2019 – LECTURES D’HIVER – DEUIL, une chronique de Denis Billamboz

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Denis BILLAMBOZ

La mort c’est aussi la vie même si ça en est le dernier épisode. Elle n’affecte pas seulement ceux qui partent pour toujours mais aussi ceux qui restent et qui doivent assumer l’absence de l’autre. La littérature a trouvé dans la mort et le deuil qui l’accompagne, une source d’inspiration inépuisable, c’est comme ça que j’ai pu réunir deux textes évoquant cette période si délicate qui suit la mort d’un être cher. KENT raconte tout le chemin qu’il a accompli pour comprendre pourquoi il croyait ne plus aimer sa femme décédée et Christophe STOLOWICKI évoque comment le deuil de sa mère lui a permis de faire le deuil de tous les deuils qu’il a dû supporter.

 

PEINE PERDUE

KENT

Le Dilettante

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Ceux qui écoutaient le rock alternatif à la fin des années soixante-dix, se souviennent certainement de Kent, le chanteur du groupe français à la mode à l’époque, Starshooter, il consacre désormais une partie de son temps à l’écriture. Il publie en ce début d’année un roman qui met en scène un personnage lui ressemblant un peu, Vincent, une ex-future idole des jeunes qui « l’âge du Pastis » venu et les illusions perdues, mène une petite vie peinarde auprès d’une femme active dans le monde des arts de la rue qui l’amène à fréquenter des milieux branchés où sa carrière et sa réputation prennent vite reconnaissance et notoriété. Mais cette belle vie tranquille, lui laissant le temps de se consacrer à la musique et la sonorisation d’événements, s’écroule le jour où sa compagne Karen (K-Reine dans le monde des arts de la rue) se tue sur le périphérique.

Bizarrement, il n’éprouve pas de chagrin, il se rend compte qu’il n’aimait plus sa femme et de l’importance qu’elle avait prise dans sa vie depuis qu’elle avait déposé ses bagages chez lui. Elle avait révolutionné la maison se chargeant de la déco, de sa garde-robe, du jardin et même de son boulot lui fournissant la majeure partie de son travail en lui confiant la sonorisation des événements qu’elle était chargée de mettre en scène. Tournant avec la nouvelle vedette de la chanson française et des musiciens ayant la moitié de son âge, il fuit sa vie d’avant, sa maison, les amis de sa femme et surtout la dépression qui s’installe sournoisement. Il cherche à comprendre sa vie d‘avant, son désamour son manque de chagrin, jusqu’à ce que la voisine lui révèle enfin combien sa femme l’aimait et comment elle lui avait préparé une énorme surprise. Tout alors bascule une nouvelle fois, il culpabilise d’avoir douté de Karen, de ne l’avoir pas assez aimée.

« Sans elle, il ressemblerait aujourd’hui à ses collègues musiciens dépassés, handicapés du présent et privés de futur. »

Une histoire d’amour d’un romantisme oublié, et c’est bien dommage, une réflexion sur le deuil, l’absence de l’autre, la solitude, le temps qui passe, la jeunesse qui fout le camp, l’amour et les amourettes, la fidélité, l’affection, la notoriété à peine ressentie, la gloire juste aperçue, les illusions qu’il faut enterrer… Une histoire écrite dans une langue et un style qui collent particulièrement bien à ce scénario, et, je tiens à le souligner, en évitant le plus possible le jargon « globish » qui a noyé sous son flot nauséeux le monde de la musique et de l’art contemporain où évoluaient les deux héros.

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Hervé Despesse, dit Kent

J’avais déjà passé l’âge d’écouter les groupes à la mode quand Starshooter inondait les ondes de ses rythmes endiablés, ce groupe ne fait donc pas partie de ma culture musicale mais Kent m’a séduit et il restera parmi les auteurs que j’ai envie de lire encore. J’ai aimé sa sensibilité, sa délicatesse et surtout sa franchise, il n’hésite pas à verser une petite rasade d’amertume dans sa potion. Une amertume qu’il a peut-être récoltée quand il rêvait encore de devenir une star éternelle, s’est égaré dans le monde impitoyable des crocodiles créateurs intéressés et mangeurs voraces d’idoles des jeunes.

