CORRESPONDANCE de MADAME DE SEVIGNÉ, une lecture de Jean-Pierre Legrand

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Jean-Pierre LEGRAND

J’entretiens un vieux compagnonnage avec la marquise de Sévigné. C’est par l’œuvre de Proust que j’ai fait sa connaissance. Dans « La Recherche » on apprend que les lettres de Madame de Sévigné sont une des lectures de prédilection de la grand-mère du narrateur qui y puise mille anecdotes éclairant sa propre existence. Plus tard, je lus l’une ou l’autre sélection de lettres qui me portèrent à m’intéresser davantage à leur auteur et à acquérir les trois volumes de sa correspondance dans la Pléiade, d’abord dans la vieille édition Gérard – Gailly de 1953, puis dans celle de Duchêne parue en 1974. Je parlerai ici du premier volume.

 

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Un mot de ces deux éditions. Comme c’est généralement le cas avec La Pléiade, la « nouvelle » édition a pris un peu de ventre. Ceci s’explique en partie par les progrès de la recherche littéraire. La correspondance de Madame de Sévigné a cette particularité que tous les originaux ont été détruits. On dispose de plusieurs séries de copies plus ou moins fiables et d’éditions plus ou moins fidèles de ces copies. Certaines lettres ont été corrigées à la lumière des dernières recherches tandis que de nouvelles lettres ont été reconstituées. Dans l’édition « Duchêne », l’appareil critique s’enrichit de nombreuses notes. Leur objet est le plus souvent de mieux contextualiser les lettres et leur contenu sur le plan historique. Leur multiplication n’est cependant pas toujours pertinente, par exemple lorsqu’une note signale que la lettre que vous êtes en train de lire est l’écho d’une précédente missive, ce que tout lecteur attentif aurait deviné de lui-même.

Petite déception également concernant l’introduction de Duchêne qui me semble poussive et pâlichonne au regard de celle, particulièrement flamboyante de son devancier. C’est curieux car Duchêne est aussi l’auteur d’une brillante et très enlevée biographie de la marquise. Duchêne reprend l’avantage dans sa « note sur le texte » qui, certes un poil austère, retrace par le menu, à la manière d’une enquête policière, la difficile reconstitution de la correspondance de l’ « introuvable marquise ».

Un mot maintenant sur l’auteur.

Du côté paternel, Marie de Rabutin Chantal, future marquise de Sévigné descend des Rabutin. C’est une veille lignée attestée dès de XIIeme siècle. Tous fins bretteurs, admirés et souvent craints, d’une bravoure folle et plus encore célèbre par leur piquantes saillies, les Rabutin maintiendront si bien leur réputation d’esprit et de charme qu’un jour le terme rabutinade se retrouvera dans le Littré comme le « trait d’esprit à la manière de Bussy-Rabutin ; en vrai Rabutin ». Côté maternel, nous trouvons les Coulanges qui ne sont « rien » sur le plan généalogique mais apportent leur immense fortune !

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Madame de Sévigné (vers 1665) par Claude Lefèbvre

Vieille noblesse d’épée et  grande bourgeoisie se penchent donc sur le berceau de la future marquise, sans oublier une haute figure de la spiritualité : la grand-mère paternelle de Madame de Sévigné n’est autre que Jeanne de Chantal, la future Sainte Chantal.

Tout semble donc aller pour le mieux dans le meilleur des mondes sauf, qu’en ces années, il existe au moins une forme d’égalité : celle de la mort. Celle-ci frappe à coups redoublés : à dix-huit mois Marie perd son père, à sept ans sa mère, puis, à peu d’intervalle, ses grands-parents, M. et Mme de Coulanges. A dix ans, il ne lui reste donc plus qu’une grand’mère qui se trouva être notre future sainte. Trop absorbée par la direction de l’ordre des Visitandines qu’elle venait de fonder avec François de Salles – une chance pour la petite Marie et plus encore ses futurs lecteurs – l’illustre Sainte s’en remit aux Coulanges du soin de la tutelle de la jeune enfant.

Christophe de Coulanges, abbé de Livry, s’attacha à la jeune fille et pourvut à son éducation. C’est « le bien bon » si souvent évoqué dans les lettres et dont le domaine, dans la forêt de Bondi sera l’objet de nombreux séjours de notre marquise. Echappant au couvent qui semblait une destination toute tracée, Marie de Rabutin développe auprès des Coulanges un caractère spontané, exubérant et passionné. Malgré tous les malheurs et les deuils, elle leur doit, selon les mots de Roger Duchêne « le goût de vivre avec les vivants ».

Vivant, Henri de Sévigné l’est plus que tout autre. De vieille noblesse bretonne, perclus de dettes, séducteur et ombrageux, querelleur et plein d’esprit, il épouse Marie le 4 août 1644. Henri a 21 ans et Marie 18. Le temps de faire deux enfants – Françoise, future comtesse de Grignan et Charles –  et la voici veuve. En 1651, Henri meurt en duel contre le chevalier d’Albret qui lui disputait sa maîtresse, Mme de Gondran, dite la belle Lolo.

Le premier volume de la correspondance dont je parlerai ici débute en 1646 pour se terminer en 1675. Il est très intéressant car si la grande majorité des lettres sont écrites à Madame de Grignan après son départ pour la Provence en 1671, il nous reste un peu plus de 130 lettres de la période antérieure qui nous permettent de saisir Madame de Sévigné encore toute jeune femme.

