MOÏSE ET LES MICHELANGELO (le sculpteur et le cinéaste)

 

J’écoutais Moïse et Aaron, le grand opéra de Schoenberg sur l’aphasie. Pour triompher de toutes les épreuves auxquelles la pensée est exposée, Moïse affirme qu’il faut un Dieu à Israël, mais Israël n’en veut pas, d’où sa colère. Je me demandais à quoi s’adresserait aujourd’hui la colère de Moïse, sinon à la destruction même de la pensée, à ce ravage qui destine les corps à l’inexistence politique.

Si Freud redoutait  tellement  le regard  du Moïse, c’était parce que Michel-Ange a sculpté dans le marbre l’instant où le héros découvre la vulgarité de son peuple : son regard semble bondir, il se jette – écrit Freud – sur la populace.
Et puis j’ai pensé au Regard de Michel-Ange, un film d’une quinzaine de minutes de Michelangelo Antonioni , où celui-ci, vers la fin de sa vie, vient regarder la statue de Moïse. Antonioni monte les marches de l’église pour dévisager la statue – pour « tenir bon » face à Moïse, comme disait Freud.

Une série de champs-contrechamps silencieux concentre l’échange de regards : qui regarde qui ? – et depuis quel secret ? On sait qu’Antonioni, suite à un accident cérébral, avait perdu la parole. On sait aussi que Moïse ne parlait pas : sa bouche était « lourde », dit la Bible. C’est un héros du silence : « Ma langue est raide, je sais penser mais non parler », dit le Moïse de Schoenberg. Ce que donne à voir ce petit film d’Antonioni, c’est un transfert de silence.

Alors, d’un silence à l’autre, qu’est-ce qui se passe ? De quelle nature est le passage entre le Moïse de Michel-Ange et son homonyme antonionien ? Est-ce le Moïse de Michel-Ange qui offre quelque chose à Antonioni, ou celui-ci qui fait de son mutisme une offrande ? La transparence inquiète de cet échange convoque dans sa mélancolie des figures immémoriales : sans doute Antonioni vient-il à la fois saluer la beauté et annoncer sa sortie, comme si, une fois son parcours artistique bouclé, il s’agissait encore de s’exposer au verdict de l’art, à la terrible endurance de son regard : rencontrer son propre silence dans le marbre, c’est se mesurer à l’énigme de la transfiguration.

« Tenir bon » face au Moïse de Michel-Ange consiste ainsi à avoir parcouru l’expérience même de l’art jusqu’à extinction de ses possibilités et – comme Lacan le dit du héros – à ne pas céder sur son désir. Le face-à-face avec les œuvres est l’histoire même du temps : c’est le lieu de la transfiguration, c’est-à-dire du monde à venir – c’est la grande politique. Quand Freud penser à Moïse, il pense contre la Loi. Quand Schoenberg penser à Moïse, il y pense contre Hitler. Quand Antonioni pense à Moïse, il y pense contre quoi ? Sans doute contre l’Italie – contre la dévastation politique et culturelle de l’Italie.

L’aphasie d’Antonioni est historiale : c’est une manière d’endurer la destruction de l’Italie – de lui répliquer. Il n’y a plus rien à dire face au ravage organisé dans ce pays ; Antonioni en a vécu les conséquences de manière la plus extrême : l’Italie lui a ôté la parole. Comme Moïse face à l’idolâtrie de son peuple, Antonioni, à la fin de sa vie – et d’une manière peut-être plus profonde encore que Pasolini – défie les Italiens. Son silence est une forme de pensée : c’est un avoir-dit glorieux.
On sait que le temps du regard est contrôlé par la société ; c’est par l’enregistrement que le contrôle s’exerce. La grande ironie d’Antonioni – la puissance de sa fragilité – consiste à mettre son corps en travers de la surveillance ; car s’il existe quelque chose qui échappe à celle-ci, c’est le silence. Les sphinx sont le contraire des spectres. Les sphinx pensent, ils ne sont pas repérables.

Cette rencontre entre Antonioni et Moïse est un acte secret. En lui se concentre quelque chose de décisif, que Schoenberg avait entrevu : la parole, politiquement, ne tiens plus ; ce qui doit se dire passera par le silence.  Dans la rencontre entre Antonioni et Moïse, il en va ainsi de la transmission même de la pensée. La transmission de la pensée s’accomplit en silence à travers le temps ; c’est la véritable histoire.

Yannick HAENEL

Yannick Haenel, Je cherche l’Italie (Gallimard, 2015)

Voir aussi le post D’un silence à l’autre avec un extrait de la lettre de Barthes à Antonioni

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