TWIN PEAKS III / VISIONS CROISÉES : ÉPISODE 3

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Par Phil RW et Vincent Tholomé.

 

ÉPISODE 3

 

Vincent : J’aimerais que tu me dises comment tu fais le lien entre Trump, notre monde d’aujourd’hui, et Twin Peaks. Dans notre épisode 2, tu mets en avant ces liens mais je ne vois pas trop, a priori, comment tu les tisses.

 

Phil : Un rappel, alors, pour commencer. Je disais exactement ceci : « (…) je vois la mise en confusion et la dilution, une pratique qui me terrifie comme me terrifient la sensation, l’émotion pures hors d’un socle organisé par la raison, l’esprit. J’entrevois même un lien avec les dérives médiatiques (réseaux sociaux, net, etc.) ou politiques actuelles (Trump, etc.), le complotisme… »

Osé ? Oui. Balancé à la légère ? Ah, ça mérite d’être vérifié. Oui. Et je te remercie, cher Vincent, de me poser cette question. Même si elle devait m’embarrasser (on verra, on verra). On effleure à cet instant ce qui pourrait être un point d’acmé de nos échanges. Car on bascule dans la mise en abyme. De la philosophie de la plateforme culturelle Karoo qui nous emploie tous deux : développer l’esprit critique.

Nous offrions dans les deux premiers épisodes des visions contrastées sur un même objet d’analyse, c’était un pas conséquent dans cette direction philosophique, mais là… il y a ce réflexe sain de pouvoir parfois s’arrêter et d’interroger les bases d’une discussion. Je me souviens de ce professeur de linguistique, à l’université, qui nous assénait un cours entier voire plusieurs à partir d’un axiome sur lequel il ne s’était guère appesanti et qui me semblait reposer sur du sable. Pourrais-je l’imiter, même très légèrement (je parle d’entrevoir, donc je n’assène pas mais suggère), brièvement au hasard d’une formulation ? Une chose me frappe immédiatement, je l’avoue. Ce paradoxe : je condamne l’usage abusif de la sensation et en appelle à la raison mais, l’instant d’après, je laisse filtrer une comparaison intuitive, qui a (a priori) des allures de sensation.

Donc ?

Deux questions se posent dans mon introversion suggérée :

UNE. Y a-t-il des effets pervers induits par la manière de filmer/narrer de Lynch/Frost ?

DEUX. Ces effets, s’ils existent, recoupent-ils ceux des tribuns populistes ?

Et même une troisième, en surplomb : ce que j’entrevois relève de la sensation ou de la fulgurance ?

Argumentation.

Twin Peaks III, à force d’insérer des scènes d’une gratuité absolue, érode la capacité à saisir celles qui pourraient faire sens, l’attention est diluée, soit qu’on sommeille, soit qu’on soit au contraire trop réceptif à des scènes surchargées (en signes abscons, effets divers : violence, esthétisme…). On pourrait comparer à des excès de substances illicites, qui atrophient les sens ou les suractivent, deux phénomènes contraires qui aboutissent à un même effet : le manque de lucidité. J’ajouterai que les procédés, la manière de ce TP III causeraient infiniment moins de dégâts voire seraient plus à même de remplir ton cahier de charges, Vincent, si on parlait d’un film d’une heure trente ou deux heures et non d’une litanie s’étalant sur quinze ou vingt heures. Ne pourront demeurer en éveil, en interrogation qu’une poignée de spectateurs, des supermen. Or j’ai cette faiblesse de croire que l’Art se doit de ne pas se donner au premier contact, soit, mais se doit tout autant de tendre une main vers le spectateur/lecteur/auditeur qu’il va mener plus loin. Pour moi, Lynch/Frost ont lâché la main du spectateur.

 

Vincent : Sur cette vision des spectateurs/spectatrices en supermen/women, je reviendrai plus tard, Philippe, dans un autre épisode : penser à cette vision, à cette façon de concevoir les spectateurs/spectatrices de TP III, est ce qui, personnellement, m’a permis d’« entrer » dans la série, c-à-d de me fabriquer une image globale de l’affaire. Bref : n’en dis pas plus pour l’instant. Suspense à suivre pour les épisodes 4 et 5 de nos échanges !

 

Phil : On parlait de dilution mais il y a la confusion et le complotisme.

Le mieux est l’ennemi du bien. Douter* est une nécessité philosophique (qui renvoie aux notions d’esprit critique, de liberté d’expression, tout ça) mais il y un excès de remise en question qui déstructure la possibilité d’un discours, d’une communication, d’une information. Il est impossible d’avancer sans béquilles même s’il faut les laisser tomber à un moment donné. Un exemple simple. Pour construire une pratique de la langue, on enseigne aux enfants « les si ne mangent jamais de rais », ce qui est censé éradiquer ou amenuiser les atroces « si j’aurais parlé » ; pourtant, dans un deuxième temps, il faudra assimiler qu’il existe un discours indirect dans le passé où les si mangent une quantité astronomique de rais (« je lui demandais s’il passerait à midi ou au soir »).

TP III présente inlassablement une foultitude de dangers, horreurs, violences et en induit, à travers notre regard, celui d’une majorité de spectateurs, une suspicion immense pour tout nouvel arrivant, soit l’étranger, l’étrange, le différent. La vision, le monde offert déstabilisent, effraient, poussent à un recroquevillement sur soi. Je ne puis m’empêcher, à cet instant, de songer à la cohorte des migrants qui ont traversé le Mexique et que Trump annonce constituée de trafiquants, de violeurs, etc. Et qu’une majorité de citoyens américains, convaincus, espèrent voir refouler par tous les moyens. TP III ramène, somme toute, à des sensations d’angoisse ayant déferlé il y a plus de 50 ans, en rapport avec la Guerre froide : la série Les Envahisseurs, les films L’Invasion des profanateurs ou La Chose d’un autre monde, Le Village des Damnés, etc. Autant de métaphores sur la peur de l’autre (le communiste, alors), qui s’infiltre, contamine.

Plus évident encore. Depuis la saison II mais à fond dans cette salve III, il y a une déclinaison d’un fantasme américain : Roswell (cf dossier OVNI). Cette idée que les autorités complotent dans notre dos, qu’il existe de grands secrets, une « autre vérité ». Ça a commencé avec les recherches ou connaissances du major Briggs, en II, les allusions à l’enquête de Windom Earle (disparu en cours de route, celui-là !), Cooper et cet autre encore (joué par Bowie dans le film et… quasi disparu, à peine entrecroisé ici dans des scènes sans queue ni tête) des années avant le début du récit, mais la saison III place la problématique à l’avant-plan : le FBI investigue depuis des décennies, l’armée, diverses cellules. Il y a un monde parallèle, on nous le cache, notre univers en est réduit à un trompe-l’œil. En découle une suspicion renforcée à l’égard des autorités, une suspicion massive, qui utilise le même mécanisme amalgamiste et globalisant que la dérive raciste : j’ai été attaqué par un délinquant malien, je considère que tous les Africains sont des criminels ; mon patron m’a renvoyé, je considère que les riches exploitent les pauvres, etc. Or à quoi mène une perte absolue de confiance dans les élites intellectuelles, les autorités publiques ? Aux dérives populistes et aux fascismes de droite ou de gauche, aux révolutions qui sont le contraire de la véritable évolution, aux figures providentielles auprès desquelles on se déleste de toute responsabilité.

Je ne vais pas remplir davantage de lignes, de pages.

Je n’ai d’ailleurs élevé qu’une gêne, pas une condamnation vu que la création possède certaines libertés.

J’en reviens aux questions de départ.

Le propre des tyrans populistes ou, déjà, des gouvernants démagogues/égoïstes/opportunistes/carriéristes est de détourner de leur gestion en sortant des ennemis extérieurs de leur manche, des bouc-émissaires : le Juif, l’Arabe, le Wallon ou le Flamand, le Mexicain, l’Italien du Sud, etc. En balayant les résultats scientifiques (cf le réchauffement climatique), les démonstrations ou les preuves apportées par des journalistes d’investigation. En cachant de vrais complots (pour l’accaparement des matières premières, la vente d’armes ou d’avions militaires, la mise en place d’oligarchies soudoyées par les multinationales, etc.) par de faux complots, de fausses ou bien dérisoires menaces. Trump, Erdogan, Poutine, Le Pen, le Vlaams Belang, etc.  y excellent hélas.

Or TP III… Une mise en abyme ? Les frères mafieux qui apparaissent très brièvement pour ce qu’ils sont : des monstres hyper-violents, des assassins du pire acabit, bref une véritable manifestation du Mal, sont rapidement reconvertis en amis du héros au grand cœur face à une menace toute autre, une manifestation d’un autre type de Mal… Humour noir ? Certes. Mais qui rappelle comment, dans la réalité, la mafia a pu réussir à élargir son empreinte et son influence, l’armée US s’alliant à elle en temps de guerre.

Bref, bref, bref, je disais simplement « entrevoir » et mon propos n’était en rien léger, n’était pas une sensation mais une perception issue d’une synthèse très très longue en amont. Qu’on peut évidemment ne pas partager, relativiser ou nuancer. J

 

Vincent : Merci pour ces précisions, Philippe. Clair que les séries américaines de toutes les époques, que les films de genre ( SF, fantastique, polar, etc. ) de même que les superhéros des comics ont été – et sont sans doute encore – de puissants révélateurs de l’esprit ricain, de ce qui se trame dans cet esprit ricain à telle époque ou à telle autre, comme si tout cela, toutes ces productions, était à la fois un miroir et une caisse de résonance. Maintenant, comme pour toute autre série, film, etc., va-t’en savoir si les créateurs de TP III usent consciemment ou non du fond quelque peu effrayant où semble macérer de nos jours l’esprit ricain. Et puis : va-t’en savoir, surtout, si ces créateurs adhèrent ou non à ce fond glauque ou si, à leur façon, ils le dénoncent – ou cherchent, cahin-caha, à le dénoncer.

 

Phil RW et Vincent Tholomé.

 

* S’en prendre au doute, c’est s’en prendre à la démocratie et à l’émancipation qui rend pleinement adulte, citoyen. J’ai donc découvert effaré ce que dénonçait le grand traducteur (encensé par Indications, l’ancêtre de Karoo, jadis, avec un numéro spécial à la clé) et écrivain André Markowicz à propos du célèbre dissident Soljenitsyne, vu en Occident en héros/héraut de la démocratie : « (…) Soljenitsyne ne cesse de dénoncer les « pluralistes ».