Le livre sur le site de l’éditeur

 

DEUIL POUR DEUIL

Christophe STOLOWICKI

LansKine

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« J + ? Je mène le deuil, jamais je n’aurais cru une seconde foi. ». « J – trente ans peut-être. Je mène le deuil, elle s’est dérobée…. Mon amie d’enfance Anna… ». La mère est décédée, le fils mène le deuil comme il le menait déjà une trentaine d’année auparavant pour la cérémonie funéraire d’Anna, sa première petite amie. Puis, il y eu d’autres deuils qui se bousculent dans sa mémoire, d’autres décès, d’autres morts, d’autres tueries. Il se souvient du décès du grand-père tutélaire, de celui la grand-mère adulée, de tous les juifs assassinés par les SS, de tous ceux déportés qui ne sont pas revenus, de tous ceux qu’il a connus qui sont morts sans raison valable, partis trop tôt, trop vite.

Le deuil de la mère c’est l’occasion de fusionner tous ces deuils et d’enfin espérer voir le bout du tunnel, de commencer une autre vie. C’est oublier la culpabilité qui l’étreint, même si la voisine a dit « On meurt toujours seul », il n’aurait pas dû l’écouter, il aurait dû accompagner la mère jusqu’au bout de son chemin qui fut bien court entre le diagnostic et son décès.

« Peu de temps pour faire le chemin, elle doit en un an ou un mois passer de vie heureuse à disposition de trépas… ».

Faire le deuil de la mère et de tous ceux qui sont déjà partis, c’est aussi faire le deuil d’une langue qu’il risque d’oublier, le polonais qu’il maîtrise mieux que le français, l’abandonnera lentement mais sûrement. C’est aussi faire le deuil d’une culture, d’un pays laissé loin là-bas.

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Christophe Stolowicki

C’est un texte poignant que livre Christophe Stolowicki, un texte évoquant des épreuves qu’il a peut-être personnellement vécues et dont il voudrait faire le deuil pour envisager plus sereinement sa fin personnelle. Ça ce n’est qu’une impression qui me reste après la lecture de ce texte pathétique, de la poésie en prose distillant des images émouvantes, des images pour dire le pire sans prononcer les mots fatals.

« Elle me remet ses clefs, papiers d’identité, porte carte bleue, argent de poche, comme l’entrant en prison, pour ne très longue peine ».

Ce texte contemporain laisse aussi une très large place aux formules de styles : aphorismes « Ras conter », allitérations, assonances « …de seoir son séant à une meilleure table », zeugmes : « Battant fausse monnaie ainsi que le pavé », … La formule de style, un art cher à l’auteur, pour lui « « L’art d’utiliser (la formule de style n’est pas), comme si elles ne naissaient pas spontanément d’une contraction expansion de culture, tel le zeugme chez Éric Chevillard, Thierry Froger ou Maylis de Kerangal… »

Ce texte très élaboré, riche de ses formules et de nombreux mots savants, décrit un monde manichéen où la mort serait horrible et la vie délicieuse et raffinée, où la mort viendrait mettre un terme brutal à une débauche de plaisirs délicats, élaborés. Une vie que sa mère avait su peupler avec un goût sûr et avisé écoutant les meilleurs jazzmans (Coltrane, Monk, Rollins), lisant les poètes contemporains, fréquentant les meilleurs restaurants. Offrant ainsi à son fils une vie qui l’attachait à elle.

« Elle a fait de moi un homme pour elle seule prêt à risquer à vie l’avis de tempête sur mer d’huile de Lars von Trier ».

Et, pour le fils, le deuil n’en sera que plus difficile à accomplir, il faudra qu’il l’écrive en faisant revivre tous ceux dont il faut qu’il fasse aussi le deuil en faisant un deuil de tous les deuils subis.

« Deuil pour deuils, je lui crie le titre, …. D’un livre à feuilleter non de veuvage en veuvage – tous en un. »

Le livre sur le site de l’éditeur

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