LA TRILOGIE DE NATHALIE LÉGER chez P.O.L.

par ÉRIC ALLARD

 

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TROIS FEMMES PUISSANTES

En trois livres, plus un (consacré à Samuel Beckett), publiés en l’espace de dix ans, Nathalie Léger a écrit une trilogie de la femme moderne, au tournant de deux mondes, en quête un modèle. A cette fin, ses représentantes les plus emblématiques en passent par l’art plus que par la militance qui s’appuie toujours sur des mots d’ordre et des raccourcis de pensée.

Les trois femmes dont parle les livres de Léger utilisent des médias intiment liés à leur chair, à leur expérience : la photo, le film ou la performance. Toutes, d’une certaine façon, y perdront leur vie propre, s’effaceront à titre personnel dans cette expérience risquée, impersonnelle, en cherchant à habiter une autre elle-même. De manière semblable, s’appuyant sur l’expérience malheureuse de sa mère pour la réparer, comme elle dit, Nathalie Léger use d’une forme hybride de récit qui tresse plusieurs fils narratifs. Au confluent de la sociologie, de la critique et de l’autofiction, Léger tente un nouveau genre, en guise de porte-voix à une sensibilité nouvelle, à l’œuvre dans un corps désentravé, encore incertain, à l’affût de formes neuves pour en rendre mieux compte. Et fait œuvre utile.

 

LA ROBE BLANCHE  (2018, P.O.L.)

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La performance d’une vie

Dans La Robe blanche, Nathalie Léger, que j’ai découverte voici dix ans avec L’Exposition (et qui a publié entre-temps, Supplément à la vie de Barbara Loden et Les vies silencieuses de Samuel Beckett), enchevêtre deux liens, deux lignes de force pour démêler un nœud, personnel, secret, lié comme tout nœud/nombril à la mère en particulier et à la condition féminine en général. Condition féminine que l’auteure n’a cessé d’interroger dans ses écrits depuis dix ans.

Elle le fait, d’une part, en cherchant à comprendre les motivations qui ont poussé Pippa Bacca, nièce de Piero Manzoni décédé à seulement 30 ans, à se rendre de Milan à Jérusalem en robe de mariée, et d’autre part, en écrivant pour sa mère qui a enduré une procédure de divorce éhontée comme il y en avait encore il y a une quarantaine d’années.

Pippa Bacca paiera de sa vie sa performance artistique, elle mourra à 33 ans après viol et strangulation en Turquie des mains d’un père de famille qui ira jusqu’à filmer ensuite, ironie de cette histoire, le mariage de sa nièce avec la caméra dérobée à sa victime.

Quant à la mère de la narratrice, elle lui saura gré d’avoir, par ce livre, rendu justice, à la façon de Svetlana Alexievitch (avec sa collecte des témoignages de femmes ayant vécu la guerre), à sa douleur, à son sentiment d’avoir gommé la vexation commise par la société, le système judiciaire à son endroit qui, non content qu’elle ait été l’offensée, et, s’appuyant sur des témoignages éhontés, l’a jugée pour carence maternelle (mais tout en lui confiant la garde des enfants). Comme Bippa Bacca voulant sauver l’espèce humaine de la violence  par son geste, la narratrice a voulu, comme elle l’explique en interview, sinon « rendre justice », « dire le juste ».

Si Nathalie Léger écrit des livres, c’est pour nuancer un propos, creuser une question, une inquiétude personnelle et la rendre sensible, intelligible par le lecteur, non pas pour clore un chapitre, fermer un sujet, ce qui est le propre, on le sait, des mauvais écrivains avides d’ordre, de formes éculées, pour appuyer des sentiments communs sur des faits établis.

« Et j’ai dit aussi qu’il était normal que la description d’objets complexes soit complexe , cela tient aux sentiments, il y en a même  qui appellent ça de littérature, car on ne peut pas tout simplifier, ai-je dit en préambule, et n’allez pas croire qu’un sujet, un verbe et un complément ne puissent pas être à eux seuls d’une effroyable complexité…  »

Ainsi, quand on lui demande ce qu’est une performance (artistique), elle dit ne pas savoir et se limite à donner des exemples qui font sens (ou non) ou qui, en tout cas, suscite la réflexion, font aussi « se rappeler », faire retour sur soi. Parmi les performers nommément cités qui se sont mis en danger, il y a Yoko OnoMarina Abramovic, Marie-Ange GuilleminotNiki de Saint-PhalleCarolee SchneemannJana Sterbak, toutes des femmes.

Un petit livre blanc pour laver l’honneur des femmes salies par des siècles de soumission.

 

SUPPLÉMENT A LA VIE DE BARBARA LODEN (2012, P.O.L.)

