MATRIOCHKA de PHILIPPE REMY-WILKIN (Samsa) – Une lecture de Jean-Pierre Legrand

 

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Jean-Pierre LEGRAND

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Année après année mes lectures forment une espèce de continent aux territoires divers qui communiquent les uns avec les autres.

Chaque livre lu étend cet espace mental et interagit avec lui par tout un réseau de correspondances ou de réminiscences.

A ce titre, le dernier livre de Philippe Remy Wilkin est assez singulier dans mes lectures récentes. Livre très court mais superposant plusieurs plans, il a agi sur moi de manière puissante par tout un jeu d’associations d’idées suscitées précisément par l’apparente discontinuité des plans narratifs, ses lignes de faille, ses références explicites ou non. Le style est à la fois nerveux et poétique, métaphorique mais resserré, éloigné de toute emphase. Le mystère de la création, l’histoire et ses drames, les références cinématographiques, la prégnance des blessures d’enfance, les névroses, la culpabilité, l’amour qui se dérobe, le traumatisme de la perte, il y a de tout cela dans ces 58 pages qui évitent, avec beaucoup d’habileté, les deux écueils qui les menaçaient : la superficialité de qui trop étreint ou l’indigestion du trop-plein.

Dès les premières lignes, ce livre m’a littéralement projeté dans un ailleurs où tout est parfaitement réaliste mais se dérobe par l’effet d’une torsion du temps qui vous entraîne dans une spirale où tournoient les vents du présent et du passé. Ce décloisonnement du réel justifie qu’on parle ici d’un conte fantastique même si, petite réserve de ma part,  cette appellation me gêne en orientant la lecture là où j’aurais préféré une entière liberté.

C’est que Matriochka se prête particulièrement bien à une totale liberté de lecture.  Sa construction autorise en effet chez le lecteur une diversité de points de vue et d’interprétations. Je prends ici le mot interprétation dans un sens théâtral ou plus encore musical. Effet sans doute d’une lointaine réminiscence de Lévi-Strauss – j’ai eu  rapidement l’intuition – vrai ou fausse, peu importe – que le récit était composé à  la manière d’une partition orchestrale qui se lit diachroniquement page après page, selon un axe horizontal et en même temps synchroniquement de haut en bas, selon un axe vertical…Toutes les notes placées sur la même  ligne verticale forment  une  unité constitutive, un ensemble de relations. En forçant certes un peu, il me semble retrouver ici une structure de ce genre: plusieurs « portées narratives »  progressant en parallèle. Nous suivons le fil d’un récit dont ligne après ligne s’accroît la profondeur trouble.

L’avantage de cette structure, c’est qu’elle donne au lecteur une grande liberté interprétative. Selon que l’on accentue telle ou telle cellule du récit, il prend une coloration différente, dérive vers  plus de fantastique voire même, rompt les amarres et s’installe dans un délire psychotique.

Car de quoi s’agit-il ? Thomas, jeune cinéaste, est en repérage d’un film (documentaire ?) consacré au mystère de la Chambre d’ambre, le trésor des Romanov. On le retrouve dans sa chambre d’hôtel à Saint Pétersbourg après une nuit d’alcool et de substances diverses. Nous l’accompagnons sur le trottoir de la Perspective Nevski. Trois prostituées l’accostent ; plus loin une fillette étrange attire son regard. Il la suit. Une nuit « à la densité létale » succède au jour. Un périple halluciné, affranchi du temps et de l’espace, commence.

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Philippe Remy-Wilkin

Ce conte progresse sur un rythme qui ne fléchit à aucun instant, ménageant effets de surprise, suspense, angoisse, répulsion, horreur. Sur cette « scène du destin », l’auteur convoque personnes vivantes ou mortes, lieux actuels ou évanouis dans le passé, œuvres cinématographiques aimées, tableaux admirés, poèmes vénérés, souvenirs douloureux; de leur confluence, naît le récit.

Ecrit avec beaucoup de maîtrise, le texte bascule à chaque instant d’un niveau de réalité dans un autre. Tel cet instant où, la main sur la porte de la Chambre d’ambre, Thomas découvre un placard : « Thomas renverse les étagères et les ustensiles, il gratte le fond du placard en quête d’une ouverture, d’un passage. Il renonce, s’efforce de contrôler sa respiration, choisit d’aller calmement de l’avant. Les sens aux aguets, il traverse toute la galerie jusqu’à la rambarde, jusqu’à l’escalier. Et il descend, lentement. Il atteint un palier. Une sonnerie lacère le silence. Incongrue, monstrueuse ». D’un coup, le lecteur se retrouve dans Répulsion de Polanski. Sur les murs progressent les lézardes hideuses de la folie.

Avec une extrême finesse et via la récurrence de textes en italique, Philippe Remy-Wilkin insère dans son récit la remémoration névrotique d’une enfance dévastée. Il le fait avec des accents de vérité qui bouleversent lorsque l’on retrouve  – comme c’est mon cas – l’écho plus véridique que notre souvenir, de scènes oubliées de notre propre vie. Confronté à l’inconcevable, Thomas, jeune enfant, en vient à douter de la réalité de ce qu’il subit : « Il y avait… Il lui fallait parfois interroger sa sœur pour vérifier s’il n’avait pas rêvé». Le genre de détail « en passant » qui donne au texte une part de son « épaisseur psychique », de sa « puissance de retentissement » chez le lecteur. L’intrication de scènes fondatrices et leur remémoration dans le déroulé de l’existence est particulièrement bien observé. Victime d’une mère « toxique » on en vient à se demander si bien plus que ses actes, ce que Thomas ne peut pardonner à sa mère, c’est de lui avoir appris la lâcheté.

On l’a compris, ce récit m’a conquis. Gérard de Nerval dont les vers se faufilent à plusieurs reprises dans la trame du texte me semble tout indiqué pour conclure : « Il ne m’a pas suffi de mettre au tombeau mes amours de chair et de cendre pour bien m’assurer que c’est nous, vivants, qui marchons dans un monde de fantômes ».

Le livre sur le site de Samsa

Le prix Gilles Nelod 2018 attribué à Philippe Remy-Wilkin pour Matriochka

Le site de Philippe Remy-Wilkin

Le reportage de Notélé consacré au livre

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