UNE INDÉFECTIBLE AMITIÉ de COLETTE FRÈRE (Lamiroy) – Une lecture de Philippe Leuckx

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Philippe LEUCKX

On est en 1963-1964, en pleine période yéyé, et la vedette que s’arrachent toutes les filles de 12-14 ans (c’est l’âge des deux amies indéfectibles) s’appelle Claude François. Mariette (« Marie ») est fille d’épiciers; Astrid Deluc, fille de notaire (chez les Deluc on est notaires de père en fils de longtemps). Leurs chemins se croisent à l’Institut Sainte-Geneviève.

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Colette FRÈRE

La mère de Mariette a entendu parler de l’ascenseur social, et n’en démord pas : sa fille ne sera pas épicière…

Au vitriol, Frère écrit au vitriol : lutte de classes, bourges impayables, rancoeurs recuites, désir de vengeance, fugue injustement punie, époque révolue (« le petit château » acquis par les notaires dans un village serti de componction)…

On se croirait chez Suzanne Prou; la nouvelle, bien écrite, pointe une société enlisée dans les conventions et les rôles bien établis : d’un côté, l’usine, l’épicerie; de l’autre, le monde des affaires et ventes, des notables. Le mur est bien étanche de l’un à l’autre. Et certain(e)s voudraient que cela ne change pas.

L’humour noir, une espèce de « crime » (du moins selon les rites de l’honneur), tout convie à une lecture rapide, tant on est pris par l’atmosphère très bien rendue.

La féroce vision du monde n’est pas près de s’éteindre, puisque rien n’a changé, et 2019 sonne le retour des impayables vertus d’une bourgeoisie bien installée.

#80 Une indéfectible amitié

Colette Frère, Une indéfectible amitié, Lamiroy, coll. opuscule n°80, 2019.

Une indéfectible amitié sur le site de chez Lamiroy

COLETTE FRÈRE sur Babelio

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EMPREINTES AU COUCHANT de DIDIER GIROUD-PIFFOZ et ISALIE – Une lecture de Philippe Leuckx

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Philippe LEUCKX 

Douze haïkus, tous proches d’une nature à observer sinon à défendre des atteintes. Le couchant parfois se saborde d’un incendie, les plaies restent, béantes, des « brèches », et la « froide solitude » quand le regard du poète « contemple ». Encore faut-il recourir à « l’humus » nourricier ou se réfugier au « doux ventre de la femme ». Sinon, le « temps » et « le regard » s’érodent. Il reste à sauver, par l’écriture, et le don, « l’aube fontanelle », pas encore refermée comme celle de l’enfant.

Citons :

« Naître sous la cendre

d’or d’incertaines étoiles

sourdre de l’oubli »

.

« Offert à la terre,

cueillir les lèvres d’humus,

racines en chair ».

Un bien bel objet.

La couverture de l’exemplaire 9/30 : une peinture à la pâte très épaisse,  des étoiles de sang, des griffures de bleu pâle, de gris, des saignements de couleurs entre parme et blanc cassé.

Didier Giroud-Piffoz et Isalie (sa fille Karine GP), Empreintes au couchant, chez l’auteur, 2018.Toiles originales en couverture. Trente exemplaires numérotés. 20€.

Une interview de Didier GIROUD-PIFFOZ

Didier GIROUD-PIFFOZ sur le site de la Société des Écrivains de Vendée

POUSSIÈRE de CARINO BUCCIARELLI (L’Arbre à paroles) – Une lecture de Philippe Leuckx

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Philippe LEUCKX 

Constitué de cinq sections, le nouveau livre de poèmes de Carino Bucciarelli, après vingt et un ans de silence poétique, recycle un recueil ancien (les 33 poèmes du livre paru en 1995 sous le même titre « Forme humaine »), et poursuit ses aventures entre le maître Michaux (d’absurde, de poème insolite, de petit poème-récit à fonction symbolique ou éthique) et Kafka, régalant ses lecteurs de variations, de métamorphoses du couple (Grégoire et Grégoire in « Forme humaine », le père et le fils dans « Pour cacher ma nudité) etc. Le deux, figure centrale, ordonne nombre de textes où quelqu’un, d’étrange, d’étranger, de criminel (un tueur du Brabant), s’insinue dans la vie « à mes côtés » du narrateur dépassé, « obligé de partager », dans une zone indécise de réalité et de franche songerie, « les poussières », celles qui réduisent, ces particules de rien, ces traces de « mort », quitte même à voir partager son cercueil avec un crocodile !