Propos gratuits ? Non. Markowicz, à l’appui, cite le Russe  (dans le premier volume de son essai Deux cents ans ensemble paru chez Fayard en 2002) : « Qui sont ces pluralistes ? Ceux qui doutent, qui demandent « que faire ? » et se méfient de ceux qui possèdent des réponses. Car « ce qu’il faut faire, le Christ nous l’a appris… Cet anarchisme intellectuel débridé bride toute pensée claire, réprime toute proposition, toute décision. Il ne propose que de se laisser porter par le courant comme un stupide (mais pluraliste) troupeau ».

Brrrrrrrrrrrrrrrrrr ! On comprend que Poutine ait apprécié (Solje, pas Marko). 🙂

LIEN VERS L’ÉPISODE 4

 

    

 

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TWIN PEAKS III / VISIONS CROISÉES : ÉPISODE 2

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Par Vincent Tholomé et Phil RW.

ÉPISODE 2.

 

Vincent : (…) rebondir ici sur tes propos, profiter aussi de tes propos pour en dire plus encore sur l’impact possible de cette saison III sur les gens qui la regardent et écoutent. Parce que, personnellement, j’ai trouvé hyper léché, hyper bien fichu, le sound design de cette saison. Dans les scènes où il ne se passe soi-disant rien, où l’intrigue (mais de quelle intrigue il est question, ici, dans Twin Peaks ? De quoi « ça parle », en fait, Twin Peaks ? À quoi ça renvoie ? J’espère qu’on aura l’occasion d’aborder tout cela, oui, dans l’épisode 7 ou 8 de notre échange !) ne progresse soi-disant pas.

Reprenons l’exemple des scènes nocturnes en voiture (ces scènes me viennent spontanément à l’esprit parce que l’affaire m’est venue à l’esprit en regardant ces scènes, faudrait tout revoir pour dire si l’affaire a lieu aussi ailleurs, dans d’autres scènes) : qu’est-ce qu’on y voit ? D’abord une image très léchée, ultra construite. Et deux personnes dans une voiture et qui se parlent à peine. Deux personnes – eh oui – perdues dans leurs pensées. Deux solitudes. Rien d’autre. Qu’est-ce qu’on entend ? Une espèce de bruit de fond, ultra discret. Fait de craquements et de bruissements. Et puis, surtout, cela dure longtemps, bien longtemps, bien au-delà de ce qui est « nécessaire » à une intrigue ficelée. Qu’est-ce qui se passe, en fait, durant tout ce temps-là, durant ces scènes prenant un temps hors de raison ? Eh bien, il se passe peut-être (ceci n’est qu’une hypothèse, comme tout ce que j’avance ici sur Twin Peaks) une foule de choses mais peut-être pas là où on s’attendait à les trouver.

C’est que ces scènes fonctionnent, je pense, à la manière de certaines scènes de Mulholland Drive, bien qu’elles n’en soient pas du tout une resucée. Il y a, dans Mulholland Drive, cette scène notamment : le psy et son patient déjeunent ensemble dans une cafétéria ou un bar à burgers (je ne sais plus) ; ils se disent des banalités (des trucs que les patients et leurs psy s’échangent habituellement) ; les plans qui nous les montrent sont soi-disant des plans fixes si ce n’est que la caméra – et donc le cadre – bouge(nt) légèrement. Et ce « tremblé léger » de la caméra peut – aucune obligation à le ressentir, bien sûr – provoquer en nous, spectateurs, spectatrices, un léger malaise, le sentiment, même, que « quelque chose de terrible va arriver, pourrait arriver ». Ce « tremblé léger » peut nous mettre, nous, spectateurs, spectatrices, sous tension alors que, dans l’intrigue, dans ce qui nous est montré sur l’écran, rien, mais rien de rien, ne serait susceptible de le faire (je le pense en tout cas ! Ne suis pas un spécialiste de l’image ou de la narration cinématographique). À mon sens, le sound design de Twin Peaks – celui de la saison III en tout cas : faudrait voir ce qu’il en est des deux premières saisons – fonctionne (pourrait fonctionner) comme ce « tremblé léger » de caméra. Rien ne se passe sur l’écran mais images + lenteur (la lenteur des scènes est primordiale, à mon avis, pour que ça marche) + sound design, ça peut provoquer un beau malaise dans nos têtes. Enfin : malaise ! Entendons-nous bien : ça nous renvoie à nous-mêmes, à ce qui se passe dans nos têtes. Ça nous fait ressentir bien des choses. Ça nous fait penser. Ça provoque en nous des réactions. Ça nous berce. Ça nous charme. Nous hypnotise ou nous irrite, nous donnant envie de tout bazarder, d’en finir une bonne fois pour toute avec TP, cette daube de TP, etc.

 

Showtime's TWIN PEAKS
Mark Frost, David Lynch et Kyle MacLachlan

 

Ce que je veux dire par ce long détour par le sound design, c’est que la fiction telle que la conçoit Lynch (et Frost, pas oublier Frost, merci d’avoir rappelé qu’il est lui aussi aux commandes, finalement, en tout cas pour le scénario, l’agencement des choses), ça se passe autant – si pas plus – dans la tête de ceux et celles qui regardent que sur l’écran : le nombre de questions et de sensations, émotions, etc., qui nous traverse lors de ces scènes peut être phénoménal ! Ça peut être des questions sur le sens et l’intérêt de ce qu’on est en train de voir et d’entendre. Ça peut être un travail incroyable pour établir des ponts ou des passerelles entre ce qui a été dit il y a trente secondes dans cette putain de voiture et ce qui a été montré, cinq épisodes précédents, dans une scène complètement énigmatique, totalement hors intrigue, etc.

Alors, aucune idée si, comme l’affirment Hugues Dayez et son remarquable ami Rudy Léonet, Lynch a perdu depuis belle lurette sa créativité, aucune idée si, comme tu le dis, Lynch fait du cinéma tape-à-l’œil (je dois dire que je me fiche un peu, personnellement, de savoir si Lynch est encore ou a jamais été un cinéaste inventif, important, ou créatif), ce que je sais, c’est que Lynch, le cinéma de Lynch, nous proposent à nous, spectateurs, spectatrices, des expériences potentiellement fortes. Parce que la manière dont tout cela est monté et montré, parce que la manière dont tout cela est « mis en scène » nous sollicite, nous, spectateurs, spectatrices, comme rarement on l’est au cinéma ou devant une série.

Petite anecdote perso, pour illustrer mon propos. Ma compagne n’est absolument pas fan du cinéma de Lynch. A suivi avec plaisir les saisons I et II de Twin Peaks – avec les mêmes réserves que les miennes quant à la saison II. A détesté Mulholland Drive, même si certaines scènes l’ont beaucoup impressionnée. Ne souhaitait pas du tout regarder Twin Peaks saison III. En a regardé quelques épisodes cependant – lui résumais comme je pouvais (!) ce qu’elle avait manqué. Chose curieuse, cependant : alors que nous allons toujours ensemble au cinéma, que nous regardons les mêmes séries, Mulholland Drive et Twin Peaks (toutes saisons confondues) ont alimenté nos conversations, ont suscité notre « machine perso à créer du sens et des supputations » comme aucun autre film, aucune autre série, n’a été, jusqu’ici, capable de le faire. Je ne tire de cela aucune généralité. Je sais juste que, pour nous, certaines fictions de Lynch ont un sérieux impact. Je sais juste que, pour nous, les fictions de Lynch, qu’elles nous bluffent ou nous irritent, sont « généreuses » : elles nous prennent pour des gens intelligents, capables de raisonner, de mettre bout à bout des choses qui, a priori, ne vont pas ensemble, capables d’inventer du sens en somme.

Voilà.

J’arrête ici ma contribution à notre épisode 2. Sur un « suspense » en somme : il y aurait encore à dire sur l’implication des spectateurs et spectatrices dans la « fabrication » des fictions de Lynch.

 

Phil : En parlant de compagnes… Mon épouse, elle, a été immensément déçue par cette saison III alors qu’elle avait adoré la saison I… Elle s’est très souvent assoupie. Il y a eu des moments où, pour lui permettre de rester parmi nous, j’enclenchais l’accélérateur du DVD, pratique qui m’est rare (et odieuse), étant rompu à la fréquentation de films de toutes les époques et de tous les continents dans le cadre de la rédaction d’un autre feuilleton, consacré à l’Histoire du Cinéma. Et nous n’avons pas eu de longs échanges sur le sujet… ou plutôt… si mais durant la projection, jamais après, ce qui est rare aussi. Car des séries comme Les Héritiers (scandinave), récemment, des films comme les Lubitsch ou Mizoguchi, etc. vivent longtemps en nous, nous agitent de l’intérieur.

Revenons à l’essentiel. Tu lis un grand respect du/des créateur(s) pour le spectateur, une activation de ce dernier, je te lis avec fascination, ton point de vue est parfaitement étayé mais à des années-lumière du mien. Bref, je ne puis décortiquer ce que tu avances, je ne puis que le respecter, m’interroger sur la singularité de nos identités et expériences de vie qui font qu’on est plus ou moins prédisposés à recevoir ou pas, d’une manière ou d’une autre… Bref, je ne puis que juxtaposer mon regard, à l’opposé extrême, comme si nous étions le doppelgänger l’un de l’autre.

 

🙂

Rappel/préambule. Le frottement des silex Frost ET Lynch a produit un pastiche jubilatoire, et c’est ce qui a fait le mythe de la série. L’élément télévisuel qui a créé l’événement, c’est la trame qui court jusqu’à la découverte du véritable coupable, du classique perforé par de l’inattendu, des audaces dans la distorsion, le décalage, des réussites dans tous les registres (narration, musique, casting, visuel), etc. Ensuite, le soufflé est retombé, très très vite, dès la saison II (à mon avis, avec le recul, parce que la création avait largement dépassé les créateurs), et il y a eu une tentative assez hideuse de profiter des retombées d’un succès dont la formule magique paraissait envolée, négligée.

J’insiste ! Pour moi, TP III arrive après un film et deux livres dignes des stratégies de TF1, le spectateur y est vu comme un « cochon de payeur à exploiter » et non un partenaire en expérience créative.

Or donc ce TP III ?

