LE COUP DE PROJO D’ÉDI-PHIL SUR LE MONDE DES LETTRES FRANCOPHONES BELGES #9

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Philippe REMY-WILKIN (par Pablo Garrigos Cucarella)

Les Lectures d’Edi-Phil

Numéro 9 (février 2019)

Coup de projo sur le monde des Lettres belges francophones

sans tabou ni totem, bienveillant mais piquant…

 

A l’affiche :

trois romans (Lorenzo CECCHI, Nathalie STALMANS, Evelyne WILWERTH) et trois recueils, de nouvelles (Jean-Marc RIGAUX), d’aphorismes (Michel DELHALLE) et de poésies (Philippe LEUCKX) ; les maisons d’édition Murmure des soirs, LiLys, Le Cactus Inébranlable, M.E.O., Genèse, Bleu d’Encre.

 

(1)

Le coup de cœur du numéro !

Jean-Marc RIGAUX, L’Armistice se lève à l’Est, nouvelles, Murmure des soirs, Esneux, 2018, 173 pages.

Pas facile d’évoquer un recueil de nouvelles, et je préfère souvent m’en abstenir. Je suis un homme d’immersion et ces recueils ont un aspect centrifuge. Je suis obsédé par l’intensité et ces recueils offrent souvent des dépressions qualitatives. Mais. Pas celui-ci ! Jean-Marc Rigaux est un bel écrivain liégeois qui s’affirme comme un véritable auteur de nouvelles. Trois recueils chez Françoise Salmon/Murmure des Soirs, et une collaboration régulière avec la revue Marginales (LA référence du genre en Belgique francophone avec la maison Quadrature).

  1. M. Rigaux. Une histoire particulière nous relie. Je l’ai découvert avec enthousiasme pour un roman, sur tapuscrit, lors d’un jury. J’ai perçu alors son ouvrage comme un OVNI au sein de notre microcosme francophone, il possédait à la fois des qualités de souffle fort rares (un thriller qui nous fait voyager à travers l’Europe et l’Afrique, découvrir l’envers du sport professionnel) et une écriture. En clair, et comme je m’y essaie dans mes propres livres, il avait réussi un roman à la fois littéraire et populaire, qui conjugue un récit palpitant, à rebondissements/suspense ET des scènes très écrites interrogeant sur le rapport à la course, à la réalisation, au dépassement de soi, etc. Sans oublier un caractère informatif, documentaire de première qualité, l’auteur ayant été en Afrique, s’y étant confronté à la corruption urbaine comme ayant été courir avec des athlètes olympiques, escalader des sommets, participer à une cérémonie initiatique, etc. Rare ! Rarissime !

Un cas ! Ce remarquable roman n’est toujours pas paru, étant au cœur d’un feuilleton fascinant, qui m’a été dévoilé lors d’un déjeuner convivial, dont je ne puis révéler les arcanes. Il faudra donc attendre. 2020 ?

En attendant… Ce recueil donc. Très cohérent. Et intense. Centré sur la guerre 14-18, ou plutôt l’Armistice mais à partir de perspectives différentes. Qui nous font voyager dans l’espace et le temps, nous faufiler dans les tranchées ou les classes sociales, les nationalités.

Comme le dit l’historien Philippe Raxhon, dans sa belle préface, il n’est pas question ici « de nous donner une leçon d’histoire », non, Rigaux offre certes un jeté de récits/filets qui sont autant de « focus nourris d’une grande connaissance historique », mais il cherche avant tout à offrir une suite de points de vue, des plongées dans la matière des disparus et des mémoires, des retombées et des arrière-plans, zoomant sur des moments forts, tel ou tel détail qui restitue… quelque chose de notre humanité.

Jean-Marc Rigaux 

La deuxième nouvelle, Le Messager, centrée sur des lettres d’un fils à sa mère, deux bourgeois, est remarquablement orchestrée et orchestrale, nous promenant tantôt à l’arrière du front, dans la vie quotidienne des civils allemands, tantôt sur le front où le jeune homme raconte la routine mais la peur aussi, l’approche de la mort, ce qui unit ou sépare, exalte ou dégoûte. Derrière l’anecdote, la montée de l’Histoire, avec cet Adi, qui aurait pu prendre la place du fils Egon et qui sera un jour, soutenu par une mère fanée et désespérée, élu chancelier du Reich.