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Des « Amas de poussière » (p.66) à « Retour à la poussière » ( I, II, III), la mort est ici une compagne assez obsédante, prenant place aux côtés du père du narrateur, ou la mère « apostrophant » le narrateur « du fond de son enfance ».

L’image du couple, du « deux » fondateur traverse tout le livre, et si « la grêle/ sur le toit des amants/ crépite comme un feu », le personnage inquiet, se refuse (« qui voudrait de moi ? ») à assumer quelconque rôle : il est là, de trop, « là », posé de guingois au milieu du « réel » tronqué ou trompeur.

Nonante-six poèmes (proses courtes ou versets) sur « la morsure de la poussière sur leur visage » : le ton, agité d’absurde et d’humour très noir, trouve à décliner parfois une poésie inquiétante de tendresse : « boule inquiète », le narrateur se roule lui-même, se leurre, qui sait, il n’est nulle part à sa place, et il lui advient de tomber « amoureusement » sur une « petite gare où je viens te chercher », et même parfois, à n’en savoir que dire, « l’herbe toujours heureuse » sert de cadre « à la limite du pré ».

Carino BUCCIARELLI

L’univers de Bucciarelli, terriblement marqué du sceau du navigateur de l’étrange qu’est Henri Michaux, est tissé de récits qui se coupent la queue, qui jouent du mot pris au jeu de l’absurde mécanique : les métamorphoses sont possibles et une mère peut devenir père, physiquement, génétiquement. Tout est possible.

Les plus beaux de ces poèmes (mécaniques huilées d’absurde programmé, le temps de quelques strophes) tiennent même à la fragilité de leur enseigne : un « Chiffon » (p.102) « emprisonné/ t’appelle à lui ». On sent alors une infinie tendresse pour de vieilles choses sans intérêt. De même, quand l’enfance déborde du fonds de commerce de l’auteur (pour l’irréalisme invasif), l’émotion aussi cligne de l’oeil, sans ostentation, tout simplement :

« Sur le flanc du talus,

Un enfant descend en s’égosillant,

Les bras relevés.

Tu ne peux l’entendre

à cette distance.

(p.101)

Au cœur des villes « les hommes s’affairent, inclinés…ils sont à la recherche/ du grain de poussière commun ». Apologue terrible du constat ineffable d’une incommunicabilité inscrite à froid au travers des poèmes d’un auteur qui tente de  réconcilier « un couple d’humains » avec le monde sans queue ni tête.

 

Carino BUCCIARELLI, Poussière, L’Arbre à paroles, 2019, 118p., 12€. Photo de couverture par Anne-Sophie Costenoble.

Le recueil sur ESPACE LIVRE & CRÉATIONS

CARINO BUCCIARELLI sur le site de l’AEB

MON HÔTE S’APPELAIT MAL WALDRON de CARINO BUCCIARELLI (M.E.O.) – une lecture de Philippe Leuckx

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PHILIPPE LEUCKX 

Tissé de plusieurs voix narratives « Mon hôte s’appelait Mal Waldron », hommage à l’histoire de ce jazzman né en 1925 et décédé en 2002, est sans doute un exercice de style autour de ce que peut être un personnage ou un auteur ou un scripteur lâché sans bonde, ou simplement un personnage malmené ou manipulé par un auteur omniscient.

Mal Waldron

 

Mêlant ces voix – celles d’hôtes aussi divers que Bashô, le pianiste célèbre, l’auteur, le narrateur-personnage, le roman joue d’un mystère qui s’épaissit au fil des chapitres, des « strates », pour étouffer toute clarté dans cet entrelacs de fictions qui se recoupent, s’éclairent, s’obscurcissent.

Pour tout dire, je n’ai pas bien saisi.