J’assimile cette salve à une horreur, une hérésie artistique de par son essence : elle étire à l’infini et tente de rapporter en long et en large tout ce qui avait été subtilement évoqué lors de la saison I (et demie). Le spectateur attentif avait compris qu’il est question de possession, de double maléfique, de monde parallèle. Puis, dans la saison II, que des recherches sont faites sur cet univers parallèle (Major Briggs, etc.), qu’il y a des initiés aux mystères (la dame à la bûche, etc.). Or, alors que l’Art est suggestion et subtilité, tout est ici proclamé à haute voix, affiché en mode surenchère, dans un spectacle barnumesque (les scènes dans ce mystérieux labo militaire où on surveille l’apparition de… d’entités… aux risques et périls des observateurs) dont la perversion, au sens noble, est retournée en artifice, ne répond à aucune nécessité authentique. Un peu selon la dichotomie clichée érotisme/pornographie.

Bref, loin d’une mise en éveil opérée audacieusement, je vois la mise en confusion et la dilution, une pratique qui me terrifie comme me terrifie la sensation pure, l’émotion pure hors d’un socle organisé par la raison, l’esprit. J’entrevois même un lien avec les dérives médiatiques (réseaux sociaux, net, etc.) ou politiques actuelles (Trump, etc.), le complotisme…

🙂

PS On ne parle que d’impressions et il ne me viendrait pas à l’idée de condamner un Lynch sur base de celles-ci, évidemment. D’autant que j’entends le message opposé et la leçon offerte par la dialectique. Mais, à cet instant, je mesure soudain avec une acuité extrême la difficulté de juger quand il s’agit du monde réel, de trajectoires privées, de procès. La société nécessite de faire des choix, de poser des jugements pour avancer, or ceux-ci, si l’on échappe au binaire ou à la théorie du monde juste, au recours à des bouc-émissaires, sont à poser en se faufilant dans une jungle luxuriante de considérations ô combien ardues à hiérarchiser, organiser.

Vincent Tholomé et Phil RW.

 

LIEN VERS L’ÉPISODE 3

2019 – LECTURES D’HIVER : AVENTURES CONTEMPORAINES, une chronique de Denis Billamboz

Denis BILLAMBOZ

À l’occasion de cette rentrée littéraire hivernale, j’ai découvert ces deux romans très contemporains dans leur style, leur écriture et leur façon d’aborder le sujet. Un livre de MICHAËL LAMBERT au Cactus Inébranlable Editions jouissif, jubilatoire, fantasmagorique qui évoque les pérégrinations d’un gars qui plaque un boulot trop peu moral pour lui. Et, un roman de GUILLAUME CONTRÉ chez Louise Bottu Editions qui raconte les déambulations erratiques d’un individu improbable dans une ville aléatoire. Deux lectures qui entraîneront les lecteurs hors des sentiers battus des romans qu’ils lisent habituellement.

 

BUITEN

Michaël LAMBERT

Cactus inébranlable éditions

Buiten couverture

Pour bien comprendre ce texte en forme de pamphlet, de conte, de fable, ou d’autres choses encore, selon la manière dont on le lit, il est nécessaire de connaître la signification du mot buiten qui revient très souvent sous la plume de l’auteur et qui sert même de titre à ce petit roman. L’éditeur a eu la fort bonne idée d’en donner une définition assez complète dont je ne reproduis ici que l’essentiel : « Buiten : adverbe flamand signifiant « à la porte » ou « dehors » ou encore « dégage » selon l’expression dans laquelle il est utilisé… », avec ça vous comprendrez vite ce qu’il signifie dans ce texte.

L’auteur explique son job, son job bien payé, facile à exercer : il lui suffit de signaler les erreurs des autres employés à sa hiérarchie qui se charge des sanctions et la sanction elle ne varie jamais : buiten, dégage, dehors ! Mais cette fonction comporte un inconvénient majeur : sa conscience accepte mal qu’il soit l’agent déterminant de l’expulsion de ses collègues, au point qu’il finit par organiser son propre licenciement qu’il déguise en démission aux yeux de sa femme et de sa fille. Il propose alors à celles-ci de tout plaquer et de partir en vacances loin de toutes contraintes et toutes obligations. « …. Je les ai convaincues de tout quitter, de changer de vie pour partir en vacances, en vacances non contractuelles, en vacances à durée indéterminée ».

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Michaël LAMBERT

Commence alors un périple burlesque, surréaliste où tout devient facile, où toutes les contraintes sont oubliées, gommées, même les remarques pleines de bon sens formulées par l’épouse ne sont plus que prétexte à la conquête de nouvelles libertés. Le train ira où les voyageurs veulent aller, les enfants ne suivront pas forcément les parents, les épouses ne suivront peut-être pas les maris, tout devient libre, libertaire. La famille invente un nouveau mode de vie sans hiérarchie, sans gouvernant, sans pouvoir, sans argent, … un mode vie pour le plaisir de chacun.

Michaël Lambert propose un texte à la mesure du monde dont il rêve, un texte jouissif, jubilatoire, fantasmagorique, prônant la liberté pour tous. Ce conte social, philosophique, fantastique, surréaliste, on peut lui accoler toute une pléiade d’adjectifs, n’est pourtant pas dénué d’un réel bon sens. C’est un véritable pamphlet à l’adresse de la société de consommation, du productivisme, conçus pour l’enrichissement et le bonheur de quelques-uns seulement. C’est une alerte, une invitation, à l’adresse de tous les lecteurs et citoyens pour qu’ils se sortent du piège dans lequel ils sont tous enfermés et qu’à leur tour ils adressent un buiten ferme et définitif à l’intention des quelques-uns qui profitent du travail de tous les autres. Buiten les patrons, les présidents, les gouvernants, le monde appartient à ceux qui le construisent avec leur sang et leur sueur.

Le livre sur le site de l’éditeur

Le site de Michaël Lambert

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DISCERNEMENT

Guillaume CONTRÉ

Louise Bottu Editions

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Un texte monolithique, un texte d’un seul bloc comme une barre d’HLM ou comme un alignement de façades dans le cœur historique d’une ville, un texte qui commence en haut à gauche de la première page et qui ne s’interrompt pas avant le dernier point, aucun retour à la ligne, aucun saut de ligne, aucune respiration. Dans ce texte un jeune garçon dont on ne sait rien, sauf son prénom nullement indispensable à la compréhension de son récit, raconte sa déambulation, sa fugue, son errance, dans une ville anonyme. Il ne sait pas où il est, il ne sait pas où il va, du moins il ne le dit jamais. Il marche devant lui, rentre parfois dans un café où il boit ce qu’on lui sert, quand on lui sert quelque chose, et ressort pour reprendre son cheminement erratique. Il ne parle à personne et presque personne ne lui parle, de toute façon il ne comprend pas ou n’entend pas ce qu’on lui dit.

Il rencontre toujours les mêmes personnages : un petite vieille aux yeux vitreux, un homme avec un chien qui ne le regarde jamais mais le chien si, un homme avec une cravate à fleurs, un garçon de café qui a une tête de client, avec ou sans son tablier, un client du bar qui a une tête de joueur de foot des années soixante-dix… Et dans la rue, il y a des bus qui se ruent comme des bisons à l’assaut des carrefours. Une voiture avec une vitre baisséE où un passager crie quelque chose qu’il ne comprend pas… Il ne communique avec personne mais il pense, réfléchit … enfin, quand il en a envie, quand il peut, quand il y pense. « Une fois sur le trottoir d’en face, je continuerai à penser, se dit-il… ».

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Guillaume CONTRÉ

Frédéric apparaît comme un personnage qui n’est pas doté de toute sa raison ou comme une personne en plein cauchemar qui ne sait pas trop bien qui elle est, où elle est, où elle va… Vers la fin de son périple, il se voit comme victime d’un dédoublement de la personnalité, alors on pourrait penser, s’il est bien éveillé, que ses facultés mentales sont altérées, qu’il discerne mal les choses et pourtant « Le discernement lui semblait un bon chemin dans la vie, une façon sereine et sûre de traverser ». Mais traverser quoi pour aller où ? Il ne le dit pas très clairement. Discernement semble plutôt un mot dont il se gargarise, « Ce mot, « discernement », était un talisman pour Frédéric, même s’il n’y croyait pas toujours ».

Mais, contrairement à ce que l’on croit trop souvent, les personnes aux facultés intellectuelles altérées pensent et réfléchissent. « Pour Frédéric penser et percevoir étaient des activités tellement liées que l’absence de l’une empêchait d’avance la possibilité de l’autre ». L’auteur nous entraîne dans un monde où la raison ne commande pas tout, où les personnages agissent par habitude ou sous la force d’une impulsion, d’une intuition, où la bonne solution n’est pas forcément la plus raisonnée ni la plus raisonnable même quand soudainement la raison semble reprendre ses droits. « L’éternuement fut libérateur en bien des aspects, … En second lieu parce que ce fut comme un réveil pour Frédéric, comme s’il sortait enfin d’un rêve qui durait depuis des années ».

Un texte simple, dépouillé, qui rapporte une aventure pas très cohérente car elle est racontée par un personnage à la raison altérée ou sous l’emprise d’un cauchemar. Mais malgré cette apparente incohérence, l’auteur lance quelques piques bien affûtées contre notre société qui a fait le choix de la simplification, au risque de la médiocrité, pour générer encore plus de profits en se mettant à la portée du plus grand nombre. Le nivellement par le bas. « C’était un bar laid et impersonnel, de ceux qui font partie de chaînes qui prétendent nous faire croire aux vertus de la répétition du même, comme si nous ne foulions pas les rues à la recherche de la différence ».  Et Frédéric bute toujours sur les mêmes personnes et les mêmes obstacles…

Le livre sur le site de l’éditeur

TWIN PEAKS III / VISIONS CROISÉES

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Un feuilleton analytique en 9 épisodes sur la série TL mythique Twin Peaks, centré sur la sortie de la très controversée saison III quasi trois décennies après le big-bang initial… et conçu sous forme d’échanges entre le poète/performer Vincent THOLOMÉ et le romancier Philippe REMY-WILKIN.

ÉPISODE 1.

Avec le contrepoint de l’historien-philosophe Arnaud DE LA CROIX.