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Le film d’une vie

Chargée de la rédaction d’une notice pour un dictionnaire du cinéma, Nathalie Léger, convaincue que pour en écrire peu il fallait en savoir long, se met en quête d’informations sur son sujet, Barbara Loden et le seul film qu’elle a réalisé : Wanda.

Un sujet qui va vite résonner avec ses interrogations personnelles et avec l’histoire de sa mère qui court en filigrane du livre. La mère de la narratrice lui demande d’ailleurs quelle est l’histoire de ce film qu’elle va nous raconter par fragments. Une femme fait coïncider sa propre histoire à travers celle d’un autre. Sauf que, lorsqu’on creuse, contextualise, met en relation, cela se complexifie vite et déborde de tous les cadres fixés, de tous les genres recensés.

Nathalie Léger réussit à mettre la main sur une coupure de presse de 1960, rapportant le fait divers d’où est tiré le film de Loden. Le film (qui n’a d’ailleurs connu aucun succès lors de sa sortie en 1971) est une sorte d’anti- Bonnie and Clyde (1967) où Loden interprète une Bonnie triste, désoeuvrée, alors que la Bonnie du film de Penn est interprétée par Faye Dunaway qui joua d’une certaine manière le personnage de Barbara Loden dans L’Arrangement (1969) de Kazan (qui fut son mari), tiré de son roman. A-t-elle voulu, piste non envisagée dans le récit de Léger, donner le contre-pied du film qui fit la renommée de Dunaway (qui avait d’ailleurs été sa doublure en 1966 plus tôt dans une pièce de Miller sur la vie de Marilyn) et lui a d’une certaine façon soufflé le rôle de sa vie. On le voit, les connexions, bifurcations, influences sont plurielles quand il s’agit de détailler les jeux de liens entre personnes et événements.

Nathalie Léger se rendra au Connecticut et en Pennsylvanie sur les lieux du tournage où une étonnante rencontre avec un ami de jeunesse de Barbara, Mickey Mantle, rival de Di Maggio à sa grande époque, nous vaut la plus belle (et longue) phrase*, proustienne en diable, du récit.

Léger prend ses distances avec les mouvements féministes historiques. Si elle met au centre de ses préoccupations la condition féminine, elle le fait du point de vue de la femme dans le désarroi, contrainte, dont la principale difficulté va consister à s’opposer par un non, même timide, même peu assuré à la volonté du mâle.

« En 1970, à la sortie du film, les féministes ont détesté Wanda. Elles ont durement critiqué Barbara Loden. (…) Elles voyaient dans Wanda une femme de l’assujettissement, incapable d’affirmer son désir, qui ne portait aucune revendication, ne créait même pas de contre-modèle militant, pas de prise de conscience, pas de nouvelle mythologie de la femme libre. Rien. »

Dans ce livre, Nathalie Léger ne résout rien, ne conclut pas. Elle interroge à travers ce livre les genres littéraires et cherche un objet littéraire apte à rendre compte de la complexité des choses de façon la plus juste et la sensible possible et se demande C’est quoi, raconter une histoire. Ce récit, comme les autres de la trilogie, suggère une alternative, développe une possibilité dans la ligne de celles précédemment données.

Disponible aussi en poche dans le collection Folio

 

 

L’EXPOSITION (2008, P.O.L)

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L’image d’une vie

Qu’est-ce qui va pousser la Comtesse de Castiglione, née à Florence en 1837, arrivée en France à l’âge de 18 ans et reconnue comme une des plus belles femmes de son temps (sa mère s’écriait en l’embrassant : « J’ai engendré un chef d’œuvre »), à venir poser régulièrement pendant 40 ans chez le même photographe, Pierre-Louis Pierson, de 1856 jusqu’à sa mort en 1899 à l’âge de 62 ans.
On a collecté près de 500 photos d’elle, c’est la femme la plus photographiée de son temps.

Pourquoi l’auteure va s’intéresser aux portraits de cette femme vue en couverture d’un catalogue et va se renseigner sur elle alors qu’elle prépare une exposition qui doit avoir comme objet les ruines. « On ne peut pas photographier un souvenir mais on peut photographier une ruine » écrit-elle lorsqu’elle cherchera les vestiges du Palais des Tuileries. Elle raconte à demi-mots que cette femme lui rappelle Lautre, en un mot, celle que sa mère ne pouvait nommer autrement parce que c’était la maîtresse de son mari, du père donc de Nathalie Léger: « J’ai été glacée par la méchanceté d’un regard, médusée par la violence de cette femme qui surgissait dans l’image… Sur le trajet un peu sinueux de la féminité, le caillou sur lequel on trébuche, c’est une autre femme. »