En dépit d’une écriture soignée (descriptions précises et superbes), le roman souffre, je crois, d’une narration excessivement compliquée, une sorte de nouveau nouveau roman, jonglant avec les registres de la narration…validant, invalidant les instances de narration (un je inventant, gommant…)

Vraiment dommage car l’auteur a le sens de l’atmosphère, de la reconstitution, de la musique qui influence, de l’insolite qui se niche dans la phrase.

Carino BUCCIARELLI, « Mon hôte s’appelait Mal Waldron », M.E.O., 2019, 132p., 15€.

Le livre sur le site de M.E.O.

Buciarelli

Carino BUCCIARELLI sur le site de l’AEB

 

Mal Waldron en concert

KAFKA SUR LE RIVAGE de HARUKI MURAKAMI – une lecture de Jean-Pierre Legrand

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JEAN-PIERRE LEGRAND 

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D’ordinaire, j’affectionne peu les romans aux rebondissements multiples, mêlant réalisme, surnaturel, mille choses encore et dont la lecture, page après page me convainc rapidement que, décidément, l’auteur a un peu trop chargé la barque.

À première vue, Kafka sur le rivage n’était pas donc pas pour moi…  Il y pleut des poissons quand ce ne sont pas des sangsues ; les chats se mettent à parler (attention, uniquement avec ceux qui peuvent les comprendre…) ; le mal s’incarne dans des « personnages concepts » évadés de leur abstraction publicitaire, comme Johnnie Walker sanglé dans sa redingote rouge, le haut-de-forme vissé sur le crâne ou le colonel Sanders. Mais Murakami joue de tout cela avec un tel naturel et un brio dans l’estompement des limites qu’il crée un monde très crédible, à peine différent du nôtre mais dont la trame poétique et onirique fait communiquer entre elles toutes les dimensions du rêve et de la veille, des esprits et des corps, du monde et des outre-mondes.

L’intrigue est complexe… Elle s’ouvre à la façon d’une scène primitive, sur fond de mythologie : âgé de 15 ans , abandonné par sa mère partie avec sa sœur lorsqu’il avait 4 ans, Kafka Tamura fugue du domicile paternel, fuyant la sinistre prophétie de son père sculpteur de renom: « tu tueras ton père de tes mains et coucheras avec sa mère. »

Peu après le départ de Kafka, un autre personnage s’agite. Il s’agit de Nakata. C’est un curieux vieillard : durant la seconde guerre mondiale, alors tout jeune écolier il a été  victime,  avec toute sa classe, d’un incident énigmatique (attaque neuro-toxique ?) dont lui seul a conservé des séquelles. Sa mémoire s’est vidée de tout souvenir et son esprit de tout apprentissage ; élève brillant, Nakata n’a jamais plus su ni lire ni écrire. Avec une innocence candide, il habite comme de plain pied un monde qu’il réenchante. Privé de souvenirs, Nakata est une sorte de « bibliothèque sans livre ». Il y a quelque chose de L’Idiot de Dostoïevski chez lui : un élément christique et perturbateur ; il se fait l’instrument d’une révélation, il œuvre à un accomplissement.
Nakata vit de quelques indemnités et d’expédients.  À la demande de leurs propriétaires, il s’est fait une spécialité de retrouver les chats égarés : il leur parle et comprend leur langage. Un jour, il tue un certain Johnnie Walker qui les torture et les massacre. Il doit fuir. Il est rejoint par Hoshino un jeune homme tout ce qui a de plus normal et qui comme presque tous les gens normaux, vit au jour le jour et donc perd sa vie, dissipe son être, « cette maille qui file » comme dit Jankélévich.

Dans leur fuite, Kafka et Nakata, flanqué de Hoshino, convergent tous deux vers l’île de Shikoku et là, vers  la bibliothèque Komura qui, sans qu’ils s’en doutent, est l’épicentre de cette secousse qui les a fait se mettre en route. La bibliothèque est dirigée par Melle Saeki secondée par Oshina séduisant androgyne, esthète et très cultivé. Agée d’un peu plus de 50 ans, Melle Seki vit dans le souvenir d’un jeune homme, à l’exacte semblance de Kafka, qu’elle aima passionnément et qui mourut tragiquement.