 

Vincent : (…) n’ai vu aucune des saisons de Twin Peaks au moment de leur sortie. N’ai vu, ainsi, les saisons I et II que vingt ans après. N’ai vu, ensuite, la saison III que cette année. Me fichant bien de ne pas suivre l’actualité. De voir les choses et de m’enthousiasmer en retard ou en complet décalage. Ne suivant, dès lors, que de loin, voire pas du tout, les polémiques, les avis tranchés, pour ou contre.

Bref, j’avais vu Twin Peaks, saisons I et II, vingt ans après leur sortie et, comme beaucoup, j’ai trouvé la saison II hyper molle, peu enthousiasmante, sauf quand David Lynch était aux manettes, relançant de façon magistrale l’intérêt. Cela étant arrivé si peu, lors de la saison II, que c’était sans regret que l’affaire se terminait en queue de poisson.

Phil : J’ai découvert les saisons I et II au moment de leur diffusion sur Arte, il y a 27 ans. Ce souvenir ! Mon épouse a accouché juste avant le dernier épisode (et été privée du final !). Et on comprend que mon fils, qui a suivi ces horreurs depuis ce qui aurait dû être un nid douillet, ne s’en soit jamais remis… ou ne jure plus que par l’art, la création.

🙂

J’ai adoré une saison et demie, été incendié profondément et durablement, au point de… pointer Twin Peaks, des années plus tard, comme an 0 de l’Histoire des séries TL, qui m’ont semblé le phénomène culturel majeur des 25 dernières années.  Voir :

https://karoo.me/cinema/histoire-et-prehistoire-des-telefictions

Oui, la saison II a dégagé parfois un charme fou mais surtout donné une impression centrifuge odieuse. Lynch a lui-même voué aux gémonies cette première suite.

Ça m’agace, cependant, qu’on (je parle des médias et non de mon ami Vincent) dise « Lynch ceci » et « Lynch cela ». La magie TP est venue de l’impossible amalgame entre deux créateurs, Lynch ET Frost (un pro de la narration, scénariste et romancier), et donc de la tension entre deux forces contradictoires, l’une tirant vers une construction élaborée et plus normée, l’autre explosant la structure par des anomalies bienvenues, des audaces, des folies.

 

Vincent : Pas envie, vraiment, qu’il y ait une suite si c’était pour reprendre dans les mêmes eaux calmes, dans les mêmes eaux tièdes. Pas envie, non plus, s’il y avait une suite, qu’elle soit de l’ordre de Fire walk with me, film, à mes yeux, beaucoup trop explicite, beaucoup trop explicatif, comme si Fire walk with me avait tenté de nous prendre, nous, spectatrices, spectateurs, par la main, de nous fournir les clés logiques ou rationnelles d’un univers inquiétant parce qu’énigmatique et sans solution.

Phil : De plain-pied… après avoir été déçu à un point abyssal par les livres et le film qui ont exploité sans vergogne le filon du succès sans beaucoup d’inventivité, de sincérité.

Qui plus est, j’ai enquêté à une époque sur ma passion et découvert avec consternation à quel point une série de trouvailles étaient purement aléatoires. Ainsi, l’extraordinaire vilain (Bob, qui m’a glacé le sang et vacciné contre tous les saigneurs et silences des bêleurs) était un membre de l’équipe technique tombé dans l’affaire par hasard. On me dira qu’il y a des hasards nécessaires mais…

 

Vincent : Puis, alors que, comme beaucoup, j’imagine, je n’attendais personnellement pas de suite à l’affaire, belle surprise, quand, courant 2016 – ou 2015 déjà ? -, David Lynch himself annonçait, en grandes pompes, la sortie prochaine d’un Twin Peaks saison III ! Impatience, alors, de voir comment le Lynch s’en sortirait, se désempêtrerait des pièges possibles – trop grande proximité avec les saisons I et II, monde « surréel » désincarné virant Barnum ou grand guignol, trop grande volonté que tout tienne la route, que tout fasse sens –. Impatience aussi de retrouver les Dale Cooper, Hawk, Margaret Leterman, etc., tous ces persos attachants, drôles, et drôlement vivants.

Phil : Pas moi ! J’étais quasi sûr de l’échec. Pour une raison simple et philosophique : il n’y a pas d’éternel retour ! Surtout quand il s’agit d’une œuvre issue d’une rencontre magique entre deux esprits. Mais, comme j’ai beaucoup d’estime pour mon collègue auteur Arnaud de la Croix, un de ses posts sur Facebook, consacré à ladite reprise de TP, m’a mis en appétit, j’ai commandé le coffret DVD à mon épouse et …

 

Vincent : Malgré cette impatience, comme d’hab, je n’ai pas suivi l’affaire au moment de sa sortie, ayant d’autres choses sur le feu, marchant aux côtés d’autres feux. N’ai regardé, dès lors, la saison III que cet été. Avec grande joie. Grande gaité.

Phil : Sauvé par le gong, Vincent. Tu m’en as parlé trop tard. C’est Arnaud qui paiera l’addition du coûteux coffret Twin Peaks III (en coupes de champagne).

🙂

 

Vincent : Plaisir, d’abord, de constater que Lynch était seul aux commandes. (Phil : aux commandes de la mise en scène car Frost est revenu à la plume !). Qu’aucun des épisodes n’avait été confié à d’autres réalisateurs. Me disant qu’ainsi, les risques de « ventres mous » en seraient considérablement diminués. En effet, d’un bout à l’autre, ça pue le Lynch. Et c’est très bien ainsi. Plaisir, ensuite, de constater que cette saison III, la façon dont on nous narre l’histoire, n’a rien à voir, rien de rien, ni avec les deux saisons précédentes, ni avec Fire walk with me. Bien sûr, Lynch et Frost prennent un malin plaisir à nous donner des nouvelles des êtres amis et appréciés. Bien sûr, il y a le bar Bang Bang, la cafétéria, l’hôtel, les maisons bourgeoises, lieux fétiches où l’on se trouve en terrain connu. Mais tout cela allait de soi, non ? Était inévitable, non ? Le tout était de ne pas en rester là, je pense, de ne faire de cette saison III qu’un succédané nostalgique. Le tout était, surtout, de nous emmener ailleurs, là où on ne s’attendait pas à mettre les pieds. Plaisir, alors, de constater qu’on se retrouve, ici, ailleurs. Non seulement parce qu’on quitte régulièrement le vase clos qu’est Twin Peaks, la ville Twin Peaks, non seulement parce qu’on se retrouve dans les mégalopoles, dans les déserts, les prisons, le Brésil, d’autres petites banlieues chicos ou craignos, mais, surtout, parce que l’inquiétude est partout. Comme si les « forces noires » (je ne vois pas comment, pour l’instant, les appeler autrement) avaient méchamment gagné du terrain. S’étaient répandues au-delà du microcosme des deux premières saisons. Mais aussi parce que les partis-pris de Lynch et de Frost, les partis-pris narratifs j’entends, sont radicalement différents de ceux des deux premières saisons.

 

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Phil : Sur le principe, je te suis (que le créateur soit seul aux commandes). Dans les faits, pas du tout. Car on parle d’un créateur… qui a perdu une large part de sa créativité et tourne à vide depuis longtemps, tel que démonté/démontré dans un ouvrage par l’excellent Hugues Dayez et Rudy Léonet. Les époques d’Elephant Man ou Mulholland Drive sont loin.

Concrètement ?

Ce que tu vois comme un élargissement (diversification des lieux) me paraît une dilution, un éparpillement et même, beaucoup plus grave, la négation du principe de base de la série. Rappel : il s’agissait de réaliser un pastiche explosé d’un certain type de série US : la saga mettant aux prises des familles unies par 10 000 connexions et secrets au cœur d’une petite ville de province du fin fond de l’Amérique (Peyton Place est l’archétype).

Il y avait un aspect esthétique majeur dans la série des saisons I  et II qui résidait dans l’extraordinaire galerie de vamps lynchiennes. Mais les vamps ont pris trente ans, les nouvelles font pâle figure, chaque personnage semble un masque vénitien craquelé de ce qu’il a été. Un Bergman aurait transformé les rides en lignes de force (Ingrid Bergman est magnifique dans Sonate d’Automne ou Victor Sjöström dans Les Fraises sauvages), pas Lynch, dont le cinéma est tape-à-l’œil.

Tu évacues le succédané nostalgique ? Mais que nenni ! Une part de la saison III est un succédané nostalgique qui se contente d’aligner des apparitions sans intérêt narratif. Les scènes mettant en lumière ( ?) mon aduladoraimée Sherilyn Fenn m’ont fait le même effet qu’une craie zigzaguée sur un tableau noir par un prof sadique.

Idem avec les plages musicales qui clôturent chaque épisode en guise de réminiscences aux merveilleuses  notes de Badalamenti ou Julie Cruise.

 

Vincent : Dans cette saison III, j’adore, personnellement, l’extrême lenteur des séquences, Lynch et Frost prenant, plus que de raison, le temps d’exposer les scènes. Comptant sur le jeu de leurs acteurs et actrices pour faire « tenir » des scènes hyper silencieuses. Comme si, par exemple, dans les scènes de nuit, de voiture, splendides scènes où rien n’est dit, ou si peu, entre les passagers, où rien n’est dit « de l’intrigue », rien ne fait avancer l’intrigue, où l’on nous donne à voir des êtres humains, rien d’autre, perdus dans leurs pensées, où la « matière humaine » est simplement exposée, comme si nous regardions des images enregistrées par des caméras de surveillance, n’enregistrant que ce qu’elles ont « sous les yeux », sans autre drame que celui de la vie, en quelque sorte. Splendide scène finale d’un des épisodes aussi, scène de nuit, encore de nuit, où l’on se retrouve dans le garage de l’amoureux de la tenancière de la cafétéria, où l’on ne voit que ça : l’amoureux de la tenancière, seul dans son garage, assis à une table, perdu dans ses pensées. Immense solitude, ne faisant pas avancer l’intrigue pour un sou, mais image émouvante parce que « vraie », parce que faisant écho à nos vies, à tout ce qui, dans nos vies, « échappe à l’intrigue », les 99,99 % des événements de nos vies, les 99,99 % des événements soi-disant peu signifiants, peu intéressants de nos vies, le sel même de nos vies pourtant.

Phil : Tu as bien du mérite à détecter de la pensée chez ces personnages ! L’un de mes plus grands reproches est la facticité du tout, de l’intrigue à la nature des personnages. Que je vois pour ma part réduits à un statut de marionnettes, très peu habités donc. Tu cites, il est vrai, un des meilleurs exemples possibles, oui. Je partagerais bien ton avis si tu ne basculais d’un ponctuel erratique à une globalisation.