Mais les premières photos qu’elle voit la déçoivent.
« Elles sont ternes. Et elle les imaginait luisantes, vivantes, révélatrices d’une présence… Ce corps surexposé, cet entêtement à ne pas se satisfaire de soi, cette obstination à revenir toujours à soi, à cette petite portion de visage, à ces postures. » On y voit, dit-elle, une femme qui porte le deuil de son corps. Mais plus tard, elle rencontre des photos qui révèlent quelque chose de l’ordre de l’apparition. Surtout quand elle montre l’humiliation de cette femme, la défaite, la ruine (on y revient): « C’est la défaite et l’abandon qui permettent de comprendre. »

Pour l’auteure, la photographie, ce sont ces albums qu’elle feuilletait avec sa mère et, ce qui la fascinait, c’était sa mère enfant aux côtés d’une mère dominante, les photos déchirées de l’enfance de la mère où il manque un homme, où un homme a été raturé. Mais aussi la première photo d’elle enfant qui fait écho au souvenir d’un miroir qui se trouvait dans le placard de sa chambre et qui lui renvoyait à l’improviste son propre reflet.
« On tombait brutalement sur son propre visage (…) soi-même pétrifié de se trouver là avant même de s’être reconnu, inconnu, s’égarant dans son propre regard, dépossédé de ce qu’on croyait pourtant le mieux à soi ».

À un moment, elle sait que l’image de La Castiglione auprès de son chien mort (« une bouillie de chien mort dont seul l’œil intact subsiste »), est celle qu’elle cherchait : « Je ne sais pas ce qui est d’elle ou de moi. Toute ma peur de ces photographies vient de là, de là tout l’effroi devant cette femme, devant l’horreur d’être dissimulée sous tant de masques et de feintes puis goulûment amalgamée à la mort » 

Par les différentes acceptions du mot « exposition » que signalent Nathalie Léger, on comprend qu’en enquêtant sur une femme qui ne pensait qu’à s’exposer, l’auteure expose ses propres fêlures, abandonne au lecteur l’image d’une vie à déchiffrer. Elle met l’accent sur le projet de toute exposition : « rien d’autre que de disposer un abandon en secret avec nom de chose pour sujet. Le principal objet de l’image, c’est soi vu ou regardant, guettant l’inexorable trace de notre passage avant disparition. »

Un livre qui interroge notre rapport à l’autre et à soi quand l’autre s’affiche de manière compulsive en tant qu’image.

E.A.

______________________________

* Phrase extraite de Supplément à la vie de Barbara Loden

« Le pire, ce sont les mots, c’est la lenteur, dit-il en sirotant sa canette, la concentration qu’il faut pour trouver ce qui va ensemble, l’assemblage d’une seule phrase, je ne savais pas que former une phrase était si difficile, toutes les manières de la faire, même la plus simple, dès que c’est écrit, toutes les hésitations, tous les problèmes, comment décrire le trajet d’une balle ? j’y ai passé des heures, mes amis me disaient, vas-y, détends-toi, raconte les virées, les trophées,  les histoires du club, les alliances, les rivalités, la folie en vielle, les jours de match, et toutes les filles que tu as eues, et ta maison, et le respect pour ta femme, et l’amour des gosses, mais moi je voulais décrire le trajet d’une balle, l’air, le froissement de l’air, l’espace, le trou que la balle fait sur le fond, la forme et la déformation quand elle m’arrive dessus, et son tracé exact, quand elle repart, celui que je conçois en esprit un millième de seconde avant de frapper, après je ne la regarde plus, je suis déjà parti, je ne la regarde pas, je la surveille, c’est autre chose, voilà ce que je voulais raconter, et la foule, la masse qu’elle fait lorsqu’elle a le souffle coupé, je voulais raconter ce qui était en plus et je voulais raconter ce qui manquait, j’ai lu d’autres écrivains pour voir comment ils faisaient, j’ai lu Melville et Hemingway, je ne pensais plus qu’à ça, et c’est alors que la petite amie d’un de mes fils qui faisait des études au département de littérature française de New York University m’a traduit une phrase d’un écrivain qu’elle étudiait, quelque chose comme : «  Les yeux de l’esprit sont tournés au-dedans, il faut s’efforcer de rendre avec la plus grande fidélité possible le modèle intérieur », c’est comme ça que j’ai lu, un peu, rien qu’un peu, Proust, mais je n’ai pas réussi à décrire le trajet d’une balle, et pas plus que je ne saurais décrire Barbara je ne pourrais faire revenir son esprit, d’ailleurs je ne l’ai pas connu, son esprit, je l’ai à peine aperçu à travers son corps, et encore, je le confonds peut-être avec celui d’une autre, l’air, le froissement de l’air, la déformation, la disparition et l’apparition de la sensation sur fond noir, c’est ce que je cherchais, j’aurais dû faire avec les mots ce que je savais faire avec la balle, lâcher au moment important, tenir et lâcher en même temps, Hemingway faisait ça très bien, ce qui m’a manqué c’est la détente. »

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