MONA OZOUF, PORTRAIT D’UNE HISTORIENNE – Une lecture de Jean-Pierre Legrand

Le TOP 5 de JEAN-PIERRE LEGRAND
Jean-Pierre LEGRAND

Depuis plusieurs années, la Maison des écrivains étrangers et des traducteurs, dirigée par le romancier Patrick Deville, organise à l’abbaye de Fontevraud des Rencontres internationales consacrées chaque fois à une œuvre importante. C’est l’occasion de rassembler universitaires,  témoins ou familiers d’un auteur. Du 17 au 19 juin 2016, l’invitée fut Mona Ozouf. Cette rencontre a été l’occasion d’un livre, « Mona Ozouf, portrait d’une historienne » qui vient de paraître.

Résultat de recherche d'images pour "mona ozouf portrait d'une historienne flammarion"

Précédé du pertinent « Y-a-il une crise du sentiment national », l’ouvrage aborde les différentes facettes du travail protéiforme de Mona Ozouf. L’exercice a bien entendu ses limites : les témoins ici convoqués sont bien souvent des inconditionnels ; la louange répétée finit par confiner à ce « Lèche botte blues » si bien chanté par Monsieur Eddy…

Il n’empêche ce Portrait d’une historienne reste passionnant. Son premier chapitre est consacré à l’amitié. Cela peut surprendre mais dans le parcours de Mona Ozouf, une jeunesse un peu triste (elle perd très tôt son père) et isolée a rendu précieux le don de soi et l’échange intellectuel au sein d’une société d’amis choisis pour la vie. Ce besoin d’une communauté d’esprit renforcée par la nécessité d’une lutte est pour beaucoup dans l’engagement de la jeune Mona au sein des rangs communistes en compagnie de ceux, qui comme François Furet ou encore Emmanuel Le Roy Ladurie, lui resteront liés jusqu’à la fin.

Mona Ozouf s’interroge sur la fascination exercée à l’époque par le Parti communiste sur toute une frange de la jeunesse intellectuelle. Dans cet engagement massif, elle voit rétrospectivement quelque chose qui ressemble à une expiation collective. Trop jeunes pour faire la guerre mais assez vieux pour y perdre une part de leur innocence, tous ces jeunes gens sont, par la force des choses, demeurés au bord de l’événement, en spectateurs. Ils ont le sentiment d’être passé à côté d’une époque héroïque. Le combat communiste est une manière de continuer la guerre sans l’avoir faite. Dans la vie intellectuelle de Mona Ozouf, cette aventure a les vertus formatrices d’un aveuglement finalement fécond : il va orienter une bonne part de ses recherches. Ce que la jeune femme a éprouvé dans ces années de fébrilité idéologique, elle le retrouve  dans la Révolution française.

« Dans la Révolution française comme dans l’engagement militant, écrit-elle, l’allégresse des premiers jours se mue en peur puis en épouvante ; dans l’une comme dans l’autre on s’évertue à camoufler cet écart vertigineux. Tantôt on invoque la citadelle assiégée et les formidables ennemis qui rendent nécessaire le recours à la terreur. Tantôt on use libéralement de l’oxymore : pour faire advenir la société réconciliée, le bonheur et la paix (…) force est bien de recourir au despotisme de la liberté ».

Le dégrisement viendra  au fil de l’envahissement progressif des paradis promis, par les prisons, les camps et les gibets…

Résultat de recherche d'images pour "mona ozouf"
Mona OZOUF

Au fond, que ce soit par le biais de son appartenance bretonne ou de ses illusions communistes, Mona Ozouf est très tôt confrontées à des conflits de fidélités, entre l’universel et le particulier, les attaches et la liberté. Ce sentiment ne peut que la conduire à s’intéresser à la Grande Révolution qui, dans sa dérive terroriste soupçonne une volonté criminelle de séparation derrière toute  expression individuelle. L’historienne (au départ philosophe de formation) est aussi une furieuse amatrice des lettres. C’est sans doute ce qu’elle pardonne le moins aux Jacobins (d’où son faible, plus guère de saison, pour les Girondins) : ils ont bâillonné toute libre expression littéraire.

