KAFKA SUR LE RIVAGE de HARUKI MURAKAMI – une lecture de Jean-Pierre Legrand

31772903_579825939056371_1865853206358130688_n
JEAN-PIERRE LEGRAND 

Résultat de recherche d'images pour "kafka sur le rivage  editions 10/18"

 

D’ordinaire, j’affectionne peu les romans aux rebondissements multiples, mêlant réalisme, surnaturel, mille choses encore et dont la lecture, page après page me convainc rapidement que, décidément, l’auteur a un peu trop chargé la barque.

À première vue, Kafka sur le rivage n’était pas donc pas pour moi…  Il y pleut des poissons quand ce ne sont pas des sangsues ; les chats se mettent à parler (attention, uniquement avec ceux qui peuvent les comprendre…) ; le mal s’incarne dans des « personnages concepts » évadés de leur abstraction publicitaire, comme Johnnie Walker sanglé dans sa redingote rouge, le haut-de-forme vissé sur le crâne ou le colonel Sanders. Mais Murakami joue de tout cela avec un tel naturel et un brio dans l’estompement des limites qu’il crée un monde très crédible, à peine différent du nôtre mais dont la trame poétique et onirique fait communiquer entre elles toutes les dimensions du rêve et de la veille, des esprits et des corps, du monde et des outre-mondes.

L’intrigue est complexe… Elle s’ouvre à la façon d’une scène primitive, sur fond de mythologie : âgé de 15 ans , abandonné par sa mère partie avec sa sœur lorsqu’il avait 4 ans, Kafka Tamura fugue du domicile paternel, fuyant la sinistre prophétie de son père sculpteur de renom: « tu tueras ton père de tes mains et coucheras avec sa mère. »

Peu après le départ de Kafka, un autre personnage s’agite. Il s’agit de Nakata. C’est un curieux vieillard : durant la seconde guerre mondiale, alors tout jeune écolier il a été  victime,  avec toute sa classe, d’un incident énigmatique (attaque neuro-toxique ?) dont lui seul a conservé des séquelles. Sa mémoire s’est vidée de tout souvenir et son esprit de tout apprentissage ; élève brillant, Nakata n’a jamais plus su ni lire ni écrire. Avec une innocence candide, il habite comme de plain pied un monde qu’il réenchante. Privé de souvenirs, Nakata est une sorte de « bibliothèque sans livre ». Il y a quelque chose de L’Idiot de Dostoïevski chez lui : un élément christique et perturbateur ; il se fait l’instrument d’une révélation, il œuvre à un accomplissement.
Nakata vit de quelques indemnités et d’expédients.  À la demande de leurs propriétaires, il s’est fait une spécialité de retrouver les chats égarés : il leur parle et comprend leur langage. Un jour, il tue un certain Johnnie Walker qui les torture et les massacre. Il doit fuir. Il est rejoint par Hoshino un jeune homme tout ce qui a de plus normal et qui comme presque tous les gens normaux, vit au jour le jour et donc perd sa vie, dissipe son être, « cette maille qui file » comme dit Jankélévich.

Dans leur fuite, Kafka et Nakata, flanqué de Hoshino, convergent tous deux vers l’île de Shikoku et là, vers  la bibliothèque Komura qui, sans qu’ils s’en doutent, est l’épicentre de cette secousse qui les a fait se mettre en route. La bibliothèque est dirigée par Melle Saeki secondée par Oshina séduisant androgyne, esthète et très cultivé. Agée d’un peu plus de 50 ans, Melle Seki vit dans le souvenir d’un jeune homme, à l’exacte semblance de Kafka, qu’elle aima passionnément et qui mourut tragiquement.

Résultat de recherche d'images pour "haruki murakami"
Haruki Murakami

Elle engage Kafka et l’installe dans une chambre du lieu. Sur un de ses murs, une peinture troublante : on y voit le jeune homme qu’elle aima ; au bord d’un rivage, le regard perdu vers l’horizon. La nuit, une jeune fille spectrale surgit des ténèbres et s’abîme dans la contemplation du tableau. Kafka tombe amoureux de cette vision…

La police, elle aussi, s’est mise en mouvement. Le père de Kafka a été assassiné. Kafka est recherché ; il se réfugie dans une cabane qu’Oshina possède, au flanc d’une montagne et que borde une impénétrable forêt, véritable labyrinthe. Oshina le met en garde : cette forêt perd ceux qui s’y enfoncent.

