POUSSIÈRE de CARINO BUCCIARELLI (L’Arbre à paroles) – Une lecture de Philippe Leuckx

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Philippe LEUCKX 

Constitué de cinq sections, le nouveau livre de poèmes de Carino Bucciarelli, après vingt et un ans de silence poétique, recycle un recueil ancien (les 33 poèmes du livre paru en 1995 sous le même titre « Forme humaine »), et poursuit ses aventures entre le maître Michaux (d’absurde, de poème insolite, de petit poème-récit à fonction symbolique ou éthique) et Kafka, régalant ses lecteurs de variations, de métamorphoses du couple (Grégoire et Grégoire in « Forme humaine », le père et le fils dans « Pour cacher ma nudité) etc. Le deux, figure centrale, ordonne nombre de textes où quelqu’un, d’étrange, d’étranger, de criminel (un tueur du Brabant), s’insinue dans la vie « à mes côtés » du narrateur dépassé, « obligé de partager », dans une zone indécise de réalité et de franche songerie, « les poussières », celles qui réduisent, ces particules de rien, ces traces de « mort », quitte même à voir partager son cercueil avec un crocodile !

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Des « Amas de poussière » (p.66) à « Retour à la poussière » ( I, II, III), la mort est ici une compagne assez obsédante, prenant place aux côtés du père du narrateur, ou la mère « apostrophant » le narrateur « du fond de son enfance ».

L’image du couple, du « deux » fondateur traverse tout le livre, et si « la grêle/ sur le toit des amants/ crépite comme un feu », le personnage inquiet, se refuse (« qui voudrait de moi ? ») à assumer quelconque rôle : il est là, de trop, « là », posé de guingois au milieu du « réel » tronqué ou trompeur.

Nonante-six poèmes (proses courtes ou versets) sur « la morsure de la poussière sur leur visage » : le ton, agité d’absurde et d’humour très noir, trouve à décliner parfois une poésie inquiétante de tendresse : « boule inquiète », le narrateur se roule lui-même, se leurre, qui sait, il n’est nulle part à sa place, et il lui advient de tomber « amoureusement » sur une « petite gare où je viens te chercher », et même parfois, à n’en savoir que dire, « l’herbe toujours heureuse » sert de cadre « à la limite du pré ».

Carino BUCCIARELLI

L’univers de Bucciarelli, terriblement marqué du sceau du navigateur de l’étrange qu’est Henri Michaux, est tissé de récits qui se coupent la queue, qui jouent du mot pris au jeu de l’absurde mécanique : les métamorphoses sont possibles et une mère peut devenir père, physiquement, génétiquement. Tout est possible.

Les plus beaux de ces poèmes (mécaniques huilées d’absurde programmé, le temps de quelques strophes) tiennent même à la fragilité de leur enseigne : un « Chiffon » (p.102) « emprisonné/ t’appelle à lui ». On sent alors une infinie tendresse pour de vieilles choses sans intérêt. De même, quand l’enfance déborde du fonds de commerce de l’auteur (pour l’irréalisme invasif), l’émotion aussi cligne de l’oeil, sans ostentation, tout simplement :

« Sur le flanc du talus,

Un enfant descend en s’égosillant,

Les bras relevés.

Tu ne peux l’entendre

à cette distance.

(p.101)

Au cœur des villes « les hommes s’affairent, inclinés…ils sont à la recherche/ du grain de poussière commun ». Apologue terrible du constat ineffable d’une incommunicabilité inscrite à froid au travers des poèmes d’un auteur qui tente de  réconcilier « un couple d’humains » avec le monde sans queue ni tête.

 

Carino BUCCIARELLI, Poussière, L’Arbre à paroles, 2019, 118p., 12€. Photo de couverture par Anne-Sophie Costenoble.

Le recueil sur ESPACE LIVRE & CRÉATIONS

CARINO BUCCIARELLI sur le site de l’AEB

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