L’EMPLOI DU TEMPS de MICHEL BUTOR, une chronique de Jean-Pierre LEGRAND

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Jean-Pierre LEGRAND

« L’Emploi du temps » est le second roman de Michel Butor.

Jacques Revel, le personnage principal, est un Français. Il est envoyé par son employeur à Bleston, ville anglaise imaginaire, fortement inspirée de Manchester. Il y débarque en octobre chez Matthews and Sons où il doit effectuer un stage de 12 mois. On sait peu de choses de son travail : juste qu’il doit écrire des lettres en français et que sa tâche, comme celle de ses collègues, dégage un mortel ennui.

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Certes imaginaire, Bleston est une ville dès l’abord très étrange. On y descend dans l’une de ses trois gares toutes situées sur le pourtour de la même Alexandra Place. Plus loin, huit sites forains encerclent la ville et accueillent tous les trois mois, dans le sens des aiguilles d’une montre, une même foire et ses différentes attractions. Aux confins de la ville, comme situés sur le dernier cercle que ferait un caillou dans l’eau, six parcs arborés accueillent les promeneurs désœuvrés. Parallèle à la voie ferrée, sorte de Styx postindustriel, la Slee, canal aux eaux noirs comme le goudron , traverse la ville de part en part.

Comprenant très mal la langue, privé de points de repère, Revel se débat dans une ville labyrinthique aux façades rongées par une pluie sale. A l’instar de bien des cités modernes, Bleston est dépourvue de véritables limites : « telle une lampe dans la brume, c’est le centre d’un halo dont les franges diffuses se marient à celles d’autres villes ». Les habitants eux-mêmes semblent perdre tout trait distinctif sous l’effet du pouvoir dissolvant de la ville.

Cet espace sans réel centre se trouve également transposé dans le temps qui s’écoule en une fuite d’instants indifférenciés :

(…) ce 8 octobre où pour la première fois j’ai abordé la roue de la semaine chez Matthews and Sons en même temps que tous mes compagnons de salle, où j’ai commencé à tourner, attaché à cette meule qui ce matin comme tous les lundis à neuf heures, a repris son même mouvement, comme si je m’étais retrouvé, (…) huit jours auparavant, quinze jours auparavant, toujours dans le même décors, avec pour seul changement la diminution de la lumière jusqu’en janvier, puis son accroissement, entraînant les mêmes acteurs selon les mêmes attitudes, de telle sorte qu’il me serait bien difficile de préciser à quel moment s’est produit tel minime événement qui a occupé pourtant longtemps nos brèves conversations de collègues.

Dans ce labyrinthe de labyrinthe, Revel tente de retrouver un sens. Très prosaïquement, il se procure un plan auprès d’une jolie libraire, Ariane improbable, dont il tombe immédiatement amoureux. La lecture d’une feuille locale, le met aussi sur la piste d’un roman policier « Le meurtre de Bleston » dont ce journal fait la réclame. Fiction évoquant l’assassinat d’un homme par son frère, le roman, a été écrit par un natif de Bleston sous le pseudonyme de JC Hamilton. Le domicile du criminel y est minutieusement décrit et s’inspire fidèlement de la résidence d’un « Blestonien » dont le propre frère est également décédé dans des conditions suspectes. Aidé du plan de la ville et guidé par les descriptions de JC Hamilton, Revel fréquente les mêmes restaurants que le détective imaginé par l’auteur, découvre le musée de la ville et sa tapisserie illustrant la légende de Thésée et surtout, visite l’ancienne cathédrale, intrigué et subjugué par les premières lignes du « Meurtre de Bleston » : « L’Ancienne e Cathédrale de Bleston est célèbre par son grand vitrail, dit le Vitrail du Meurtrier… »

Ce vitrail est le véritable point focal du livre de Butor. Il représente le meurtre d’Abel par Caïn. Il date du XVIème siècle et en arrière-plan, l’artiste a donné à a ville fondée par le Meurtrier exilé, les traits de Bleston dont les habitants, à la croisée du mythe et de la réalité, apparaissent comme les lointains descendants de Caïn, renforçant chez Revel la peur et l’angoisse qui émanent de la ville.

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Michel BUTOR

Revel dévide un autre fil qui doit le soustraire au dédale du temps : le fil de l’écriture. Sept mois après son arrivée, il rédige un curieux journal qui rend compte tout à la fois du jour écoulé et de ce qui s’est produit sept mois plus tôt. Tenant à la fois du journal et des mémoires, cet écrit sera frappés de la malédiction propre au genre : il ne sera jamais terminé et jamais l’écart de sept mois ne sera complètement résorbé. De plus, sensé restituer à l’écoulement des jours une perspective que leur inlassable recommencement écrase, le journal ainsi tenu se transforme vite en un entrelacs d’allers-retours entre présent-et passé, en une trame qui se fait et se défait, le présent se colorant du passé tout en l’éclairant et parfois le troublant comme par diffraction, d’une lumière rétrospective. Ainsi l’accident qui survient à JC Hamilton dont l’identité véritable a été témérairement divulguée par Revel éclaire d’un jour plus sombre des faits passés qui se muent en indices d’un possible crime. Présent et passé se croisent alors en un curieux télescopage où tous les niveaux de réalité se confondent : cette ville dont les incendies récurrents rappellent ceux des cités maudites n’est-elle pas habitée par le mal ? La victime fictive du « Meurtre de Bleston » que baigne d’une lumière sanglante « le vitrail du meurtrier » n’est-elle pas en réalité la dénonciation voilée d’un autre crime bien réel qui en retour provoque la tentative d’élimination de l’auteur par le véritable coupable? Le monde comme totalité est mouvant et insaisissable ; l’ombre et la lumière se succèdent dans ces paysages mentaux comme dans les vallées de montagne au passage des nuages :

(…) ainsi chaque jour, éveillant de nouveaux jours harmoniques , transforme l’apparence du passé, et, dans cette accession de certaines régions à la lumière généralement s’accompagne de l’obscurcissement d’autres jadis éclairées qui deviennent étrangères et muettes jusqu’à ce que, le temps ayant passé, d’autres échos viennent les réveiller.

Dans le style ample et précis qui est celui de Butor, L’Emploi du temps entraîne le lecteur dans une ronde étourdissante qui donne le vertige. On y retrouve les thèmes et obsessions qu’il développera d’une autre manière encore dans La modification. Rien ne se passe et pourtant tout peut advenir ; les faits sont opaques mais lestés de toutes les significations possibles. L’espace et le temps s’interpénètrent ; la ville se lit comme un hiéroglyphe. Cette virtuosité me rappelle celle – plus ramassée – de Borges dont ce passage pourrait être l’exergue du roman de Butor :

(…) il ne croyait pas à un temps uniforme, absolu. Il croyait à des séries infinies de temps, à un réseau croissant et vertigineux de temps divergents, convergents et parallèles. Cette trame de temps qui s’approchent, bifurquent, se coupent ou s’ignorent pendant des siècles, embrasse toutes les possibilités.

Le livre sur le site des Editions de Minuit

Un site consacré à MICHEL BUTOR

 

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