Mais cette confrontation de points de vue éloignés est perforante/performante, renvoyant à cette quasi-parabole du tableau qu’on présente à une dizaine de spectateurs durant une poignée de secondes avant de leur demander de noter ce qu’ils ont vu. Et leurs rapports sont très différents. L’un s’est focalisé sur un détail à l’avant-plan, un autre sur le panorama à l’arrière-plan, une a  noté l’ambiance générée par les couleurs, une autre l’expression d’un visage, etc.

Pour revenir à la lenteur, elle m’a horripilé, rendu dingue même parfois, souvent. Je ne voyais aucune profondeur jaillir du non-dit mais un néant et du bluff étirés à l’infini. Si on comparait avec le cinéma japonais des années 50 (Ozu, Mizoguchi, Naruse) ? Là, un silence s’avère musical, un élément de décor insignifiant fait sens.

 

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Phil : Ah, notre excellent collègue Arnaud de le Croix passe en coup de vent apposer son grain de sel (NDLA : il est occupé à visionner TP/saison III, loin d’en avoir terminé) et conclure ce premier épisode.

Arnaud : J’admets volontiers qu’il y ait quelques passages à vide au fil de la saison III de TP.

Comme Vincent Tholomé, j’ai vu les saisons I et II des années après leur diffusion initiale… La RTBF ayant, un soir diffusé le long-métrage Fire Walk with Me, j’ai été littéralement happé par l’univers de TP, et voulu en savoir plus.

Je pense également que la rencontre Frost (un romancier non dénué de talent) – Lynch est pour beaucoup dans la réussite proprement alchimique de l’ensemble.

Globalement, je perçois la première saison comme un appât, au vu de sa teneur (une enquête somme toute assez classique : « Qui l’a fait ? »), après quoi les vraies choses commencent… L’entrée dans un monde de ténèbres, qui communique avec d’autres mondes, au moyen de biais improbables. Un approfondissement proprement ésotérique, une Divine Comédie chamanique.

Pour amateurs de bricolage sans notice de montage…

Vincent Tholomé, Phil RW et Arnaud de la Croix

 

LIEN VERS L’ÉPISODE 2 

 

UN ÉTÉ IMMOBILE de CLAUDE DONNAY (M.E.O.), une lecture de Philippe Leuckx

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Philippe LEUCKX

 

Un été immobile

 

L’été qui s’écoule, d’août à septembre, aura eu pour toile de fond Ambleteuse, l’Auvergne (et sa clinique du Pré aux Sources) et des allers retours pour des héros ordinaires, dont la rencontre pour le moins banale va enclencher une intrigue mouvementée. Une baigneuse (d’où la belle couverture du peintre belge), un touriste en chambre d’hôte sur la Côte d’opale, une logeuse libraire, cuisinière et avenante, au beau nom de Mireille, forment un trio original. Et tout fonctionnerait s’il n’y avait ce gros grain de sable sur la plage où Jésus-Noël, ébloui par la nageuse Amelle, a cru rêver… La machine aux rêves, hélas, se détraque et la belle disparaît. Si bien qu’il faudra coûte que coûte la retrouver, mais à quel prix ? Jésus n’est pas en reste, sa profession (journaliste, écrivain) lui vient au secours et il dégote les carnets intimes de la mère de la disparue, Maria, et toute son histoire, pas piquée des vers, un mariage pas très heureux, une belle-famille Delanges, bourgeoise jusqu’à la lie pour une pauvre immigrée espagnole…

Mises en abyme, carnets dans un récit où l’on évoque un livre à écrire – et pourquoi pas, pour contenter le Jason d’éditeur, en partant de ces fameux Carnets ? – ; beaux M des prénoms féminins, de ceux qu’on AIME : Maria, Mireille, AMelle ; intrigue policière sur base d’une disparition qui a son lot d’interrogations et de surprises ; le roman épais tient la route, et la tient bien, avec ses airs de road movie tremblant d’amour. « La route des cendres », le premier roman de Donnay, a donné le la : un grand air des vacances circule dans ces pages où l’on quitte Ambleteuse pour l’Auvergne, en quête d’un amour perdu. Amelle a toujours beaucoup souffert de la mort de sa mère, d’une belle-mère rapportée, d’une grand-mère étrangère et froide. On la retrouve ainsi fragile dans un hôpital du fin fond de la France, avec des médecins aux petits soins, enfin, nous n’en dirons pas plus…

L’aisance romanesque est devenue une seconde peau du poète Donnay, qui aimait déjà bien les escapades parisiennes (un très beau recueil « Poèmes du chemin vert »au Coudrier) ou l’air marin (« Ressac », chez le même M.E.O.), et le lecteur, d’amble, le suit, des plages d’Ambleteuse, où le coup de foudre pour une nageuse au blanc bonnet a mis le feu aux mots du poète et nourri durablement une narration que l’on sent féconde, heureuse, à l’aune des amours du héros beau gosse pour ces dames, auquel elles ne peuvent décemment renoncer tant l’animal est plaisant, agréable, vif, gourmand des belles et bonnes choses.

Claude Donnay
Claude DONNAY

Les thèmes de l’amour, de l’errance, de la disparition offrent de beaux étais à ce romanesque partageable : les rencontres profitables, les repas partagés, la solidarité (ainsi Mireille propose ses services pour aller en quête de la belle), ne sont pas plaquées mais alimentent en profondeur une histoire sensible. L’amour est-il toujours ainsi si difficile à nouer à son âme ? Faut-il attendre ?  Et quoi ? Peut-on aimer deux êtres ? Autant de pistes que le héros trace, traversant la France, longeant la côte, revenant à Bruxelles pour y loger sans doute un peu de répit à ses doutes, à sa vie tout d’un coup sortie de la torpeur ?

L’écriture, soignée, précise, sert de beaux portraits de femmes, sensuelles, gourmandes de la vie ou fragilisées ou encore endormies dans la convention. Un beau roman.

Claude DONNAY, Un été immobile, M.E.O., 2018, 300p., 20€. Couverture de Léon Spilliaert, « Baigneuse »

 

Le roman sur le site de M.E.O.

Le blog de Claude DONNAY 

Les livres de Claude DONNAY sur Espace Livres & Création

 

TAXI DRIVER. Une anticipation des dérives de DAESH, du cinéma de Tarantino, etc. ?

Taxi Driver. Une anticipation des dérives de DAESH, du cinéma de Tarantino, etc. ?

Par Ciné-Phil RW, Krisztina Kovacs et Thierry Van Wayenbergh.

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Taxi Driver, Martin Scorsese, E.U., 109 minutes, 1976.

 

Phil : Un rappel du pitch.

Travis Bickle (Robert De Niro), un ancien marine, ne s’est jamais remis du Vietnam et traîne son spleen, comme chauffeur de taxi, à travers les artères d’un New-York mal famé (Bronx, Harlem…). Insomniaque, il accumule les heures supplémentaires, apparaît totalement en marge, proche du point de rupture, sans ancrage aucun. Pas de famille, de petite amie, d’ami. Il semble tendre une main, un appel à l’aide, mais ses collègues ne comprennent rien à ses attentes, il les trouve idiots et sans intérêt.

Fait notable : il se confie à un journal de bord. On sent monter en lui la frustration, le dégoût du monde ambiant, pavé de saleté, de violence, de chaos (prostitution, drogue, corruption)…

Luttant pour s’en sortir, il s’ouvre un début d’histoire, un embryon de rédemption via son coup de foudre pour Betsy (Cybill Shepherd), une jeune femme engagée dans la campagne présidentielle du candidat Charles Palantine. Malgré sa maladresse, ou grâce à celle-ci ?, il réussit un début de séduction et elle accepte d’aller boire un verre en sa compagnie. Il gâche tout en l’emmenant au cinéma, choisissant… un film pornographique.

Ce rejet accroît vivement sa frustration et il achète des armes au marché noir, se lance dans un entraînement paramilitaire. C’est le début d’un engrenage. Dont on pressent l’issue. Qui n’est pourtant pas écrite.

 

Krisztina : On mentionnera le cameo de Scorsese, qui apparaît tout jeune, en costume trois pièces, en tant que client psychotique du taxi de Bickle : « Do you think I’m sick ? »*.

 

Thierry: Très intéressant, ce que tu mentionnes là Krisztina. « Do you think I’m sick ? ». Yes, of course ! Parce que la genèse du scénario de Taxi Driver, écrit par Paul Schrader, c’est précisément la maladie, la dépression.

Au tout début des années 70, Schrader, alors aspirant-scénariste, voit son mariage voler en éclats après avoir trompé son épouse, il est quitté par les deux femmes de sa vie. Pendant un bon mois, il s’enfonce dans les tripots des quartiers mal famés de Los Angeles, boit plus que de raison, du matin au soir, et erre la nuit tel un mort-vivant. Puis c’est la psychose maniaco-dépressive, les cinémas pornos, l’autodestruction.

Le besoin irrépressible de raconter cette expérience extrêmement douloureuse le pousse à noircir frénétiquement des pages. Après quinze jours, il accouche du scénario (terminé) de Taxi Driver. Nous sommes en 1972 (quatre ans avant l’adaptation de Scorsese… auquel le scénario est confié par un certain De Palma).

Travis, son personnage, c’est lui ! Un homme qui se déplace comme un rat dans un égout. Sans cesse au milieu d’une multitude de gens, mais sans le moindre ami. Et sa voiture, ce cercueil de métal jaune, symbolise la solitude urbaine. Taxi Driver, c’est donc avant tout une affaire de dépression et de rédemption par l’art.

 

 Phil : J’ai achevé une nouvelle vision du film des décennies après la première. Me sidèrent cette sensation d’avoir sélectionné mes souvenirs, cette évidence qu’au fil d’une évolution personnelle des aspects du film se délavent mais d’autres s’accentuent. Banal. C’est un peu comme un tableau présenté à diverses personnes quelques instants. On leur demande ce qu’elles ont vu et elles évoquent des perspectives, des détails fort différents.

Jadis, j’adorais De Niro, ce qui jouait déjà sur mon interprétation. J’étais jeune et voyais un Travis justement révolté contre la corruption du monde adulte, j’admirais sa réaction, ses tentatives pour infléchir son destin, offrir du bonheur ou la liberté à quelqu’un. J’avais même oublié qu’il voulait assassiner le candidat Palantine !