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Haruki Murakami

Elle engage Kafka et l’installe dans une chambre du lieu. Sur un de ses murs, une peinture troublante : on y voit le jeune homme qu’elle aima ; au bord d’un rivage, le regard perdu vers l’horizon. La nuit, une jeune fille spectrale surgit des ténèbres et s’abîme dans la contemplation du tableau. Kafka tombe amoureux de cette vision…

La police, elle aussi, s’est mise en mouvement. Le père de Kafka a été assassiné. Kafka est recherché ; il se réfugie dans une cabane qu’Oshina possède, au flanc d’une montagne et que borde une impénétrable forêt, véritable labyrinthe. Oshina le met en garde : cette forêt perd ceux qui s’y enfoncent.

« Quand tu mets le pied dans un labyrinthe extérieur, c’est que tu entres aussi dans un labyrinthe intérieur. Dans la plupart des cas , c’est très dangereux ».

Bien entendu, le jeune adolescent ne résiste pas à la tentation de s’aventurer dans les profondeurs sombres, sauvages et solitaires de cette forêt et de gagner tout au bout, le bord du monde. Certains peuvent s’y perdre à jamais, d’autres en reviennent. De ce séjour sur l’extrême rivage de sa conscience où « les vagues viennent lécher la grève, et refluent en laissant des lettres derrière elles, puis reviennent et les effacent », Kafka resurgira au plein jour, n’ayant rien rejeté de lui-même, tout absorbé, ombre et lumière, complètement lui-même, dans un monde nouveau…

Kafka sur le rivage est un beau roman d’apprentissage. Il conjugue des qualités rarement réunies : sa densité philosophique ne lui enlève jamais son rythme et sans rien perdre de « son nerf », le propos se nimbe d’un climat de rêverie poétique. Petit bémol cependant : fait malheureusement trop fréquent, quelques inadvertances dans la traduction agacent.

Le foisonnement du roman permet de multiples lectures, autorise plusieurs points de vue.

Le foisonnement du roman permet de multiples lectures, autorise plusieurs points de vue.

Il explore maintes facettes de l’âme humaine dont, sans doute, le sentiment de culpabilité n’est pas le moindre. La responsabilité commence avec le pouvoir de l’imagination, nous dit Oshina citant Yeats… Érudit sans lourdeur, Murakami multiplie les emprunts ou allusions  à Shakespeare, Goethe, Bergson, Kafka mais aussi Soseki et Tanizaki et rend compte du sens de la vie et de la recherche d’une identité..

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La musique et la peinture jouent un rôle important dans le roman. Cette peinture du jeune homme au regard perdu est aussi lancinante que le Christ d’Holbein dans L’Idiot : point de passage entre le réel et le monde du souvenir, des esprits et de l’au-delà, elle joue dans les deux sens comme un prisme diffractant la lumière, celle des morts et celle de vivants.

Egalement lieu de médiation entre les mondes, la musique, surtout classique mais pas seulement, est omniprésente. Rien d’étonnant dans un roman ou tout est métaphore,  la musique étant sans doute de tous les arts, le plus métaphorique.

Par la métaphore du labyrinthe et surtout de la bibliothèque, ce roman joue également constamment d’une dialectique de l’endroit et de l’envers, de l’intérieur et de l’extérieur ce qui n’est pas sans rappeler Borges, référence à mon sens implicite même si jamais citée dans le roman.  La bibliothèque constitue à ce titre une double métaphore.  Tout d’abord de ce monde parallèle, dépositaire de l’esprit et de la mémoire du monde que sont tous les livres. Ensuite de ce réduit de nous-même avec ses rayonnages, « dans lequel nous stockons le souvenir de toutes ces occasions perdues. (…) Une bibliothèque qu’il faut balayer, aérer, changer l’eau des fleurs et  indexer, avec des cartes de référence, pour connaître précisément ce qu’il y a dans nos cœurs ».