La troisième, La Sentinelle, plus anecdotique par le fond, n’en est pas moins déconcertante et brillante. De par son style mais aussi de par son fil narratif, qui s’attarde à nous décrire les émois érotiques d’un soldat français de piquet, qui transcende l’horreur et le glauque en recourant à son imagination, aux fantasmes :

« Le tableau qui s’éteint retrouve son inquiétude de cimetière. Je m’habitue à nouveau aux ombres dont les traits se cuirassent peu à peu. En face, les deux buttes réapparaissent. Hautes. Rondes. Lissées par l’obscurité qui caresse le velours du grain de leur peau. C’est souvent à ce moment que je visualise la Madelon. »

La quatrième, Dommages de guerre, débute en 1926, dans le bureau d’un avocat dinantais. Qui peine à gérer un dossier, le dossier Fondaire, lui qui s’est spécialisé dans la défense des intérêts d’ayants droit de victimes de la guerre, plaidant donc contre l’Etat. A ce moment du recueil, on bascule dans l’admiration de l’auteur, tant il renouvelle ses angles d’attaque surprend, se réinventant à chaque fois comme narrateur. S’investissant. Comme dans un roman. Cultivant une intensité dans l’émotion, la documentation, la multiplicité des thèmes collatéraux. En quelques pages s’ébauche ici un suspense quant au lien reliant le dossier à notre avocat. Ses atermoiements, jusqu’à la chute finale, entrelardent le fil de digressions/plongées rétrospectives où chaque affaire traitée a des allures de mini-roman, de pièce originale, émouvante du puzzle de la guerre.

Onze nouvelles et autant de zooms sur le tableau de la Grande Guerre. Avec une caméra qui se balade dans tous les coins de la toile. Il y a quelque chose de Breughel, dans cette luxuriance de détails significatifs au sein d’un grand ensemble narratif. Une touche de David Lean, aussi, ce cinéaste de génie qui pouvait conjuguer l’intime et la fresque. Et une autre de Turner encore, dans la dramaturgie et l’esthétisme du tout, la sublimation des couleurs.

 Le livre sur le site de l’éditeur

 

 (2)

Lorenzo CECCHI, Paul, je m’appelle Paul, roman, LiLys, Marcinelle, 2018, 195 pages.

Voilà un livre qu’on intègre dès les premières lignes :

« À la description faite la veille au téléphone, je le reconnus tout de suite. « Je porterai un  Stetson noir et une écharpe rouge vif. On ne peut pas me rater, vous verrez.

Quelle entrée en matière ! »

Mise en abyme ! On plonge dans le récit, les pages se lisent aisément, un parfum policier s’exhale, on est sur les rails du roman sans temps mort.

Le narrateur, Jean-Luc Jandrain, un journaliste indépendant, est contacté par un personnage mystérieux qui souhaite retenir son attention à tout prix. C’est le cas de le dire : il est prêt à le payer 6000 euros pour un premier rendez-vous. Comment refuser quand on « rame » ? Autant pour si peu ? C’en est même un tantinet inquiétant.

Monsieur X, qui se présentait d’abord comme un peintre voulant un peu de reconnaissance avant de mourir, s’avère un homme politique bien connu, un ex-Premier ministre, Paul Van Derbrug, qui souhaite payer fort cher l’écriture conjointe d’un livre consacré à sa vie. Un banal travail de ghost writer ? Du tout, vu que ce VDB assène illico au narrateur/journaliste une révélation choc : ils sont frères !

Une histoire énigmatique se profile. À partir de la mort d’une famille de fermiers par asphyxie. Et d’un plongeon dans le passé :

« Ça cognait dur. Boum, boum, boum. Ça faisait mal, là, à l’intérieur de ma tête. Les draps étaient glacés. Je claquais des dents comme quand j’ai eu la grippe. J’ai voulu appeler maman, mais aucun son n’est sorti de ma bouche. Je suis tombé du lit. La chambre tournait. J’ai rampé. (…) »

Paul, enfant, est le seul survivant du drame. De l’accident ? Pas sûr. Un policier découvre des éléments discordants et veut enquêter sur le fermier voisin, un…  Jandrain.

Un début de roman policier soft, gouleyant, usant d’une langue simple, qui épouse celle d’un enfant au début d’un des fils narratifs (le récit, chronologique, alterne le « je » et le « il »). Plaisant ! Sauf que l’enquête est immédiatement classée et notre suspense évacué.

Et on bascule dans un récit de vie, une suite de moments significatifs, heurs et malheurs d’une future star du paysage médiatique belge. La vie de Paul VDB, depuis son adoption par une tante pittoresque, tenancière d’un bordel à la main leste mais au bon cœur, son éducation singulière au milieu des filles de joie, les qualités (de séduction et d’entreprenariat) qui vont lui permettre de tracer sa route envers et contre tout. Boucher, industriel alimentaire, politique.

Ce VDB-là, c’est une variation libre sur le VDB historique. Qui peut être amusante quand il s’agit d’imaginer les soubassements de telle ou telle manie de la célébrité (ses reniflements incongrus !). Mais l’intérêt ajouté par l’encordage au réel est-il si conséquent ? N’est-on pas ou frustré de ne pas savoir démêler le vrai du faux (les parents du vrai VDB étaient bouchers et pas fermiers, etc.), ou distrait d’une empathie plus profonde avec le personnage, l’histoire par un réflexe référentiel ?