Aujourd’hui, je me mets à la place de Betsy et songe à toutes ces femmes qui voient approcher des malades voulant les intégrer de force à leurs histoires alors qu’ils ne partagent  pas la même grammaire, le même lexique. Je songe à ces célébrités muées en points de focalisation de frustrés narcissiques souhaitant les cannibaliser. Je vois un jeune homme en pleine dérive vers l’extrême-droite, un électeur de Marine Le Pen qui chipote sur Internet et se dirige vers la nébuleuse Daesh, prêt à tout exploser pour se sentir exister ou moins vide, ne supportant pas d’être en dehors de ce qui vaut la peine d’être vécu, au comble de la jalousie donc.

Thierry: Je ne partage pas tout à fait ton point de vue, Philippe. Du moins, pas cette impression qu’un tel personnage ferait de nos jours un parfait soldat de Daesh. Scorsese lui-même dément cette idée – même si un  réalisateur n’a pas davantage raison dans la lecture de son œuvre que toi, spectateur, auquel il la soumet entièrement, œuvre qui immanquablement nourrira et se nourrira de ton expérience personnelle –  dans ses entretiens avec le critique de cinéma Richard Schickel (publiés en 2011).

Il faut se rappeler que Scorsese, enfant, est malade, cloîtré dans un petit appartement de Little Italy. La vie, il la voit comme un spectacle, depuis sa fenêtre. Ce qu’il observe, ce sont surtout les caïds de la rue, des gangsters de son milieu. Un monde d’hommes virils qui le font fantasmer, « du genre qui entrent dans une pièce, foutent des baffes et ressortent vainqueurs ». Mais paradoxalement, plus tard, avec la fréquentation des films de Bergman, il s’échappe dans un ailleurs et rejette ses origines, jusqu’à haïr (précisément aimer à l’envers ici) ce milieu dont il s’est toujours senti exclu.

Frustration est sans doute le terme qui définit le mieux le réalisateur tout comme Travis, dans lequel il voit son parfait prolongement. Pourquoi le scénario de Taxi Driver a-t-il happé Scorsese ? Parce qu’il s’est reconnu dans la rage, la colère, la solitude du conducteur de taxi. Et dans sa volonté forcenée de se tenir à l’écart, en contenant jusqu’à la douleur ses émotions à l’intérieur de lui-même. Travis n’agira jamais que de son propre chef, il est l’antithèse de celui qui se ferait phagocyter par une secte fanatique (même si on devine qu’il a dû faire couler le sang au Viêtnam pour l’Etat-major américain et qu’il ne s’en est visiblement jamais remis), peut-être même le symbole de la liberté ultime et par-là même dangereuse. Il est  le monstre qui sommeille en nous. Les bases et principes sont sains mais, comme ils deviennent obsessionnels, l’animal verse presque par essence dans la folie, la rage de Travis – que l’on essaie d’aimer, parce qu’en tant qu’homme affreusement banal il nous ressemble – devient le foyer du racisme et d’autres traits humains détestables.

 

Krisztina : Au niveau de la musique, le même air revient souvent, n’est-ce pas ? Une sorte de jazz lancinant des bas-fonds, entêtant, abrutissant.

Phil : Bernard Hermann signe pourtant l’essentiel de la bande sonore. Oui, Hermann, le compositeur quasi attitré d’Hitchcock (notamment pour Vertigo/Sueur froide, La Mort aux trousses, Psychose), l’un des musiciens les plus marquants de l’histoire du cinéma ! Qui décède le dernier jour d’enregistrement, avant la sortie du film. Taxi Driver est donc son dernier travail et le film lui est dédié.

 

Phil : A l’écoute de plusieurs répliques, ça tilte ! Quentin Tarantino a certainement été ébloui par celles-ci (la mythique « You’re talking to me ? ») et fondé une grande part de son cinéma sur une maximalisation du dialogue scorsesien. En oubliant l’essentiel. Scorsese utilise des instruments au service d’une histoire et celle-ci, qui plus est, est chargée sémantiquement, elle est ambiguë, ouverte, déstabilisante (la définition de l’Art, tout ça ?), soit, mais elle est fléchée aussi, il y a matière à remise en question, interrogation sur la condition humaine, les lacunes de nos sociétés, etc. Il y a Bildungs Roman, roman de construction. Un formidable travail d’auteur, donc, quand Tarantino est une coquille vide. Qui répète et gonfle à l’infini les saillies repérées chez d’autres.

 

Krisztina : Un « You’re talking to me ? » pastiché et référencé à l’infini, depuis, dans la culture populaire. Décliné en sketchs, au cinéma – par exemple, dans La Haine (1995) de M. Kassovitz, où V. Cassel se prête aussi au jeu. Phrase-type du gars qui n’a rien à perdre car il n’a rien et a donc tout à prendre. Du type qui veut se la jouer dur, dissimulant un mal-être et une colère vengeresse, avant tout autodestructrice.

 

Phil : Robert De Niro ! Un acteur merveilleux. A l’époque. Avant qu’il ne se détourne des fresques qui l’avaient édifié en monument du 7e Art pour courir vers la reconnaissance publique à travers des comédies, parfois réussies mais souvent pathétiques. Suis-je trop dur ? L’acteur avait épuisé un sillon et aspirait à autre chose ?

Robert De Niro ! Ebloui par son jeu, je le trouvais très beau il y a des décennies et je lis aujourd’hui sur son visage ce qui le distingue d’un Delon, d’un Eastwood, d’un Brando : une fadeur des traits. Qui s’efface parfois derrière son sourire désarmant. Mais une fadeur tout de même. Qui a sans doute participé de sa capacité à se fondre dans ses rôles, ou attiré ceux-ci. Car, à relire ses grands rôles des années 70/80, n’est-il pas le plus souvent, même quand il est un homme placé au sommet de la société, un homme doué de qualités hors normes, un personnage celant un intrinsèque falot, qui le conduit à tergiverser, hésiter, reporter, fuir un destin ou une femme, etc. ? Un individu qui flotte. Je me repasse le fil de ses compositions d’alors et ne le vois jamais père, par exemple (à l’exception du Parrain, qui précède son ascension olympienne). Mise en abyme ?

Krisztina : La scène d’entretien avec l’ex-Marine (pour le poste de taximan) est très révélatrice. On retrouve le De Niro qui se fond dans le personnage, sans se dévêtir de son bagout légendaire.

 

Phil : Taxi Driver est, de loin, mon film préféré de Scorsese. Raging Bull ne me dit rien. Casino me semble à mille lieues des Parrain 1 et 2 (et même 3). Etc. C’est un peu comme pour Truffaut, dont la majorité de la création me laisse de glace ou tiède*.

Taxi Driver me semble capter les désarrois d’une époque et surtout anticiper les réalités de notre temps, avec une lobotomisation accrue qui génère l’arrivée au pouvoir de despotes démagogues, le basculement accéléré et massifié dans le terrorisme. C’est aussi un film atemporel sur la condition humaine, la précarité des devenirs, l’aléatoire des trajectoires.

Krisztina : Ah, je ne suis pas d’accord ! Casino, pour moi, est un chef-d’œuvre du film mafieux bling-bling, déjanté, un peu cliché mais moderne aussi, avec une trame éternelle à la tragédie grecque teintée de film noir et d’une touche ritale : la femme intrigante et manipulatrice, l’ascension fulgurante, la trahison du meilleur ami, la chute… Ce film, il est vrai, est très différent du Parrain, peut-être en constitue-t-il un pendant plus populaire (oserais-je dire « vulgaire » ?), névrosé par des années de reaganisme, de trafic de coke. Sharon Stone y est hallucinante, une bombe à retardement, la seule qui fait face à De Niro. Casino reste un de mes Scorsese préférés !

 

Phil (spoiler !) : Si Travis finit en héros, ayant sauvé une jeune prostituée (Iris, 12 ans et demi, jouée par Jodie Foster) des griffes de ses souteneurs (Krisztina : « Un tout jeune Harvey Keitel, ambigu et paumé) pour la rendre à ses parents et à la vie tout court, c’est qu’il a été mis en échec lors de sa tentative d’assassinat du politique.

Héros ou monstre selon le timing, les hasards du jour ? Il y a de ça. Et ça cerne une grand part du monde réel. Ce qui renvoie ou devrait renvoyer les autorités publiques devant leurs responsabilités. Les monstres existent mais les vrais monstres, les irrécupérables crapules sont rares. Savoir écouter, éduquer, offrir des béquilles avec la volonté d’émanciper ensuite, etc. Nul doute que la rédemption est à la portée du plus grand nombre. Si on y met son grain de sel quand on en a le talent ou le pouvoir !

Quand on lit les informations relatives au film, ce côté aléatoire de nombreuses réussites éclate encore au visage. L’excellent scénariste Paul Schrader (American Gigolo, Raging Bull, etc.) a dû imposer Scorsese et De Niro. On aurait pu avoir, apparemment, un Taxi Driver réalisé par Brian De Palma ou Robert Mulligan, joué par Al Pacino ou Jeff Bridges (Travis), Farrah Fawcett (Betsy), Bo Derek, Carrie Fisher, Linda Blair, Mariel Hemingway ou Melanie Griffith (Iris), Rock Hudson (Palantine), etc.

Adéquation et timing, mamelles de la réussite ! A chacun d’impulser mais après…

 

Ciné-Phil RW, Krisztina Kovacs et Thierry Van Wayenbergh.

 

*Je déteste Tirez sur le pianiste ! ou La Chambre verte, par exemple, mais j’apprécie beaucoup Les 400 coups et, plus modérément, Jules et Jim, La Nuit américaine.

 

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Ce film se retrouvera dans une sélection de 10 films emblématiques des années 70 dans la Cinéthèque idéale, un projet initié et dirigé par Ciné-Phil RW, accompagné de plusieurs contrepointeurs, dont Krisztina Kovacs et Thierry Van Wayenbergh, à découvrir sur la plateforme culturelle amie Karoo :

LIEN vers la CINÈTHÈQUE IDÉALE

 

Krisztina KOVACS : Née quelque part dans les Carpates d’un père poète et d’une mère écrivain qui m’a lu Les 1001 Nuits enfant, je pense qu’on apprend autant des voyages et des livres que du cinéma. Diplômée de l’ULB en littératures française et anglaise, j’ai vécu pour mon master puis mon travail aux Pays-Bas et maintenant en Suisse.  Bruxelloise dans l’âme, j’ai fait mes premiers pas en 2007 en tant que jeune critique pour Indications sur les conseils de mon professeur de français, qui n’est autre que Rossano Rosi (Phil : un écrivain et romancier belge majeur !). J’écris pour Karoo (la plateforme culturelle qui a succédé à la revue littéraire Indications) à distance depuis 2014.