Je viens de citer Borges voici quelques lignes. L’envie me prend de conclure avec lui, tant il me semble que la conception du roman qui irrigue Kafka sur le rivage, est proche de celle qu’a pu exprimer  Borges :

« J’ai distingué, dit-il deux principes de causalité : l’un naturel, qui est le résultat incessant d’opérations incontrôlables et infinies : l’autre, magique, lucide et limité, où les détails prophétisent. Pour le roman, je pense que la seule honnêteté possible se trouve dans le second. Le premier sera réservé à la simulation psychologique. »

Le jeune Kafka Tamura semble confirmer cette analyse. L’un des premiers livres qu’il dévore dans la bibliothèque Komura sont Les Mille et une nuits dans l’édition de Burton (Tiens, Borges en parle aussi), « livre plein d’obscénité, de violence, de sexe et d’absurdité , qui déborde d’une vie et d’une liberté que le bon sens ne peut contenir ».

 

KAFKA SUR LE RIVAGE sur le site LISEZ 

Le site consacré à HARUKI MURAKAMI

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LE NEUVIÈME ORGASME EST TOUJOURS LE MEILLEUR d’ANNE-MICHÈLE HAMESSE, une lecture de Nathalie Delhaye

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NATHALIE DELHAYE

Ne nous méprenons pas, le titre peut sembler sulfureux, et j’avoue qu’avec la couverture il a fait son effet dans les transports en commun que j’ai empruntés lors de ma lecture.
Anne-Michèle Hamesse propose dans ce recueil dix-sept nouvelles tout à fait convenables.

Le neuvieme orgasme couverture 30 12 2018

 

Elle y raconte la vie, tout simplement, elle décrit des personnages qui ressemblent à Monsieur tout-le-monde, et un peu, voire beaucoup abîmés par une existence compliquée.

Chaque nouvelle nous emmène dans des décors bien dépeints, avec une ambiance perceptible, qui nous révèle les faces plus ou moins sombres des divers protagonistes. Des femmes, des hommes, qui vivent de passion, de convenances, de soumission, et vient l’événement déclencheur qui laisse entrevoir une chute. 

La force de ces textes est que la chute n’est pas souvent celle que l’on attendait. Elle laisse pantois, fait esquisser un sourire, éclater de rire, cligner des yeux, froncer les sourcils, provoque chez le lecteur un temps d’arrêt, ou laisse bêtement bouche bée.
L’ouvrage est parfaitement dosé, de la rage, de la luxure, des relations interdites, des passages à l’acte, du surnaturel, des cadavres. Mais il évoque aussi des sentiments, de l’abandon, de l’amour, de l’amitié, de la haine, de la tristesse, de la compassion.

Un melting pot ingénieux, au vu des profils variés, de l’employée d’agence de voyages à la bourgeoise, de l’écrivain de polars au taulard repenti, avec bien souvent en arrière-plan la Belgique et ses panoramas variés.

Quant à la neuvième, je l’ai trouvée très bien écrite, un condensé de métaphores…

Un recueil plaisant et surprenant.

 

Le livre sur le site du Cactus Inébranlable

Ma voisine a hurlé toute la nuit d’Anne-Michèle HAMESSE au Cactus Inébranlable

ANNE-MICHÈLE HAMESSE sur le site de l’AEB

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2019 – LECTURES D’HIVER : HISTOIRES ASIATIQUES, une chronique de Denis Billamboz

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Denis BILLAMBOZ

Une fois de plus, je vous propose un petit détour par l’Extrême-Orient, tout d’abord pour suivre une honorable famille nord-coréenne déportée sans raison valable dans l’un des pires camps de détention de prisonniers politiques en Corée du Nord. Ça fait froid dans le dos, alors pour vous réchauffer, je vous accompagnerai au XVI° siècle dans l’ouest de la Chine pour suivre un saltimbanque sur le chemin de la gloire qu’il ne trouvera jamais mais, en contre partie, il trouvera la sagesse.