De cette période de la première jeunesse puis de celle qui suit immédiatement son mariage, les lettres qui subsistent témoignent, selon la belle expression de Roger Duchêne, « d‘une écriture de loisir et de plaisir chargée de dire et de maintenir les liens de l’amitié ; une écriture où se retrouvent les gaités qu’on a partagées ensemble, grâce à l’esprit dont chacun aime faire preuve pour briller mais aussi pour le plus grand plaisir des autres membres du groupe ». Pour l’heure, nous découvrons une jeune femme brillante et enjouée. Peu conformiste sans être rebelle il lui arrive de détonner un peu en cette époque fort compassée. Dans une lettre à l’un ses amis elle évoque les soirées de ce temps où  « souvent nous avons pensé crever de rire ». Sans aller toujours jusqu’à cette extrémité, il arrive aussi que Madame de Sévigné pimente ses lettres de l’un ou l’autre trait d’humour fort plaisant. Parlant d’un cousin affublé d’un énorme nez et revenu défiguré d’une de ces guerres qui ensanglante le siècle, elle s’exclame : « La Troche vous rend mille grâces de votre souvenir ; son fil a encore assez de nez pour en perdre la moitié au premier siège sans qu’il n’y paraisse ». Ou ce trait sur Pomenars, gentilhomme délicieux, fort goûté par la marquise mais faux monnayeur et recherché par la police : « Pomenars est divin : il n’y a point d’homme à qui je souhaitasse plus volontiers deux têtes ; jamais la sienne n’ira jusqu’au bout ».

Libre et joyeuse, Madame de Sévigné est également une coquette mais une coquette vertueuse qui aime à être entourée d’admirateurs qui systématiquement éconduits demeurent conquis par son esprit et son intelligence : ils deviennent quasi tous ses amis. Au rang de ces adeptes de l’amour galant recyclés en vieilles connaissances, on trouve Nicolas Fouquet, Turenne, Conti et surtout le pétulant cousin de la marquise : Roger de Rabutin. Après d’innombrables agaceries et une vraie brouille ils se réconcilient mais Bussy, alors en pleine disgrâce doit s’éloigner de Paris : « Adieu, comte, lui écrit-elle, c’est grand dommage  que nos étoiles nous aient séparés. Nous étions bien propres à vivre dans la même ville. Nous nous entendons ce me semble à demi-mots ; je ne me réjouis pas bien sans vous et quand je ris, cela ne passe pas le nœud de la gorge ».

Au détour d’une lettre, on découvre aussi – ce n’est guère étonnant – le plaisir que l’épistolière trouve dans l’écriture mais aussi la lecture. Madame de Sévigné est en effet une grande lectrice : à la lecture de pur divertissement, elle ajoute l’histoire avec une prédilection pour Flavius Josèphe qu’elle n’a de cesse de faire lire à sa fille et avoue une passion pour les écrits de Nicole dont les Essais de morale la captivent.
Plus que d’une véritable conversion, cet intérêt pour le jansénisme témoigne davantage chez la marquise d’une curiosité intellectuelle et d’une attirance un peu affectée pour la vie dévote qui la tente sans toutefois l’emporter sur son furieux appétit  de vivre. Pour moi dit-elle, « je ne suis ni à Dieu ni au Diable ». Une tiédeur accommodante qui fait moins de morts que le fanatisme mais que Dieu n’aime guère à ce que laissent entendre les Ecritures… Le mieux serait d’en sortir mais la voie est étroite et cette perfection que proposent les jansénistes « est un peu au-dessus de l’humanité »

Mondaine mais sans être très « en cour » – et pour cause : ses meilleurs alliés sont tous en disgrâce – Madame de Sévigné est aussi une grande voyageuse qui pour retrouver sa fille en Provence ou gérer ses affaires en Bretagne, a beaucoup sillonné la Province qu’elle apprend à apprécier même si au premier abord le sabir incompréhensible des Bretons la déconcerte. Dans sa manière de voyager, on retrouve cette vivacité qui la caractérise : « hier nous fûmes à Fouesnel, mon fils et moi, dans une calèche à six chevaux ; il n’y a rien de plus joli, il semble qu’on vole». Il y a du James Dean chez cette marquise…

Les séjours en Bretagne, dans son domaine des Rochers sont aussi l’occasion pour notre voyageuse, de nous faire partager son amour pour la nature. On a coutume de faire naître la sensibilité à la beauté de la nature avec l’œuvre de Rousseau. Pourtant la correspondance de Madame de Sévigné fait déjà montre d’une réelle inclination pour la solitude des forêts et les promenades nocturnes :
« Vous voulez donc aussi que je vous parle de mes bois, écrit-elle à sa fille. Vous saurez donc ma bonne, que j’y fais honneur à la lune, que j’aime comme vous savez ».

La vie de la marquise bascule en février 1671, date de la première séparation d’avec sa fille. Celle-ci devient la correspondante principale de la marquise. Le ton des lettres reste enjoué mais se mêle de gravité. L’écriture servira désormais aussi à conjurer l’absence. La correspondance avec Madame de Grignan offre un subtil entrelacement d’amour passionné, de regrets , de reproches plus ou moins voilés et d’objection faite par avance à tous ceux qui s’étonneraient de cette exclusivité possessive. Bref  une belle-mère plus à lire qu’à vivre…Les premières lettres à l’absente sonnent comme une préface à tout ce qui suivra : « Vous m’aimez ma chère enfant et vous me le dites d’une manière que je ne puis soutenir sans des pleurs en abondance (…). Vous vous amusez donc à penser à moi, vous en parlez, et vous aimez mieux m’écrire vos sentiments que vous n’aimez à me les dire. De quelle que façon qu’ils me viennent, ils sont reçus avec une tendresse et une sensibilité qui n’est comprise que de ceux qui savent aimer comme je fais ». Tout est dit.

Le livre sur le site de Gallimard 

Lettres choisies de Madame de Sévigné sur le site de Folio

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