Ses articles dans Karoo : https://karoo.me/author/krisztina

 

Thierry VAN WAYENBERGH : A six ans, il est marqué par une image inoubliable : le dos d’un colosse découpé dans l’encadrement d’une porte, John Wayne dans La Prisonnière du désert. La passion pour le 7e Art ne le quittera plus.  Après une année en philologie romane et l’école buissonnière dans les salles obscures, il devient rédacteur des Fiches Belges du Cinéma en 1995, passe quelques années au Centre Culturel d’Animation Cinématographique puis entre au (Télé)Moustique, en 2005, où il officie depuis comme critique pour les rubriques Cinéma et Télévision. Avec trois mots d’ordre, pour paraphraser l’immense Gabin : « 1 : la passion, 2 : la passion et 3 : la passion ». S’il touche du doigt son rêve en côtoyant lors du Festival de Cannes les plus grands acteurs d’aujourd’hui, il ne les aime jamais autant que projetés en 24 images/s sur le rectangle blanc magique d’une salle de cinéma.

 

LE COUP DE PROJO d’ÉDI-PHIL SUR LE MONDE DES LETTRES FRANCOPHONES BELGES #8

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Philippe REMY-WILKIN (par Pablo Garrigos Cucarella)

Les Lectures d’Edi-Phil

Numéro 8 (janvier 2019)

Coup de projo sur le monde des Lettres belges francophones

sans tabou ni totem, bienveillant mais piquant…

 

A l’affiche :

deux romans (Claude DONNAY et Stanislas-André STEEMAN), un essai (Adolphe NYSENHOLC), une poétesse (Françoise LISON-LEROY), un héraut du faire-savoir (Eric ALLARD) ; les maisons d’édition M.E.O. et Espace Nord/Les Impressions Nouvelles, Rougerie.

 

 

M.E.O. place deux titres dans mon numéro du mois mais je suis épaté par la production des Impressions Nouvelles, de numéro en numéro. Amusant : ces deux maisons se situent aux antipodes l’une de l’autre au niveau des choix, des goûts, mais elles ont en commun intégrité et force de travail.

Trompettes de Jéricho ! Je vais me jeter à l’eau (vive) et oser afficher un crédo, une perspective jetée sur le monde de nos lettres en (3), m’aventurer à distinguer les romanciers et les écrivains, par exemple.

 

(1)

Le coup de cœur du numéro !

Claude DONNAY, Un Eté immobile, roman, M.E.O., Bruxelles, 2018, 296 pages.

Un été immobile

Mon premier contact avec Claude Donnay date de son premier roman. Un premier contact mitigé. Je savourais les premières pages pour leur écriture (NDLA : cet auteur/éditeur jouit d’un crédit conséquent dans le microcosme de la poésie) mais m’embourbais dans la progression du récit, plongeais plus loin, revivais plusieurs fois la même séquence en courant alternatif appétit et plaisir puis lassitude face au mode narratif. J’y voyais un bref instant la sempiternelle errance du poète face au grand large. Ô cliché ! Mais nourri par plusieurs cas concrets (NDLA : je sais, je sais, vous voudriez des noms mais… non !).

 

Ce deuxième roman, que j’ose pour retrouver un style, ayant en sus intuitionné la capacité d’une personnalité (ce mélange d’humilité et de confiance) à progresser, ouvrir son horizon, m’a happé dès les premières pages et ne m’a plus lâché, j’emportais même le livre au fil de mes pérégrinations. C’est assez dire ce plaisir primal (naturel, spontané, sans calcul ou barbelés instillés par l’analyse), l’appétit, l’intérêt qui accompagnaient la foulée des héros, leur évolution intérieure, leur devenir.

 

Le pitch ? Un homme, Noël (dit Jésus) traîne le long du littoral atlantique français (NDLA : plus précisément la Côte d’Opale, du côté de Wissant et Wimereux), en mal d’achèvement (de sa vie, d’un projet d’écriture…), quand il croise l’étrange manège d’une nageuse au bonnet blanc, Amelle, s’attache à son rituel (un aller-retour grand large jusqu’à certaine bouée, par tous les temps), jusqu’à jouer les voyeurs quotidiennement. Ce que la sculpturale jeune femme observe sans réagir, ou s’y amusant, ou…

 

On est parti sur les bases d’une rêverie, loin du monde réel, dans cet espace-temps marginal des vacances, de l’été, quand tout bascule peu après les premiers contacts, une ébauche maladroite d’idylle, avec la disparition soudaine de la naïade, embarquée, au dire des voisines, par une sorte de playboy à l’italienne. Embarquée ? Curieusement, la jeune femme a laissé les carnets autobiographiques de sa mère Maria, un trésor, comme si elle avait étiré un fil rouge derrière elle pour…

Noël/Jésus va lire lesdits carnets, effeuiller une dramatique trajectoire de vie, les méfaits d’un père et de beaux-parents de la haute société BW*, la marginalisation précoce de l’enfant/adolescente qui allait devenir l’Amelle d’Ambleteuse.

 

La suite ? (SPOILER !) Il y a du road-movie dans l’air (marin, iodé), des accents policiers voire gothiques, Amelle étant plus ou moins séquestrée dans une maison de repos/asile où règne un psychiatre digne d’un roman de Mary Higgins-Clark.

 

Si l’on prend un peu de hauteur, l’analyse doit glisser dans la nuance, le complexe. Une caricature avancerait une navigation entre les caps d’un premier roman très romantique et d’un second plus tendu, sombre et même glauque (la famille d’Amelle, les mystères de la maison de repos) ; d’une sensualité sable/azur et d’une sexualité sang/brumes/ténèbres, etc. J’ai décelé, a contrario, une mise en abyme de haut vol, renvoyant le lecteur à l’oscillation qui sépare vies rêvées et vies possibles, à ces tentacules de l’instant, des tentations qui nous enfilètent pour nous précipiter dans des voies qui ne sont pas les destins que notre programmation interne appelle pour un plein accomplissement. Le roman échappe à ses propres silhouettes pour s’apparenter, en profondeur, à un récit d’initiation (ou d’initiationS, car tous les personnages doivent laisser tomber des oripeaux, des masques, des réflexes dictés par la lâcheté, le vice), d’émancipation, de réalisation. Au point même qu’il surprend tant et plus, la trame laissant filtrer la réalité escamotée derrière la mise en scène, l’artifice fictionnel, laissant sourdre des moments-clés, des points d’acmé de suspense qui miment tellement la vraie vie et ses indécisions, son arbitraire souverain, qu’on en peine à anticiper, à présumer.

Claude Donnay
Claude DONNAY

La révélation du livre, de sa digestion ? Claude Donnay est un poète, quelqu’un qui s’est affirmé jadis comme un écrivain de qualité ; or, arrivé à ce stade de son développement, il a beau nous offrir mille saillies poétiques, sa langue n’est plus ici l’arme première de l’attraction. Ce qui emporte le morceau (la conquête du lecteur, de la lectrice), c’est le fond, inventif (car les poncifs de départ sont dépassés, détournés) et subtil, dérivant vers le roman de mœurs, sociologique, tenant en haleine, interpellant sur les décisions à prendre aux carrefours de nos vies, et, in fine, décapant, moderne, avec cette manière d’amener à contourner la logique du roman pour offrir la complexité du réel :

« Parfois les motivations sont obscures, enfouies bien au-dessous de la ligne de flottaison. On navigue au jugé, ignorant des charges qui dorment à fond de cale, mais qui remonteront à la surface à la première voie d’eau dans la coque. Pour Bertrand (NDLA : le père d’Amelle),  le réveil a dû être rude. Il n’empêche, Jésus ne peut réprimer une certaine sympathie pour l’homme qui achète à Maria Cien sonetos de amor de Pablo Neruda, cent poèmes d’amour dédiés à sa dernière épouse, Mathilde Urrutia. Cet homme ne peut pas être totalement mauvais… »

 

Un romancier est né !

 

* BW = Brabant wallon, la région la plus riche de Belgique, ou peu s’en faut.

Le livre sur le site de chez M.E.O.

Le blog de Claude Donay / Bleu d’Encre

 

(2)

Adolphe NYSENHOLC, Charlie Chaplin, Le rêve, essai, M.E.O., Bruxelles, 2018, 244 pages.

Chaplin

Un excellent livre ! D’un des plus grands experts ès Chaplin/Charlot. Qui est en sus un bel écrivain. Je lui ai attribué mon coup de cœur dans Le Carnet et les Instants et vous renvoie à cet article :

https://le-carnet-et-les-instants.net/2018/12/27/nysenholc-charlie-chaplin-le-reve/

 

(3)

Stanislas-André STEEMAN, La Maison des veilles, roman, Espace Nord/Les Impressions Nouvelles, Bruxelles, 2018, 317 pages.

La Maison des veilles

Stanislas-André Steeman (1908-1970) ! SAS pour les intimes ! Une découverte importante, que je réalise trop tard, ne découvrant qu’aujourd’hui ce qui eût dû être une influence fondamentale, tant certaines convergences…

Un grand romancier. Qui revient en grâce après un long purgatoire. Qu’on a pour la plupart admiré via des adaptations cinématographiques mythiques (Clouzot !) : L’Assassin habite au 21 et Quai des Orfèvres. Un grand romancier. Qu’on a parfois interprété comme notre Agatha Christie du Plat Pays. Comme un fondateur du roman à énigmes, donc. Or…

Le pitch ? Un meurtre survient dans un ancien hôtel de maître découpé en (dix) appartements. Dans le Bruxelles des années 30 et, plus précisément, du côté de la Porte de Namur. Il s’avère rapidement que le coupable ne peut être qu’un habitué des lieux. La police enquête mais un inspecteur vit dans cette demeure et, écarté du dossier pour raisons déontologiques, s’y investit pourtant corps et âme.