 

LE CAMP DE L’HUMILIATION

KIM Yu-Kyeong

Editions Picquier

Camp de l'humiliation

Pour bien comprendre la dimension dramatique qui imprègne ce livre, il faut savoir que l’auteure est une romancière nord-coréenne qui a fui son pays pour se réfugier au Sud au début des années deux mille. Elle se cache derrière ce pseudonyme pour protéger les parents qu’elle a encore là-bas et certainement aussi les amis qui l’ont aidé à s’expatrier pour préserver sa vie. On peut ainsi remarquer que le chapitre de ce livre qu’elle consacre au passage au Sud de l’un des héros est très schématique, comme si elle n’avait pas voulu dévoiler les stratagèmes usités par ceux qui franchissent la frontière entre les deux Corée, pour ne pas mettre en danger ceux qui aident les fuyards à traverser cette frontière quasiment hermétique. Le nombre de Nord-Coréens qui réussissent à franchir la frontière est très faible, cette frontière est particulièrement bien surveillée.

Wonho est un fonctionnaire zélé qui compte bien faire carrière, c’est un fidèle soutien du régime, aussi est-il très surpris quand, un soir, en rentrant du travail, il trouve sa maison sens dessus dessous et sa femme et sa mère recroquevillées, terrorisées, dans un coin de la pièce principale. La police politique les emmène après un log voyage sur le plateau d’un camion rustique dans le nord du pays, dans un camp pour prisonniers politiques. Ils ne comprennent pas la raison de cette déportation. Ils ne font pas de politique, sa mère et son épouse sont des musiciennes de talent dans un grand orchestre de la capitale. Elles sont très connues parmi les élites. Ils apprendront plus tard que la punition qui leur est infligée est due à la défection du père de Wonho, espion infiltré au Sud, selon le sacro-saint principe de la punition collective appliqué immuablement dans de telles circonstances.

La vie dans le camp dépasse largement le cadre de l’humiliation, les gardiens ont recours à la cruauté la plus féroce avec un cynisme glaçant. Un prisonnier politique n’est rien, sa vie n’est qu’un détail, s’il meurt on l’enterre sans tombe pour que personne ne puisse situer sa sépulture. Dans les premiers mois, le trio souffre le martyre, affamés, le couple et la mère n’ont pas la force d’accomplir les tâches qui leur sont assignées. Ils auraient disparu bien vite si un hasard n’avait pas mis sur leur route un responsable follement amoureux de Su-ryeon, l’épouse de Wonho, qu’il avait connue quand ils habitaient la même petite ville. Il lui fait une cour très pressante en lui donnant de quoi améliorer leur ordinaire. Elle finit par céder pour que son mari et sa belle-mère subsistent. La tragédie prend une autre dimension, le cadre politique est dépassé, la famille entre alors dans le cadre de la tragédie grecque. L’épouse accepte une relation avec son geôlier pour protéger son mari qui accepte cette situation jusqu’à ce que sa femme tombe enceinte. Une autre histoire commence alors…, elle connaîtra moult rebondissements. « Su-ryeon est devenue une prisonnière politique. Il (le geôlier amoureux) est contraint de la traiter non comme un être humain mais comme une bête et une ennemie de classe », mais aussi comme la mère de celui qui est peut-être son enfant.

L’auteure a écrit ce livre principalement pour dénoncer l’arbitraire gouvernemental en Corée du Nord piétinant sans vergogne les droits de l’homme, une notion dont le peuple ignore jusqu’à l’existence. Mais elle va bien au-delà, elle emmène le lecteur sur le chemin de croix parcouru par les prisonniers politiques, un long calvaire auquel bien peu de détenus survivent.

« J’ai choisi un camp de prisonniers politiques comme toile de fond mais l’existence en général de la population nord-coréenne n’est pas tellement différente de celles des protagonistes du roman ».

Cette histoire bouleversante, c’est aussi la dénonciation de la méthode appliquée par les dirigeants en Corée du Nord : le pouvoir absolu, l’arbitraire, la peur, la terreur, la punition collective, la soumission complète, l’endoctrinement total, … toute la panoplie de la dictature la plus abjecte qui soit.

