LA FONTAINE ET SES FABLES d’HYPPOLITE TAINE – Une lecture de Jean-Pierre Legrand

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Jean-Pierre LEGRAND 

Jusqu’il y a peu, Taine n’était pour moi guère plus qu’un nom. De ces noms célèbres dont on ne sait presque rien.

Au hasard des étagères d’un bouquiniste de Bruxelles, je suis tombé voici quelques semaines sur un vieux livre joliment relié, sauvé du pilon de la bibliothèque du Collège Saint Michel : une réédition de 1907 du « La Fontaine et ses fables » d’Hyppolite Taine.

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J’affectionne La Fontaine et j’aime de temps à autre sauver de vieux livres de leur solitaire décrépitude, plus encore lorsque, comme de vieux chevaux de trait, ils sont bannis d’une bibliothèque publique sans avoir jamais démérité. Après avoir lu quelques lignes au hasard et reconnu un vrai talent d’écriture, j’ai adopté le livre.

Dès le premier chapitre, on retrouve les idées largement datées et chères à Taine telles qu’on peut les trouver synthétisées dans les ouvrages qui abordent son œuvre. « L’œuvre d’art n’est pas un produit accidentel, mais le fruit du climat, de la situation économico-géographique, et de la vie socio-politique ». Enfant de la douce Champagne, La Fontaine est à l’image de cette vieille « race » gauloise qu’on y trouve : « d’un esprit exquis plutôt que grand, douée plutôt de goût que de génie, sensuelle mais sans grossièreté ni fougue, point morale mais sociable et douce, point réfléchie mais capable d’atteindre les idées, toutes les idées et les plus hautes à travers le badinage et la gaieté ».

La Fontaine est un drôle de paroissien : époux mais aussi peu marié qu’on puisse l’être, père distrait, joyeux et un peu lunaire, il fait montre d’un sans-gêne d’une touchante candeur… Un trait rapporté par Taine le peint mieux qu’un long discours : pensionné par Fouquet, recueilli par Mme de la Sablière après la disgrâce du Surintendant, il demeura plus de vingt ans  chez cette grande dame qui lui épargna tous les tracas de la vie quotidienne. Quand elle mourut, M. d’Hervart vint le trouver et le pria de loger chez lui : « j’y allais, répondit La Fontaine »…

C’est dans l’entourage de Fouquet et de Mme de la Sablière qu’il croisera nombre de libertins qu’il fréquente tout en étant proche des jansénistes. Tout La Fontaine est là : ni dévot ni philosophe, il cultive une forme de distance ironique qui peut paraître du cynisme mais qui n’en a jamais l’humeur un peu sauvage. Sa morale est ondoyante tant « il est difficile à un homme si gai d’être un vrai précepteur de mœurs. La sévérité n’est pas sa disposition ordinaire, il ne fera pas de l’indignation son accent habituel. Tâchez de n’être point sot, de connaître la vie, de n’être point dupe d’autrui ni de vous-même, voilà je crois, écrit Taine, l’abrégé de ses conseils ».

Sa manière de traverser la vie et d’accepter la mort sent un peu le fagot :

 « La Mort ne surprend point le sage ;

 Il est toujours prêt à partir,

 S’étant su lui-même avertir

 Du temps où l’on se doit résoudre à ce passage.

 (…) Je voudrais qu’à cet âge

 On sortit de la vie ainsi que d’un banquet,

 Remerciant son hôte, et qu’on fit son paquet. »

Les querelles politiques semblent le laisser froid :

 « Le sage dit, selon les gens :

  Vive le Roi ! vive la Ligue »

Décidément, il y a du Brassens chez cet homme-là : « Mourons pour des idées, d’accord, mais de mort lente ».

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Portrait de Jean de La Fontaine (1621-1695)

La lecture de Taine met en évidence ce que toute lecture attentive des fables révèle : La Fontaine est un formidable observateur qui nous convie au spectacle de la vie et du monde. Par le truchement des animaux toujours choisis avec un discernement si fin qu’il fait songer à Buffon, tout y passe : le roi, la cour, la noblesse, le clergé, la bourgeoisie, l’artisan et le paysan.

Aux deux extrémités, on trouve le roi  « habitué à mépriser, habile à offenser et faisant aussi naturellement l’un que l’autre » et le paysan. Entre les deux, s’agite le courtisan, vivant sous la menace de la disgrâce et dont « le dur métier est d’être servile sans être bas ».