« Quand tu mets le pied dans un labyrinthe extérieur, c’est que tu entres aussi dans un labyrinthe intérieur. Dans la plupart des cas , c’est très dangereux ».

Bien entendu, le jeune adolescent ne résiste pas à la tentation de s’aventurer dans les profondeurs sombres, sauvages et solitaires de cette forêt et de gagner tout au bout, le bord du monde. Certains peuvent s’y perdre à jamais, d’autres en reviennent. De ce séjour sur l’extrême rivage de sa conscience où « les vagues viennent lécher la grève, et refluent en laissant des lettres derrière elles, puis reviennent et les effacent », Kafka resurgira au plein jour, n’ayant rien rejeté de lui-même, tout absorbé, ombre et lumière, complètement lui-même, dans un monde nouveau…

Kafka sur le rivage est un beau roman d’apprentissage. Il conjugue des qualités rarement réunies : sa densité philosophique ne lui enlève jamais son rythme et sans rien perdre de « son nerf », le propos se nimbe d’un climat de rêverie poétique. Petit bémol cependant : fait malheureusement trop fréquent, quelques inadvertances dans la traduction agacent.

Le foisonnement du roman permet de multiples lectures, autorise plusieurs points de vue.

Le foisonnement du roman permet de multiples lectures, autorise plusieurs points de vue.

Il explore maintes facettes de l’âme humaine dont, sans doute, le sentiment de culpabilité n’est pas le moindre. La responsabilité commence avec le pouvoir de l’imagination, nous dit Oshina citant Yeats… Érudit sans lourdeur, Murakami multiplie les emprunts ou allusions  à Shakespeare, Goethe, Bergson, Kafka mais aussi Soseki et Tanizaki et rend compte du sens de la vie et de la recherche d’une identité..

.

La musique et la peinture jouent un rôle important dans le roman. Cette peinture du jeune homme au regard perdu est aussi lancinante que le Christ d’Holbein dans L’Idiot : point de passage entre le réel et le monde du souvenir, des esprits et de l’au-delà, elle joue dans les deux sens comme un prisme diffractant la lumière, celle des morts et celle de vivants.

Egalement lieu de médiation entre les mondes, la musique, surtout classique mais pas seulement, est omniprésente. Rien d’étonnant dans un roman ou tout est métaphore,  la musique étant sans doute de tous les arts, le plus métaphorique.

Par la métaphore du labyrinthe et surtout de la bibliothèque, ce roman joue également constamment d’une dialectique de l’endroit et de l’envers, de l’intérieur et de l’extérieur ce qui n’est pas sans rappeler Borges, référence à mon sens implicite même si jamais citée dans le roman.  La bibliothèque constitue à ce titre une double métaphore.  Tout d’abord de ce monde parallèle, dépositaire de l’esprit et de la mémoire du monde que sont tous les livres. Ensuite de ce réduit de nous-même avec ses rayonnages, « dans lequel nous stockons le souvenir de toutes ces occasions perdues. (…) Une bibliothèque qu’il faut balayer, aérer, changer l’eau des fleurs et  indexer, avec des cartes de référence, pour connaître précisément ce qu’il y a dans nos cœurs ».

Je viens de citer Borges voici quelques lignes. L’envie me prend de conclure avec lui, tant il me semble que la conception du roman qui irrigue Kafka sur le rivage, est proche de celle qu’a pu exprimer  Borges :

« J’ai distingué, dit-il deux principes de causalité : l’un naturel, qui est le résultat incessant d’opérations incontrôlables et infinies : l’autre, magique, lucide et limité, où les détails prophétisent. Pour le roman, je pense que la seule honnêteté possible se trouve dans le second. Le premier sera réservé à la simulation psychologique. »

Le jeune Kafka Tamura semble confirmer cette analyse. L’un des premiers livres qu’il dévore dans la bibliothèque Komura sont Les Mille et une nuits dans l’édition de Burton (Tiens, Borges en parle aussi), « livre plein d’obscénité, de violence, de sexe et d’absurdité , qui déborde d’une vie et d’une liberté que le bon sens ne peut contenir ».

 

KAFKA SUR LE RIVAGE sur le site LISEZ 

Le site consacré à HARUKI MURAKAMI

Image associée

 

Publicités

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s