TANDIS QUE J’AGONISE et ABSALON, ABSALON! de WILLIAM FAULKNER – Une lecture de Daniel Charneux

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Daniel CHARNEUX
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L’épopée d’un cercueil.

En train de mourir, Addie Bundren. En train d’agoniser, la mère, pendant que son fils Cash scie une à une les planches de son cercueil. Bruit rythmé de la scie, souffle de Cash envoyant la sciure se perdre dans le monde tandis qu’elle agonise, Addie, et qu’elle vérifie parfois, trouvant la force de se redresser sur son grabat, l’état d’avancement du cercueil que le fils assemble patiemment. Semblant attendre qu’il soit prêt pour mourir. En train de crever, Addie Bundren, et puis voilà, sans transition, crevée, va savoir. Passant le cap d’un coup, ou peu à peu, va savoir. C’est vivant et puis c’est mort. Et qui sait s’il ne reste pas un peu de vivant dans un mort, un peu de femme dans le cheval, ou le poisson, la chose enfin qu’elle devient, si bien que son agonie va continuer après sa mort, va durer tout le livre, et déjà avant sans doute, comme si son agonie durait depuis toujours, comme si son agonie c’était sa vie. Car vivre, c’est se préparer à être mort. Car pour faire un nouvel être humain, il faut deux êtres humains et pour mourir il suffit d’être seul.

En train de se décomposer, Addie, enfin son corps, ses restes, tandis que les siens la conduisent à Jefferson pour l’enterrer dans sa famille, enfin sa famille d’avant, d’avant sa rencontre avec Anse, sa famille de jeune fille, avant qu’elle devienne une femme, une mère, une bête de somme en somme. Et chacun raconte une partie du voyage, quarante miles sur une charrette bringuebalante tirée par deux mules fatiguées, en plein juillet, tandis que le corps se met à sentir, se met à pourrir, que les rivières en crue effacent les ponts, mangent les gués et que les charognards tournoient dans le ciel. Chacun sa bribe, chacun son temps de parole, chacun son petit morceau de vérité sur le cortège funèbre d’Addie Bundren, sur la vie, sur la mort, sur le Sud, sur les hommes. Chacun sa goutte de vie prête à sombrer, chacun son rêve contingent, le père, Anse, et son dentier, le dentier qu’il s’achètera à Jefferson pour pouvoir remanger comme Dieu a voulu qu’un homme mange, Darl et sa folie incendiaire, Jewel et son cheval et sa susceptibilité, Cash et ses outils et sa jambe cassée, Dewey Dell et cette larve d’homme qui pousse dans son ventre, et Vardaman le petit dernier, celui qui a pêché un poisson trop grand pour lui et qui ne veut pas que Cash cloue sa maman dans cette boîte et qui profite de la nuit pour faire des trous dans le couvercle de la boîte avec la tarière de Cash, quelques trous pour qu’elle respire avant qu’on la mette dans son trou, quelques trous aussi dans la figure de sa maman car il est petit, il n’a pas réfléchi aux conséquences.

Une procession tragi-comique que regardent passer, ahuris, les fermiers croisés sur la route, en se bouchant les narines pour tenter d’oublier l’insupportable odeur que les Bundren supporteront neuf jours. Une marche funèbre aux allures d’épopée durant laquelle rien ne sera épargné aux Bundren, à leur obstination paysanne, à leur orgueil stupide, à leur calme folie, ni les inondations, ni l’incendie, ni la noyade des mules, ni la gangrène qui s’attaque à la jambe brisée de Cash. Comme si le Bon Dieu était devenu méchant. Comme si leur volonté de faire la volonté d’Addie était mise à l’épreuve. Par la vie. Une vie qui n’a pas à être facile et qu’il faut accepter telle car nous n’avons rien d’autre. Et que tout ça, au fond, ça doit avoir un sens. Non ?

WILLIAM FAULKNER, Tandis que j’agonise, Folio n° 307

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« Une atroce et sanglante mésaventure humaine ».

«Demain, puis demain, puis demain glisse ainsi à petits pas jusqu’à la dernière syllabe que le temps écrit dans son livre. Et tous nos hiers n’ont fait qu’éclairer pour des fous le chemin de la mort poudreuse. Éteins-toi! Éteins-toi!, court flambeau! La vie n’est qu’une ombre errante, un pauvre comédien qui se pavane et se lamente pendant son heure sur le théâtre et qu’après on n’entend plus. C’est une histoire racontée par un idiot, pleine de bruit et de fureur, et qui ne signifie rien.»

« Le bruit et la fureur »… la dette de Faulkner envers Shakespeare apparaît dans le titre de l’un de ses plus grands romans, emprunté à cet extrait de « Macbeth » (Acte V scène V) où s’exprime le désespoir du roi usurpateur qui vient d’apprendre la mort de sa femme.

L’influence shakespearienne est également patente dans « Absalon ! Absalon ! », et notamment cet inoubliable triple « demain » : « toutes les voix, les murmures de demain demain et demain, une fois passé le moment de la fureur ». L’homme égaré dans le temps, maillon illusoire d’une chaîne qui le joint inexorablement à ses ancêtres, à ses descendants, mais qui n’est au bout du compte qu’une chaîne de poussière.

