LES COMPLICES de GEORGES SIMENON, une lecture de Jean-Pierre Legrand

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Jean-Pierre LEGRAND

Outre les célèbres “Maigret”, Simenon a écrit de nombreux autres romans dont certains  sont peu connus. Celui-ci – Les complices – mérite qu’on s’y attache. D’une construction simple mais parfaite, il pousse assez loin l’analyse psychologique de son personnage principal. C’est également une nouvelle fois l’occasion pour l’auteur de nous décrire la société d’une petite ville de province et surtout sa classe moyenne dont souvent il choisit des spécimens issus de milieux modestes dont un ancêtre proche – un père,  un grand-père –  parfois simple ouvrier, a fondé l’affaire qui, faisant ensuite la prospérité de la famille, hisse ses membres  au rang des notabilités locales.

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Le roman nous plonge d’emblée dans le sujet, de manière très cinématographique.

Joseph Lambert  héritier avec son frère de l’entreprise fondée par son  père est au volant de sa 11 chevaux noire.  Il descend la route sinueuse de la Grande côte. A côté de lui, Edmonde, sa secrétaire et maîtresse. Tout en conduisant d’une main, il la lutine de l’autre. La voiture se déporte ; un bus ramenant des enfants d’une colonie de vacances  surgit en sens inverse et klaxonne. Lambert ne réagit pas.  Dans une manœuvre désespérée le chauffeur du bus perd le contrôle de son véhicule. Le bus percute le mur d’une propriété et prend feu. Lambert poursuit sa route sans secourir les occupants du bus qui périssent tous, à l’exception d’une petite fille, grièvement brûlée.

Les ingrédients traditionnels du drame simenonien  sont présents : un événement sordide fait basculer la vie d’un homme en apparence ni meilleur ni pire que les autres.

Commence pour Lambert le temps de l’attente d’une arrestation inévitable, sa voiture, d’un modèle rare dans la région, ayant été aperçue par des témoins proches de l’accident.

Cette attente est le vrai sujet du roman, voire presque un personnage tant elle révèle  Lambert à lui-même. Dans ce roman comme dans plusieurs autres, Simenon est plus proche qu’on ne le pense souvent des grands courants littéraires ou philosophiques de son époque. Ainsi, soupesant les chances qu’il a de s’en sortir, Lambert s’interroge : « Que risquait-il ? La prison ? Est-ce que ses soirées en tête à tête avec Nicole lui manqueraient tellement ? Les bridges de fin d’après-midi au café Riche n’étaient pas non plus sans l’écœurer et, la preuve, c’est que de temps en temps il éprouvait le besoin de faire un éclat ». L’absurde n’est pas loin.

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Dans cette petite ville de province, l’enfer c’est les autres ; l’enfer c’est l’existence.
Il faut s’en échapper, comme cette fois déjà où, tout jeune garçon, en plein été, sous l’effet de trop de calmants pris pour une rage de dent, engourdi par la chaleur, allongé dans un transat, sous l’emprise hypnotique des jeux d’ombres et de lumière  filtrés par les feuillages caressés d’une brise tiède, « il continuait à sentir la douleur (…) mais elle ne méritait plus le nom de douleur, transformée en plaisir, en une sorte de volupté ». Sur la pointe du temps, il croit pouvoir apprivoiser cette vague molle qui l’emporte dans un monde merveilleux, mais la voix de sa mère le sort de son engourdissement. L’angoisse de l’attente fait resurgir, comme un doux poison, la nostalgie de cette grâce.

S’échapper comme Edmonde au visage lisse et sans expression dans la jouissance , se croyant seule et se masturbant sur sa chaise de bureau ; comme son jeune frère Fernand, si efféminé, parti à Paris et jamais revenu ;  comme ses camarades de bistro fuyant à la surface d’eux-mêmes ; comme Nédelec, son partenaire de bridge depuis si longtemps et dont il ignore pourtant  que la fille est simple d’esprit et nymphomane et qui s’épanche dans les bras de Léa, une prostituée que fréquente aussi Lambert ; s’échapper aussi comme Nicole son épouse en apparence si rigide dans ses certitudes de petite bourgeoise.

Dans ce monde, personne ne semble adhérer à soi-même. Partout triomphe l’universel dégoût. Les victimes elles-mêmes sont méprisables. Ainsi le père de la petite Gorre, seule survivante de l’accident et qui lutte contre la mort : c’est un « veuf, encore très jeune, avec des yeux doux, un visage de faible sur qui s’acharne le malheur ».

Lui, Lambert, il n’est pas coupable. Il a été le jouet d’une fatalité. Insupportable d’être emmené, encadré de deux policiers, croisant le regard triste et indulgent de sa femme.

Il faut fuir, s’échapper, toujours, encore, enfin. Il se tire une balle dans la tête.

Le roman sur le site du Livre de poche

Un site consacré à SIMENON

 

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