Il faut attendre la page 137 pour quitter le récit de vie esquissé, décalqué/décalé (dans quelles proportions ?) et revenir soudain au narrateur Jandrain, à l’interaction Van Derbrug/Jandrain, aux mystères distillés à l’entame du livre. Qui n’amènent aucune surprise.

Frustration ? Oui mais compensée par la qualité des dernières pages, les plus émouvantes et les plus philosophiques de l’opus, où un homme à succès s’interroge sur le sens de sa vie, ses contradictions ou ses impasses. J’ai songé soudain au Citizen Kane d’Orson Welles. Le chien Japy, disparu à l’entame du livre, dans la foulée du drame familial, y acquiert des allures de Rosebud.

Le livre sur le site de l’éditeur

Pour poursuivre la rencontre avec ce livre, je vous renvoie au bel article de mon collègue Jean-Pierre Legrand, plus complet que le mien :

https://lesbellesphrases264473161.wordpress.com/2019/01/02/paul-je-mappelle-paul-de-lorenzo-cecchi-une-lecture-de-jean-pierre-legrand/

 

(3)

Michel DELHALLE, Belgique, terre d’aphorismes, aphorismes, Cactus Inébranlable, Amougies, 2018, 300 pages.

Couverture anthologie

J’intègre dans ma mini-revue trois livres analysés dans Le Carnet et les Instants.

Le premier article a été composé en duo avec Julien-Paul Remy qui, à dire le vrai, a réalisé le gros du travail et la sélection d’aphorismes.

Deux observations en surplomb :

  1. l’engagement des éditeurs (les époux Querton) en faveur d’un genre méconnu, dont ils font véritablement la promotion. On le mettra en parallèle avec celui de Quadrature pour la nouvelle, de Lansman pour le théâtre.
  2. l’émergence de petites structures indépendantes en Wallonie. Dans ce seul numéro, jetez un œil aux localisations des maisons : Esneux, Marcinelle, Amougies et Dinant ! Que doit-on en déduire ?

Voir :

https://le-carnet-et-les-instants.net/2019/01/30/delhalle-belgique-terre-d-aphorismes/

Le livre sur le site de l’éditeur 

 

(4)

Nathalie STALMANS, Si j’avais des ailes, Bruxelles au temps de Charlotte Brontë, roman historique, Genèse, Bruxelles/Paris, 2019, 167 pages.

Un voyage dans le temps très plaisant ! Un coup de cœur du Carnet.

Voir :

https://le-carnet-et-les-instants.net/2019/02/01/stalmans-si-j-avais-des-ailes-bruxelles-au-temps-de-charlotte-bronte/

 Le livre sur le site de l’éditeur

 

(5)

Evelyne WILWERTH, Tignasse Etoile, roman, M.E.O., 2019, 164 pages.

Tignasse étoile

Le miracle Wilwerth !

Une silhouette en liane, un regard en étoile, un enthousiasme décliné en couleurs aux noms magiques : turquoise (nom du carnet fétiche de l’héroïne/narratrice Jacinthe, qu’elle tutoie, comme la vilaine marâtre de Blanche-Neige son miroir), émeraude, indigo, havane…

La jeunesse éternelle ! Qui interroge et entreprend !

Un gros coup de cœur du Carnet ! Voir :

https://le-carnet-et-les-instants.net/2019/02/14/wilwerth-tignasse-etoile/

Le livre sur le site de l’éditeur

 

(6)

Philippe LEUCKX, L’imparfait nous mène, recueil de poésies, Bleu d’Encre, 2015, 46 pages.

Dans la tonalité de ce numéro, saluons le travail d’un éditeur localisé à Dinant, Claude Donnay, qui nous offre un beau petit objet, qu’on tient en mains avec plaisir. Et saluons l’auteur, Philippe Leuckx, qui vient de décrocher pour ce recueil le Prix Charles Plisnier 2018.

 

Quelques aérations, qui nous parlent plus particulièrement :

« Le temps prétend à la beauté

Comme l’aube au souffle. »

 

Ou :

« Il y avait vent et temps au milieu de la sente,

On avançait à rebours de l’enfance, les fleurs au cœur.

Mais rien n’épuise autant que le regard qui fouille.

On est parfois en retard sur soi.

On vit d’ombre. »

 

Mieux encore, ce credo, dont on partage le premier mouvement mais tout autant le doute contrapunctique :

« Mais désapprendre la fatigue. Forer l’ennui.

Convaincre et délester.

Suffit-il de vivre à plus grande densité ? »

Le recueil primé sur le site de Bleu d’Encre

Le recueil sur Espace Livres & Création

 

Edi-Phil RW.

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