussent et dans ses mots ses préférences, ses phobies, ses craintes et ses espoirs. Jean vit en moi, un moi double, un moi mobile, profondément troublé ».

Le fils respecte toutes les valeurs que son père lui a enseignées, il écrit comme son père cultivait le maïs, il met le même soin à son œuvre littéraire que son père en mettait à sa culture.

« Ses mots se frottent aux miens. D’un coup les libèrent. C’est un jeu d’enfant, hop ! une tape et on libère un prisonnier, parfois plusieurs, et puis on court, ils courent, ils s’enfuient, les mots filent ».

Il cultive son texte comme son père travaillait à la fécondation de son maïs dont je n’ai pas encore très bien compris ce qu’il devait faire entre les fleurs mâles et les fleurs femelles pour que la plante donne une belle récolte. Tout ce que je sais c’est ce que dit l’auteur :

« Cela ne doit pas se reproduire. Cela doit se reproduire. Cela doit se reproduire sans se reproduire. Quand l’écriture se fait castration ».

L’écriture c’est comme la culture du maïs, il faut soigneusement veiller à la reproduction.

Même si les valeurs se transmettent de père en fils, les temps ont changé, le maïs ne se cultive plus comme au temps du père, le grain n’est plus le fruit sacré qui nourrissait les hommes et les rapprochait des dieux.

« Maïs désormais marchandise, rien de commun avec celui des origines hormis le nom. Homme de maïs jadis êtres parfaits adorant les dieux, aujourd’hui marchandises autant, bavardes et suffisantes, traîtres à leur créateur ».

L’agriculture n’est plus un travail méticuleux, un art, c’est de la production de masse comme la littérature qu’on entasse sur les rayons des supermarchés. De quoi nourrir le désespoir du fils qui voudrait écrire des livres comme son père cultivait le maïs mais hélas les temps ont changé et le pire est possible :

« On se noie dans le gave, on se noie dans l’histoire… Pourquoi pas dans l’écriture. La noyade est un mode de suicide courant ».

Avec ce texte, Marc-Emile Thinez voudrait faire revivre son père, le monde qu’il a contribué à façonner en cultivant avec soin, attention et respect le fruit sacré emprunté aux Amérindiens. Il voudrait aussi attirer l’attention des lecteurs sur les dangers de la production industrielle de denrées alimentaires frelatées. Le monde que nous organisons est notre plus grand danger. Cette lutte entre la tradition saine et raisonnée et la production industrielle spéculative, se retrouve dans ce texte jusque dans la façon dont l’auteur l’a structuré, en planches comme le maïs : quatre rangs font une planche et le livre comporte cinq planches. Il comporte aussi quinze citations de grands auteurs qui englobent chacune en leur sein un petit texte qui évoque le travail du père. Quinze textes qui sont répétés plusieurs fois avec seulement de légères modifications comme un champ de maïs change peu entre deux visites du cultivateur. C’est un bel hommage que Mar-Emile rend à son père et en même temps à tous ceux qui perpétuent les traditions y compris dans la littérature.

« Dans l’air dilaté la ferme vacille, le maïs tremblote. Tout bouge sans bouger. Les mots fantômes s’acoquinent aux mots, trament un imperceptible rideau de fumée ».

Le livre sur le site des Editions Louise Bottu 

 

JOURNAL D’UN MÉGALO

Jean-Jacques NUEL

Cactus Inébranlable éditions

Cover megalo

Le jardin des cactées de JiPé s’est enrichi d’une nouvelle variété, à ma connaissance du moins, il n’y avait pas encore dans ses parterres des « journal », c’est un nouvel auteur dans cette collection qui, en proposant son « Journal d’un mégalo », a planté cette nouvelle forme d’aphorismes.

« Mégalomanie bien ordonnée commence par soi-même. »

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Jean-Jacques Nuel

En lisant son recueil on comprend vite comment on fabrique un vieux mégalo infecte : il suffit de prendre un jeune mégalo et de le laisser mûrir tranquillement. Jean-Jacques Nuel, ou plutôt l’auteur à qui il a confié la plume, n’a pas eu beaucoup de mérite, ni beaucoup d’efforts à faire pour devenir un bon mégalo puisque dans le ventre de sa génitrice, il était déjà un mégalo d’une belle espèce.

« Pour me créer, Dieu s’est surpassé. »

Et le jeune mégalo est vite devenu un mégalo de compétition,

« J’ai arrêté mes études le jour où j’en ai eu assez de reprendre et corriger mes professeurs. »

Sûr de lui et même un peu plus,

« Ma plus belle histoire d’amour c’est moi. »

« Les seuls domaines dans lesquels je ne suis pas un génie sont le ménage, le repassage et la vaisselle. »

Les lecteurs ne seront pas dupes longtemps, Nuel force tellement le trait qu’on a bien compris que ce n’est pas lui le mégalo mais tous ceux qu’on croise quotidiennement en lisant son journal, en écoutant sa radio, en regardant la télé, en lisant certains bouquins, en allant au boulot ou simplement au bistrot. A travers ce recueil, Nuel dénonce tous ces gens qui se croient importants, indispensables, incontournables.

« Je veux bien soutenir gratuitement toutes les causes humanitaires et caritatives, à condition d’être bien placé sur la photo. »

(Avec un sac de riz sur le dos ?)

Il soulève le coin du voile et laisse deviner ses vraies intentions quand il dit :

« Les intellectuels me prennent pour un comique, tandis que je prends les intellectuels pour des rigolos. »

Voilà on avait bien compris que les rigolos c’était eux et non pas notre aphoriste rusé et talentueux, capable de combattre la mégalomanie par les mots même s’il n’a pas appris le métier d’écrire dans un atelier.

« Je n’ai quand même pas quitté l’usine pour venir travailler dans un atelier d’écriture. »

Pour ne pas choquer les âmes sensibles, je n’évoquerai pas la sexualité du mégalo telle qu’il la considère lui-même, je suis sûr que vous vous en faites une idée assez précise. Comme, je ne dirai rien de ses rapports avec son éditeur, je veux rester ami avec tout le monde, mais en lisant le recueil vous trouverez vite des indices très précis. Je peux juste dire que ça parle d’or et de parties génitales

Le recueil sur sur le site du Cactus Inébranlable

Le site de JEAN-JACQUES NUEL 

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