2019 – LECTURES D’HIVER : HISTOIRES ASIATIQUES, une chronique de Denis Billamboz

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Denis BILLAMBOZ

Une fois de plus, je vous propose un petit détour par l’Extrême-Orient, tout d’abord pour suivre une honorable famille nord-coréenne déportée sans raison valable dans l’un des pires camps de détention de prisonniers politiques en Corée du Nord. Ça fait froid dans le dos, alors pour vous réchauffer, je vous accompagnerai au XVI° siècle dans l’ouest de la Chine pour suivre un saltimbanque sur le chemin de la gloire qu’il ne trouvera jamais mais, en contre partie, il trouvera la sagesse.

 

LE CAMP DE L’HUMILIATION

KIM Yu-Kyeong

Editions Picquier

Camp de l'humiliation

Pour bien comprendre la dimension dramatique qui imprègne ce livre, il faut savoir que l’auteure est une romancière nord-coréenne qui a fui son pays pour se réfugier au Sud au début des années deux mille. Elle se cache derrière ce pseudonyme pour protéger les parents qu’elle a encore là-bas et certainement aussi les amis qui l’ont aidé à s’expatrier pour préserver sa vie. On peut ainsi remarquer que le chapitre de ce livre qu’elle consacre au passage au Sud de l’un des héros est très schématique, comme si elle n’avait pas voulu dévoiler les stratagèmes usités par ceux qui franchissent la frontière entre les deux Corée, pour ne pas mettre en danger ceux qui aident les fuyards à traverser cette frontière quasiment hermétique. Le nombre de Nord-Coréens qui réussissent à franchir la frontière est très faible, cette frontière est particulièrement bien surveillée.

Wonho est un fonctionnaire zélé qui compte bien faire carrière, c’est un fidèle soutien du régime, aussi est-il très surpris quand, un soir, en rentrant du travail, il trouve sa maison sens dessus dessous et sa femme et sa mère recroquevillées, terrorisées, dans un coin de la pièce principale. La police politique les emmène après un log voyage sur le plateau d’un camion rustique dans le nord du pays, dans un camp pour prisonniers politiques. Ils ne comprennent pas la raison de cette déportation. Ils ne font pas de politique, sa mère et son épouse sont des musiciennes de talent dans un grand orchestre de la capitale. Elles sont très connues parmi les élites. Ils apprendront plus tard que la punition qui leur est infligée est due à la défection du père de Wonho, espion infiltré au Sud, selon le sacro-saint principe de la punition collective appliqué immuablement dans de telles circonstances.

La vie dans le camp dépasse largement le cadre de l’humiliation, les gardiens ont recours à la cruauté la plus féroce avec un cynisme glaçant. Un prisonnier politique n’est rien, sa vie n’est qu’un détail, s’il meurt on l’enterre sans tombe pour que personne ne puisse situer sa sépulture. Dans les premiers mois, le trio souffre le martyre, affamés, le couple et la mère n’ont pas la force d’accomplir les tâches qui leur sont assignées. Ils auraient disparu bien vite si un hasard n’avait pas mis sur leur route un responsable follement amoureux de Su-ryeon, l’épouse de Wonho, qu’il avait connue quand ils habitaient la même petite ville. Il lui fait une cour très pressante en lui donnant de quoi améliorer leur ordinaire. Elle finit par céder pour que son mari et sa belle-mère subsistent. La tragédie prend une autre dimension, le cadre politique est dépassé, la famille entre alors dans le cadre de la tragédie grecque. L’épouse accepte une relation avec son geôlier pour protéger son mari qui accepte cette situation jusqu’à ce que sa femme tombe enceinte. Une autre histoire commence alors…, elle connaîtra moult rebondissements. « Su-ryeon est devenue une prisonnière politique. Il (le geôlier amoureux) est contraint de la traiter non comme un être humain mais comme une bête et une ennemie de classe », mais aussi comme la mère de celui qui est peut-être son enfant.

L’auteure a écrit ce livre principalement pour dénoncer l’arbitraire gouvernemental en Corée du Nord piétinant sans vergogne les droits de l’homme, une notion dont le peuple ignore jusqu’à l’existence. Mais elle va bien au-delà, elle emmène le lecteur sur le chemin de croix parcouru par les prisonniers politiques, un long calvaire auquel bien peu de détenus survivent.

« J’ai choisi un camp de prisonniers politiques comme toile de fond mais l’existence en général de la population nord-coréenne n’est pas tellement différente de celles des protagonistes du roman ».

