PAUL, JE M’APPELLE PAUL de LORENZO CECCHI, une lecture de Jean-Pierre LEGRAND

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Jean-Pierre LEGRAND

 

Cela commence comme un bon vieux Raymond Chandler. Jean-Luc Jandrain, journaliste, est contacté par un mystérieux correspondant qui lui fixe un étrange rendez-vous au Soleil, un bar d’Uccle. Poussé par la curiosité mais aussi l’argent facilement gagné, notre journaliste répond à l’invitation.

Le jour dit, sa vie bascule : l’homme mystère n’est autre que Paul Vanderbrug, Ministre d’Etat, surnommé le Crocodile et mieux connu encore sous le nom de VDB. Il se présente comme le demi-frère de Jandrain et lui propose un marché inattendu : ils se verront à intervalles réguliers, VDB racontera, Jandrain écrira ; en sortira l’histoire intime de sa vie, de leur vie…

L’histoire commence mal. Une vieille ferme du côté de Marcinelle. La porte est entr’ouverte. Un policier nous attend, nous le suivons. Il entre: la mort est là ; on la reconnait à son silence. « Le silence de la mort est spécial, à nul autre pareil ». Ici, j’abandonne quelques instants la page lue, lève les yeux, le regard perdu dans le vague des souvenirs douloureux. Ce silence, je le connais et c’est la première fois que je le retrouve, noté aussi précisément que sur la portée d’une partition. Magie du texte : quelques mots simples mais justes vous transportent dans une autre réalité.

Toute la famille qui vit là a été décimée : la faute à un poêle au charbon qui tirait mal, enfin c’est ce que l’on croit. Un seul survivant : le petit Paul, véritable miraculé. Dans une lumière irréelle avec tout autour « des fleurs, des millions de fleurs noyées dans le jaune et l’argent », en route vers le paradis des enfants, il s’échappe de justesse avec dans l’oreille, lancinante, belle et tragique, la voix de sa mère qui lui crie de fuir et surtout « Dis leur que tu t’appelles Paul ».

Paul est alors recueilli par « tante Armelle ». Elle habite à Liège, rue Varin, dans ce quartier, où comme à Ostende « y‘a des vitrines / Remplies de présences féminines ». Tante Armelle est entre deux âges, plus très fraîche, un parfum sucré qui ne masque pas totalement un relent « de bouillon rance ». La tante Armelle est donc maquerelle, tôlière. « À la colle » avec tonton Arsène qui crache ses poumons – rapport au travail obligatoire chez les Schleus – elle est la patronne du Cupidon et de ses deux prostituées, Dolores et Mercedes. Celle-là, c’est la Francine ; Mercedes c’est son pseudo, son nom de scène « comme en usent les artistes car satisfaire l’homme est un art, sûr que c’est de l’art, Monsieur Arsène, qu’elle gueule en pointant son doigt sur la maigre poitrine du poitrinaire. « « Mercedes », ça évoque l’Amérique du sud, la fièvre des tropiques qu’elle explique, les tangos de Carlos Gardel et aussi de Tino Rossi ».

Tante Armelle règne sur tout son petit monde, prodigue au petit Paul une éducation « toute en baffes et en prudence » mais beaucoup aussi de cette tendresse contenue dans ces cœurs simples. Il y a chez elle de la Félicité de Flaubert : belle jeune fille folle amoureuse de Marcel qui l’abandonne, elle est devenue cette vieille gargouille au vieux cœur secrètement chaviré et qui craint Dieu, ce vieux  papa compréhensif mais grave.

« Dans le boudoir est accroché un crucifix. Pas question pour elle de le décrocher malgré les rouspétances des filles et de certains clients que ça gêne parfois. Armelle se signe aussi quand elle reçoit l’argent des passes. Pour elle, c’est le Ciel qui lui envoie des présents. »

Paul se dénoue progressivement, fait de belles rencontres comme cet instituteur qui croit en lui, et voudrait qu’il poursuive ses études. Mais tante Armelle s’y oppose : elle vit depuis trop longtemps de sexe et d’eau froide pour se laisser aller à cette rêverie d’intello. Paul aura donc un métier, un vrai : il sera boucher-charcutier. Occasion d’une autre belle rencontre avec Lucien chez qui il fait son stage. Marié à la jolie Léa qu’il ne touche guère et pour cause – il est à « voile et à vapeur » -, il se meurt d’amour pour Paul dont il feint d’ignorer les ébats torrides avec sa femme. Léa sait ce qu’elle veut : elle mènera Paul vers les sommets goûtant avec lui ce bâton de maréchal des femmes de l’époque : la réussite par procuration.

Progressant au rythme alterné du témoignage et de la narration, le livre de Lorenzo Cecchi, dans une langue drue, savoureuse et percutante, ressuscite tout un petit peuple humble et volontaire, le monde révolu des épiceries Courthéoux, des souvenirs de  la guerre contre les schleus et des pastilles Valda.

On sourit au détour d’une page, on rit même mais, quelques fois, le cœur se serre : la mort d’Arsène, puis celle de ce fils que Paul n’a pas vu grandir et dont il se rapprochait, le souvenir lancinant du premier amour, la tendresse jamais retrouvée des premiers baisers.

Au soir de sa vie, Paul, donc, se raconte et se retourne sur son parcours. A-t-il vraiment aimé ? Cela avait-il du sens, qu’a-t-il vraiment décidé ? Paul a-t-il accompli Paul ? Monte cette question qui se pose à tous :

« Quand sur la ville
Tombe la pluie
Et qu’on s’demande
Si c’est utile
Et puis surtout
Si ça vaut l’coup
Si ça vaut l’coup
D’vivre sa vie !.. »

Le roman sur le site de l’éditeur 

LORENZO CECCHI sur le site de l’éditeur

 

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