« Les Jacobins ont professé que le patriotisme devait occuper la vie entière et qu’ils pouvaient légitimement réclamer le sacrifice des liens privés au bien public. (…) Ils ont demandé aux citoyens l’obéissance, mais pis encore, le consentement intérieur (…). Or les lettres foncièrement anti-tyranniques ne vivent que du libre-choix des sentiments et de la saveur de la vie individuelle ».

Cette Révolution, l’ouvrage commenté y revient encore en abordant la question des festivités du bicentenaire. J’avais tout juste trente ans et je me souviens très bien  de discussions enflammées dont on a plus idée aujourd’hui sur de tels sujets (D’autres les ont remplacé entre-temps…). Très tôt, Mona Ozouf a déclenché la polémique avec son article célèbre « Peut-on commémorer la Révolution française ? » Elle y abordait la difficulté d’une unité commémorative autour d’un événement fait d’éclatements et de divisions. Elle soulignait aussi avec beaucoup de justesse l’opposition entre mémoire et histoire ; l’écart entre la fidélité à un héritage et l’objectivité d’un savoir et d’une connaissance distancés.

L’ouvrage aborde d’autres sujets polémiques qui sont autant de jalons dans la carrière de Mona Ozouf, comme le « féminisme à la française », la laïcité et la trace de Jules Ferry dans l’histoire de France. Il se termine sur une facette moins connue de cette femme brillante : la critique littéraire. Pendant près de quarante ans, Mona Ozouf a tenu une chronique dans Le Nouvel Observateur. Ses articles ont été réunis dans un précieux ouvrage intitulé « La cause des livres ». Son amie Christine Jordis témoigne avec finesse de l’orientation critique choisie :

« Comme bien des personnages qu’elle décrit, Mona Ozouf est ennemie de la critique justicière ; elle fait aux œuvres étudiées l’amitié courtoise mais néanmoins lucide d’une visite infiniment civilisée. Elle procède en premier lieu par la compréhension, par l’empathie et par esprit de tolérance »

Ce penchant qui incline Mona Ozouf à partager ses enthousiasmes plutôt que ses aigreurs n’exclut pas, à l’occasion, le coup de griffe. Comme à l’égard de Simone de Beauvoir qu’elle appelle malicieusement tante Simone et dont on sent bien qu’elle l’agace :

« Pauvre tante Simone ! Elle qui n’était pas née femme, avait tout fait pour ne pas le devenir, si vite rassurée par la chanson vulgaire et douce dont on berce l’éternel féminin : avec toi ce n’est pas la même chose. »

Que retenir de Mona Ozouf ?
A mes yeux une femme curieuse de tout, indépendante et audacieuse, qui pratique l’histoire avec le plaisir gourmand du style : un style incarné et dense à mille lieux de l’écriture sèchement administrative de tant d’historiens dont le propos peut être intéressant mais qui est totalement dépourvu de ce plaisir du texte sans lequel toute lecture m’est un pensum.
Je retiens aussi une belle profession de foi. Celle qu’elle prononce lors de l’inauguration du Collège François Furet d’Antony, sous le couvert de l’hommage qu’elle rend à son ami décédé quelques années plus tôt :

« François Furet appartenait à une génération qui vivait dans la foi, alors canonique, de l’engendrement de l’homme par l’histoire. Il l’avait définitivement abjurée après sa rupture avec le Parti communiste, rupture sans lendemain ni regrets, après laquelle il n’acceptera plus jamais de se loger dans aucun déterminisme, ni structuralisme (Lévi-Strauss), ni géographique (Braudel), ni sociologique (Bourdieu). Il a alors répudié l’idée que l’homme est le produit de structures et le déterminent et ne lui offrent au mieux qu’une illusion de liberté ».

Le livre sur le site de Flammarion 

Publicités

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s