Cette histoire bouleversante, c’est aussi la dénonciation de la méthode appliquée par les dirigeants en Corée du Nord : le pouvoir absolu, l’arbitraire, la peur, la terreur, la punition collective, la soumission complète, l’endoctrinement total, … toute la panoplie de la dictature la plus abjecte qui soit.

Au fil de la lecture, une autre dimension apparaît, la dimension humanitaire, la capacité à résister, à faire face, à se rebeller, à composer avec le pouvoir le plus arbitraire et plus cruel pour pouvoir vivre encore un peu sans abandonner toute son humanité et toute sa dignité ou au contraire en se vendant comme vil sicaire, pour croire pouvoir encore vivre même tremblant comme feuille au vent. Kim Yu-kyeong esquisse des personnages qui chacun à leur façon, affronteront les tortures qui leur sont infligées avec leurs forces et leurs faiblesses, elle réalise ainsi une profonde plongée au tréfonds de l’âme humaine en retirant une étude sans concession de la nature humaine quand elle est poussée dans ses dernières limites.

« J’ai eu mal en me remémorant mes souffrances, et peur en me demandant si ces histoires si tragiques et épouvantables pourraient attirer l’attention et l’empathie des gens vivant dans le monde libre et si ceux-ci s’intéresseraient vraiment au calvaire qu’endure le peuple du Nord ».

Yu-kyeong, cette histoire m’a bouleversé, elle m’intéressera toujours, j’ai une profonde empathie pour ce peuple martyrisé, je voudrais pouvoir voler à son secours !

Le livre sur le site de l’éditeur 

*

ROMAN D’UN SALTIMBANQUE

Jacques PIMPANEAU

Editions Picquier

Roman d'un saltimbanque

 

Après Monsieur Wu dans « Les quatre saisons de Monsieur Wu » et Saxifrage dans « Mémoires d’une fleur », Jacques Pimpaneau invente un nouveau personnage pour emmener ses lecteurs dans une nouvelle excursion dans la Chine profonde et son histoire. Cette fois, il s’agit d’un intellectuel raté qui a préféré suivre une troupe de saltimbanques plutôt que d’envisager une carrière de lettré dans l’administration vers laquelle le poussait son père. Cette histoire commence quand un riche orphelin chinois reçoit des mains du jardinier d’un monastère un manuscrit racontant la vie qu’il a menée avant de la finir en cultivant des plantes pour les moines du lieu.

Ce manuscrit commence par cette précision : « Je suis né dans la province du Sichuan la vingt-sixième année du règne de l’empereur Shenzong de la dynastie Ming », l’auteur à la grande mansuétude de préciser que cette année correspond à l’année 1596 de notre calendrier. Le jardinier raconte comment, encore enfant, il a très tôt accompagné son père, conteur réputé ayant construit lui-même son théâtre d’ombres, apprenant ainsi presque toutes les histoires mises en scène par les conteurs de la région. Progressivement son père lui a confié des rôles, espérant le voir un jour prendre sa succession. Mais devenu jeune homme, il a préféré voir du pays, il est parti chercher un emploi de conteur qu’il n’a jamais trouvé. Il est devenu successivement serveur dans un restaurant puis homme de confiance d’une riche commerçante en thé avant de suivre une troupe de théâtre comme manœuvre et cuisinier avant d’obtenir des rôles de plus en plus importants jusqu’à ce que les Mandchous envahissent la région, tuant de nombreux hommes partis les combattre. La troupe amaigrie, les spectateurs moins nombreux et moins fortunés, les comédiens doivent alors se disperser.

Sur les traces de ce personnage poursuivant son rêve en exerçant divers métiers fort disparates, Jacques Pimpaneau nous convie à un véritable voyage initiatique au cours duquel le héros acquiert suffisamment de sagesse pour savoir se contenter d’un modeste un emploi de jardinier dans un monastère aux confins de la Chine et du Tibet. Une forme de réconciliation entre la terre nourricière et le ciel et les esprits qui le peuplent. Comme si de l’union de Chthonos et Ouranos pouvait naître la sagesse transmise par des générations de moines et de lamas.

« Je préférais la décadence et le désordre au silence imposé par l’ordre, et la loi de la nature à celle des institutions, dont la morale est si souvent cruelle ».

En lisant cette réflexion mise par Pimpaneau dans la bouche d’un des sages qui peuple ce roman, je n’ai pas pu m’empêcher de penser qu’il nous lançait à travers ces mots une forme d’avertissement que nous n’avons toujours pas compris et qu’il faudra au moins une bonne révolte pour que nous le prenions en considération. Les derniers événements semblent bien lui donner raison…

Le livre sur le site d’éditeur

LES ÉDITIONS PICQUIER 

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