Et puis, cette désespérance shakespearienne, ce « nonsense » qui éclate presque à chaque page devant l’inéluctabilité du malheur et la fragilité de l’existence humaine, mais nulle part peut-être mieux que dans cet extrait : « On laisse si peu de trace, voyez-vous. On naît, on essaye ceci ou cela mais on ne sait pas pourquoi on continue de l’essayer ; on naît en même temps qu’un tas d’autres gens, absolument embrouillé avec eux, comme si on était forcé, comme si on était obligé de faire mouvoir avec des ficelles ses bras et ses jambes, mais que les mêmes ficelles fussent attachées à tous les autres bras, à toutes les autres jambes, à tous les autres qui essayent également mais ne savent pas non plus pourquoi, si ce n’est que toutes les ficelles s’entrecroisent, comme si cinq ou six personnes essayaient de tisser un tapis sur le même métier, mais que chacune d’elle voulût tisser sur le tapis son propre dessin ; et cela ne peut pas avoir d’importance, vous le savez, ou bien Ceux qui ont installé le métier à tisser auraient un peu mieux arrangé les choses, et pourtant cela doit avoir de l’importance, puisque l’on continue à essayer, ou que l’on est obligé de continuer, et puis, tout à coup, tout est fini et tout ce qui vous reste c’est un bloc de pierre avec quelque chose de griffonné dessus, en admettant qu’il y ait quelqu’un qui se souvienne ou qui ait le temps de faire ériger un monument et d’y faire graver quelque chose, et il pleut dessus, le soleil brille dessus, et, au bout d’un peu de temps, on ne se rappelle plus ni le nom ni ce que les choses gravées tentent de raconter, et cela n’a pas d’importance. »

Non, cela n’a pas d’importance, du moins nous cherchons tous à nous en persuader, car la vie est une machine à transformer ce qui doit être en ce qui est, ce qui devait être en ce qui fut, et nous n’y pouvons rien. Et nous nous accrochons à nos rêves « car il y a cet aurait-dû-être qui est l’unique rocher où nous nous cramponnons au-dessus du maelström de l’insupportable réalité ». Nous nous accrochons comme Thomas Sutpen s’accroche à son désir, à son unique désir : avoir une descendance masculine. Pour que continue son nom. Pour que survive sa race. Et cela lui sera refusé car cela devait être – et la machine infernale du Destin à la grecque éclate à chaque instant dans cette « atroce et sanglante mésaventure humaine », mais il ne peut en être autrement car « Ceux qui ont installé le métier à tisser » sont toujours plus forts que ces misérables tisserands que nous sommes.

Tissu aussi que ce texte, que cette narration où s’entrecroisent les voix, Rosa Coldfield racontant à Quentin ces bribes d’une histoire telle qu’elle les a perçues ; M. Compson, le grand-père de Quentin (unique ami de Thomas Sutpen), comblant les trous d’après les confidences du principal protagoniste et permettant à Quentin de transmettre à son tour ce conte plein de bruit et de fureur à son ami Shreve ; Quentin et Shreve devinant parfois les bribes, reconstituant les pièces manquantes du puzzle, rapiéçant le tissu chamarré, rapiécé, chatoyant, usé, restaurant ou inventant cette parodie de tragédie sur fond de guerre de Sécession, cette anatomie d’une vengeance, cette épopée biblique transférée dans le comté d’Yoknapatawpha. Quentin et Shreve devenant tour à tour Henry Sutpen et Charles Bon, ou les deux ensemble, comme le lecteur devient à son tour Charles, Henry, Quentin, Shreve ou Thomas.

« Absalon ! Absalon ! » : le titre, jamais expliqué dans le texte, en constitue pourtant la clé de voûte. Faulkner a en effet transféré à ce comté d’Yoknapatawpha dont il se dit « Unique Possesseur & Propriétaire », de larges extraits de la Bible (du livre de Samuel). David, le berger devenu roi, prend les traits de Thomas Sutpen ; son fils aîné Amnon, qui tombe amoureux de sa demi-sœur Tamar, est Charles Bon, fils que Thomas Sutpen a d’un premier mariage et qui convoite sa demi-sœur Judith ; pour empêcher l’inceste, Absalon, le cadet, tue Amnon comme Henry tue Charles Bon. Quant à l’exclamation « Absalon ! Absalon ! », elle est prononcée par le vieux David quand il apprend la mort de son fils. Dans le roman de Faulkner, elle évoque sans doute l’amertume du vieux Thomas Sutpen devant la perte (la mort symbolique) de son fils Henry devenu impropre à ses espoirs de descendance suite à son geste fratricide.

Un roman qui ne s’offre pas immédiatement : il m’a attendu longtemps sur une étagère avant que je m’en imprègne comme d’un parfum de glycine, cette glycine qu’il a en commun (« Il était une fois un été de glycine ») avec « Histoire » de Claude Simon ; avant que je me laisse emporter (de nouveau comme pour « Histoire ») par ces phrases sinueuses, serpentines dont le venin éveille plutôt que d’endormir. Dont le venin éveille à une jouissance plutôt qu’à un plaisir, pour reprendre la distinction de Barthes.

Un roman foisonnant dont la force naît aussi des multiples tensions qui le charpentent : entre Nord et Sud, entre désirs et réalité, entre noirs et blancs, entre hommes et femmes, entre bergers et rois, entre pères et fils, entre frères, entre insectes, entre atomes. Jusqu’à ce que tout se résolve en « un bloc de pierre avec quelque chose de griffonné dessus » ou, pourquoi pas, un bloc de papier avec quelque chose de griffonné dessus, ce bloc de papier qui n’attend plus que le bon vouloir d’un lecteur pour exister encore un peu.

William Faulkner, Absalon, Absalon !, Gallimard, L’Imaginaire

William FAULKNER chez Gallimard 

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