La suite ? L’auteur va jouer les Lesage et soulever le couvercle des toitures et plafonds, aller y voir de plus près dans les placards de tous les résidents. Très vite, le fil policier passe au second plan, la peinture réaliste d’une certaine bourgeoisie s’impose. Dérives de la conjugalité, frustrations et perversions, petits secrets, exotisme des exilés russes…

La dernière page tournée, mes conclusions déraillent. Je pensais vivre une minutieuse et passionnante enquête policière, il n’en est rien ou à peine, l’intrigue première n’est pas si attractive, si centripète. Elle est certes agréable, ludique mais infiniment plus légère que dans un Agatha Christie ou un Sherlock Holmes, comme réduite à une mélodie au creux d’une symphonie. Mais, a contrario, je suis vivement séduit par les qualités littéraires de l’opus, de l’orchestration du tout à des réussites de détail, comme ce chapitre dans un restaurant russe qui offre un point d’acmé au roman (NDLA : la scène est si réussie que j’ai songé au maître du genre : Jean-Philippe Toussaint), à la teneur sociologique, aux descriptions fouillées :

« Véra alluma une cigarette, régla l’appareil de TSF et, engourdie par la chaleur du radiateur, s’abîma dans ses pensées. De temps à autre, quand la brûlure devenait trop forte, de brusques frissons prenant naissance dans son dos la parcouraient tout entière. Mais elle ne changeait de position qu’à contrecœur. Elle aimait ces morsures du feu qui procurent l’illusion de la fièvre. Elle les aimait surtout quand le feu soufflait en tempête et courait les rues en quête d’un mauvais coup, comme ce soir… »

Véra ! Notre personnage préféré du roman, dont la description ci-dessus revêt une allure balzacienne, c’est-à-dire métaphorique ou anticipative. De l’être, de ses actes.

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Stanislas-André STEEMAN

Chapeau à Espace Nord et à son directeur Tanguy Habrand d’aérer l’aspect patrimonial par un élargissement diachronique et synchronique, associant à l’or du temps celui des temps plus contemporains ou osant exploser les carcans du fait littéraire !

Chaque ouvrage retenu par ladite collection (propriété de la Fédération Wallonie/Bruxelles mais imprimée par Les Impressions Nouvelles) offre divers bonus, un encadrement du texte, des touches d’experts ou témoins. Si l’hommage de Stéphane Steeman à son père est touchant, les anecdotes intéressantes, on s’attardera davantage à la belle postface de Jacques Dubois. Mais que dire de la préface de Jean Van Hamme ? Oui, le père de Thorgal, XIII et Largo Wynch, un scénariste de BD, est invité à présenter Steeman. Et, divine surprise, cet homme (qui a offert un surcroît de professionnalisation à son secteur, poussé plus loin la densification des récits) nous assène un formidable manifeste du roman :

« Il (NDLA : SAS !) était avant tout ce que les auteurs sont trop rarement : un écrivain mettant tout son talent au service de ses lecteurs. (…) Il faut savoir raconter. Et raconter efficacement. Choisir ses mots comme un tireur d’élite ses cartouches. Tailler ses phrases jusqu’à la rigueur d’une aiguille pour en larder le lecteur juste au bon moment. Surtout, il faut posséder la maîtrise nécessaire pour conduire jusqu’au bout l’attelage d’une intrigue dont les acteurs existent vraiment.  C’est tout ça, le talent. Un truc à peu près aussi rare qu’un cheveu blond sur le col d’un Esquimau. Au risque de m’attirer les foudres de bilieux exégètes, je prétendrai jusqu’à mon dernier souffle qu’il est plus difficile d’être (et de rester) Boileau-Narcejac que J.-M.G. Le Clézio. »

Quel botte ! Du Nevers/Lagardère ! Qui pare et touche à l’encontre d’un courant trop présent dans nos lettres francophones : l’autofiction, la survalorisation de la forme ou de l’intimité. Oui, d’autres littératures affichent davantage de souffle, de perspectives sur l’homme, la société, le monde. Ou la froide mécanique horlogère du récit. Mais. Van Hamme réplique à un déséquilibre des prédilections par un autre. Ce qu’il faut affirmer ? Il existe des romanciers et des écrivains (et des écrivains romanciers, comme Rossano Rosi, des romanciers écrivains comme Patrick Delperdange), être Modiano ou Roegiers n’est pas à la portée du premier venu, ce sont de beaux artistes. Un romancier, un écrivain ? Le premier s’attache surtout à ce qu’il raconte, le second à la manière dont il le raconte. Bernard Werber a écrit de remarquables romans (Jacques De Decker le décrivait comme un adroit moraliste) mais il pratique le degré 0 de l’écriture, on le goûte au chapitre, à la narration alors qu’on savoure, on déguste une page de Le Clézio ou de Pierre Mertens.

Le livre sur le site d’Espace Nord

 

(4)

Je comptais vous parler du livre fort acclamé d’une starlette médiatique mais j’ai laissé tomber au bout de 40 pages. Trop… Je vous passe le détail. Laissé filer d’autres livres. Je peine sur le métier. A quoi bon évoquer ce qui se meut sans transcendance ?

Alors ? Je remplace par une plongée en poésie, un hommage à Françoise Lison-Leroy, analysée pour un autre recueil assez récemment. Dans Le Temps Tarmac, paru fin 2017 chez Rougerie (54 pages) et lauréat du Prix Emma Martin en 2018 (l’un des trois prix décernés par l’AEB, l’Association des Ecrivains belges… de langue française), il y a ce texte ciselé, qui raconte notre époque :

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« les plumes noires sont au sol

comme autant d’épées mortes

il y a eu guerre et sueur

entre mille oiseaux carnassiers

 

(…)

 

dans les wagons

les hordes vont par saccades

vers un stade rougeoyant

frontières et portails

 

la rue cadenassée

aboie son cri de guerre

crache des balafres

sang et or

vert et fauve

 

(…)

 

du pain / des jeux

et la haine

               barbelée. »

 

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Françoise LISON-LEROY

 

(5)

Les hérauts du faire-savoir (6).

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Éric ALLARD

J’ai l’impression de terminer un cycle en donnant la parole à… celui qui nous la donne (ce héros, donc ?) : Eric Allard, notre rédacteur en chef. Il s’en défendra avec humilité mais il incarne une figure majeure de la contre-culture en Belgique. Contre-culture au sens noble et doux, une résistance en actes positifs, une œuvre véritable qui se faufile sous des décharges d’humour et de dérision. Car, l’air de ne pas y toucher, dans la discrétion et la bonhomie, il a su agglomérer et conserver, élargir une équipe qui raconte notre vie culturelle et, comme d’autres (Jean Jauniaux, etc.), pallie bien des silences médiatiques sur ce qui se fait, parfois de meilleur, au sein de notre milieu créatif.

 

Edi-Phil : Comment es-tu entré en littérature ? D’où est venue la passion de lire puis comment s’est concrétisée l’envie d’écrire ?

Eric : J’ai lu peu de livres de fiction dans ma jeunesse sinon tout Tintin (en BD). J’ai commencé à vraiment lire vers 17 ans quelques lectures imposées au cours de français et des romans durs de Simenon, époque où j’ai commencé à scribouiller des poèmes, à la suite d’un travail demandé par mon prof de français de 5ème Rénové (comme on disait à l’époque) sur La Mort des pauvres de Baudelaire.

Cela a aussi été la découverte des chanteurs à textes, à commencer par Brel, de la poésie via Prévert et des films d’auteur à l’occasion d’un ciné-club organisé dans les environs et recommandé par les profs.

Puis, une fois mes études de régendat en maths-physique terminées, je n’ai plus cessé de lire. Et cela a été la lecture compulsive des Kundera, Flaubert, Duras, Sollers, Handke, Kafka, Bernhard… qui demeurent mes auteurs préférés. Persistance de l’effet provoqué par nos premières extases littéraires ? Je crains, dans le même ordre d’idée, de relire mes livres préférés de peur de rompre le charme de la première lecture.

 

Edi-Phil : Les Belles Phrases viennent de fêter leurs dix ans, un beau bail. Je me suis déjà émerveillé devant la manière dont un Jean Jauniaux a réussi à incarner une radio littéraire à lui tout seul ou devant la manière dont un Philippe Leuckx multiplie les articles sur un million de supports, mais toi, comment en es-tu arrivé à ne pas te contenter d’un blog personnel mais à créer une dynamique au service de l’édition (franco-)belge principalement mais de la culture plus largement (création, cinéma, etc.) ?

Eric : Pendant de nombreuses années, j’ai coanimé une revue avec Pierre Schroven et Salvatore Gucciardo, pour laquelle, régulièrement, outre le fait qu’on choisissait des textes parmi ceux reçus, on rédigeait des petits dossiers (mais aussi, par ailleurs, deux Dossiers L pour le Service du Livre Luxembourgeois) et on réalisait des interviews d’écrivains, ce qui m’a permis d’approcher François Emmanuel, Jean-Philippe Toussaint, Christian Oster, Caroline Lamarche, Nicole Malinconi, André Blavier ou Pierre Mertens.

J’ai fait aussi de la radio locale dans les années 80 et écrit pendant les années 2000 de nombreuses notes de lecture sur CritiquesLibres.com, un site qui comprend de très bons critiques, où écrivent toujours Nathalie Delhaye, Lucia Santoro et Denis Billamboz mais où ont aussi écrit Daniel Charneux, Marcel Peltier, Alexandre Millon ou Philippe Annocque.

Et quand il s’est agi d’ouvrir un blog, j’ai très vite tenu à ce qu’il ne soit pas uniquement tourné vers mes seuls textes ni même vers des genres de lectures qui m’étaient familiers de façon à offrir au possible visiteur du blog (mais aussi à moi) un plus large choix de lectures, émanant aussi bien de l’édition parisienne que des éditeurs indépendants francophones. C’est pourquoi j’ai demandé à Philippe Leuckx, dont je connaissais l’expertise en poésie, et Denis Billamboz, pour sa connaissance des littératures du monde, de contribuer par leurs critiques au blog… Equipe critique qui s’est ensuite étoffée par la venue de Nathalie Delhaye, Lucia Santoro, Jean-Pierre Legrand, Julien-Paul Remy et… Philippe Remy-Wilkin qui officiaient déjà sur Karoo.

 

Also sprach… Eric Allard ! « Un pur ! », me disait un jour Philippe Leuckx.

 

Edi-Phil RW.