Au fil de la lecture, une autre dimension apparaît, la dimension humanitaire, la capacité à résister, à faire face, à se rebeller, à composer avec le pouvoir le plus arbitraire et plus cruel pour pouvoir vivre encore un peu sans abandonner toute son humanité et toute sa dignité ou au contraire en se vendant comme vil sicaire, pour croire pouvoir encore vivre même tremblant comme feuille au vent. Kim Yu-kyeong esquisse des personnages qui chacun à leur façon, affronteront les tortures qui leur sont infligées avec leurs forces et leurs faiblesses, elle réalise ainsi une profonde plongée au tréfonds de l’âme humaine en retirant une étude sans concession de la nature humaine quand elle est poussée dans ses dernières limites.

« J’ai eu mal en me remémorant mes souffrances, et peur en me demandant si ces histoires si tragiques et épouvantables pourraient attirer l’attention et l’empathie des gens vivant dans le monde libre et si ceux-ci s’intéresseraient vraiment au calvaire qu’endure le peuple du Nord ».

Yu-kyeong, cette histoire m’a bouleversé, elle m’intéressera toujours, j’ai une profonde empathie pour ce peuple martyrisé, je voudrais pouvoir voler à son secours !

Le livre sur le site de l’éditeur 

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ROMAN D’UN SALTIMBANQUE

Jacques PIMPANEAU

Editions Picquier

Roman d'un saltimbanque

 

Après Monsieur Wu dans « Les quatre saisons de Monsieur Wu » et Saxifrage dans « Mémoires d’une fleur », Jacques Pimpaneau invente un nouveau personnage pour emmener ses lecteurs dans une nouvelle excursion dans la Chine profonde et son histoire. Cette fois, il s’agit d’un intellectuel raté qui a préféré suivre une troupe de saltimbanques plutôt que d’envisager une carrière de lettré dans l’administration vers laquelle le poussait son père. Cette histoire commence quand un riche orphelin chinois reçoit des mains du jardinier d’un monastère un manuscrit racontant la vie qu’il a menée avant de la finir en cultivant des plantes pour les moines du lieu.

Ce manuscrit commence par cette précision : « Je suis né dans la province du Sichuan la vingt-sixième année du règne de l’empereur Shenzong de la dynastie Ming », l’auteur à la grande mansuétude de préciser que cette année correspond à l’année 1596 de notre calendrier. Le jardinier raconte comment, encore enfant, il a très tôt accompagné son père, conteur réputé ayant construit lui-même son théâtre d’ombres, apprenant ainsi presque toutes les histoires mises en scène par les conteurs de la région. Progressivement son père lui a confié des rôles, espérant le voir un jour prendre sa succession. Mais devenu jeune homme, il a préféré voir du pays, il est parti chercher un emploi de conteur qu’il n’a jamais trouvé. Il est devenu successivement serveur dans un restaurant puis homme de confiance d’une riche commerçante en thé avant de suivre une troupe de théâtre comme manœuvre et cuisinier avant d’obtenir des rôles de plus en plus importants jusqu’à ce que les Mandchous envahissent la région, tuant de nombreux hommes partis les combattre. La troupe amaigrie, les spectateurs moins nombreux et moins fortunés, les comédiens doivent alors se disperser.

Sur les traces de ce personnage poursuivant son rêve en exerçant divers métiers fort disparates, Jacques Pimpaneau nous convie à un véritable voyage initiatique au cours duquel le héros acquiert suffisamment de sagesse pour savoir se contenter d’un modeste un emploi de jardinier dans un monastère aux confins de la Chine et du Tibet. Une forme de réconciliation entre la terre nourricière et le ciel et les esprits qui le peuplent. Comme si de l’union de Chthonos et Ouranos pouvait naître la sagesse transmise par des générations de moines et de lamas.

« Je préférais la décadence et le désordre au silence imposé par l’ordre, et la loi de la nature à celle des institutions, dont la morale est si souvent cruelle ».

En lisant cette réflexion mise par Pimpaneau dans la bouche d’un des sages qui peuple ce roman, je n’ai pas pu m’empêcher de penser qu’il nous lançait à travers ces mots une forme d’avertissement que nous n’avons toujours pas compris et qu’il faudra au moins une bonne révolte pour que nous le prenions en considération. Les derniers événements semblent bien lui donner raison…

Le livre sur le site d’éditeur

LES ÉDITIONS PICQUIER