Le paysan est croqué d’amusante façon :

« Deux villageois avaient chacun chez soi

Forte femelle, et d’assez bon aloi ,

Pour telles gens qui n’y raffinent guère ».

Les quelques exemples cités jusqu’ici le font bien voir: l’art de La Fontaine étonne par la manière dont il fait mouche à tous les coups avec une grande économie de moyens. « Il ne change rien à l’ordre naturel, non plus qu’aux tournures simples ». Il évite soigneusement les inversions poétiques qui agacent tant chez certains poètes. Répugnant à la rhétorique, s’évadant du corset de l’alexandrin, il évite soigneusement les petites habiletés de style. « Ayant l’idée d’un objet et d’un événement, il trouve d’abord, non pas le mot exact mais le mot naturel, c’est-à-dire l’expression qui jaillirait par elle-même en leur présence et par leur contact ».

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Hyppolite Taine (1928-1893)

Il y a plus encore. L’art de notre fabuliste est celui d’un alchimiste. On l’oublie trop souvent, sa matière existe déjà : toutes ses fables transposent – il est plus exact de dire transmuent – les fables d’illustres et antiques devanciers comme Ésope et Phèdre. L’un des intérêts du livre de Taine est précisément de nous montrer le fabuliste en son atelier.

Prenons la fable CCXLVI d’Esope :

« Un Homme, dont la Femme était détestée de tous les gens de la maison, voulut savoir si elle inspirait les mêmes sentiments aux Serviteurs de son Père. Sous un prétexte spécieux il l’envoie chez celui-ci. Peu de jours après, quand elle revint, il lui demanda comment elle était avec les gens de là-bas. Elle répondit que les Bouviers et les Pâtres la regardaient de travers. – Eh bien, Femme, si tu es détestée de ceux qui font sortir leurs troupeaux à l’aurore et qui ne rentrent que le soir, à quoi faudra-t-il s’attendre de la part de ceux avec qui tu passes toute la journée ».

Bien que parlante, l’histoire est un peu sèche. « Esope dit les faits, non les causes. Pourquoi la femme est-elle haïe ? De quel ton parle-t-elle aux gens ? Par quel talent rend-elle la maison inhabitable ? Il faut montrer tout cela pour nous montrer la vie, sinon on reste froid et ennuyé ».

Passons maintenant à la fable « Le mal marié ». La Fontaine nous convie à une scène conjugale :

« Rien ne la contentait, rien n’était comme il faut:

On se levait trop tard, on se couchait trop tôt;

Puis du blanc, puis du noir, puis encore autre chose.

Les valets enrageaient, l’époux était à bout:

«Monsieur ne songe à rien, Monsieur dépense tout,

Monsieur court, Monsieur se repose.»

Elle en dit tant, que Monsieur, à la fin,

Lassé d’entendre un tel lutin,

Vous la renvoie à la campagne

Chez ses parents »

La Fontaine « nous rend compte d’une journée, nous fait souffrir tous les déplaisirs du mari, nous met de son parti ».

Il y a un ici un tour particulier qui m’évoque, dans le domaine musical, l’art baroque de la parodie. Là ou dans sa quête d’originalité à tout prix notre époque serait tentée de débusquer un plagiat, nous trouvons une œuvre pleinement originale et pourtant inspirée de part en part de fables existantes.

Plaisant, ironique, voire caustique, La Fontaine varie les tons à l’infini et au besoin, se montre grave et touchant, presque bouleversant:

 J’ai quelquefois aimé : je n’aurais pas alors

Contre le Louvre et ses trésors,

Contre le firmament et sa voûte céleste,

Changé les bois, changé les lieux

Honorés par les pas, éclairés par les yeux

De l’aimable et jeune bergère

Pour qui, sous le fils de Cythère ,

Je servis, engagé par mes premiers serments.

Hélas! Quand reviendront de semblables moments?

Faut-il que tant d’objets si doux et si charmants

Me laissent vivre au gré de mon âme inquiète?

Ah! si mon coeur osait encor se renflammer!

Ne sentirai-je plus de charme qui m’arrête?

Ai-je passé le temps d’aimer?

Tout simplement un très grand poète.

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La Fontaine et ses fables – H. Taine, Librairie Hachette

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