L’ORGANISATEUR DE BUKKAKE

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L’organisateur de bukkake est un amateur de visages. Du matin au soir, du soir au matin, il arpente les rues de la ville, il cherche des visages inspirants. S’il en trouve, certes, davantage durant la nuit dont les humbles propriétaires acceptent plus rapidement, sous l’effet de l’alcool, de la fumée et des drogues insomniaques ses offres de collaboration, il arrive qu’en journée, dans des lieux inattendus, comme des galeries marchandes de luxe, des passages commerciaux classieux, il déniche des visages émouvants, confondants, d’une singulière obscénité sous leur maquillage subtil. Ces femmes-là se montrent curieuses, sérieusement intriguées puis bientôt disposées à accepter les conditions de l’activité vantée.

Sont privilégiés les visages aux larges méplats et aux fronts hauts mais aux aspérités marquées (nez aquilin, arcades sourcilières fines, lèvres charnues, menton saillant) où stagneront puis s’égoutteront les coulures, gages d’une performance réussie, tant pour la récipiendaire que pour les mâles stagnant, s’apprêtant, sur les bords du cercle du désir, à venir verser leur obole au centre du puits que constitue la face choisie pour ses vertus hypnotiques, vertigineuses…

L’organisateur de bukkake est un ancien commercial reconverti dans l’artisanat sexuel. Il sait trouver les arguments, suggérer tous les avantages d’une situation au préalable taxée de bien des torts, il faut le déplorer. Comme le shibaru, le bukkake est un art du raffinement que seules les âmes élevées et bien nées peuvent apprécier.

Notre homme fonctionne loin des industries, sa démarche est solidaire, signalons-le pour le lecteur suspicieux, chicaneur (j’en connais). Lecteur de Boursky et de Chomdieu, fils d’un activiste soixante-huitard, petit-fils d’un résistant de la première heure (les plus cultes) et arrière-petit fils d’un surréaliste de la première génération (les plus cultivés), fan de métal mais aussi d’Hugues Aufrey (et, à la convergence des deux, de Led Zeppelin), l’organisateur de bukkake a toujours combattu les grands groupes financiers, l’impérialisme romain aussi bien qu’américain (il rechigne toutefois à s’opposer à l’impérialisme chinois par affection pour un oncle maoïste et le sort de l’Afrique chère à son coeur), il hait Trump et ne crache pas sur Poutine, c’est un amateur de la belle ouvrage, du produit frais et cultivé à l’ancienne, sans pesticide ni édulcorants.

Le choix du lieu n’est pas anodin, il doit, comme l’époque l’exige, tenir dans un endroit où le prolétaire a souffert, trimé, versé des larmes de sang pour nourrir les siens et sa pomme. C’est là que l’homme et la femme épris d’art moderne jouiront le mieux des bienfaits de la société de consommation en fin de parcours, certes, mais toujours sensible aux aléas de la mode vestimentaire comme aux dérives climatiques. On goûtera aux joies de la musique et du sexe, de la contemplation d’oeuvres d’art brut ou d’installations plus sommaires que l’architecture des lieux construits pour abriter au départ un atelier de métallurgie, une salle de couture, un hangar pour engins motorisés ou un dépôt de matériaux de construction.

Quand il organise un bukkake, on peut être sûr que l’activité sera menée de main de maître, dans la plus grande attention aux corps, certes, mais aussi au mental des participants. L’organisateur de bukkake est un artiste performer pour lequel chaque action est un one shot. Il est ainsi extrêmement rare qu’il fasse appel deux fois à un même personne.

Quand la face est trouvée, comme le joyau d’un écrin, le bijou d’une parure, il faut lui appliquer les hommes pile aptes à la couvrir, la mettre au mieux en valeur, pour lui conférer brillant et éclat. Les participants ne sont pas moins triés sur le volet pour leurs qualités d’intelligence, leur esprit de finesse, leur sens artistique mais non moins pour la qualité et la quantité de leur offrande matérielle. Même si l’activité confine aux meilleures performances, c’est un spectacle qui répond aux conditions du genre. Il doit de même, pour atteindre la perfection, susciter l’envie des participants et des spectateurs. Chacun donne de soi mais, suivant la formule féconde, selon ses moyens et selon ses besoins. Toutefois, pour préserver l’anonymat de la personne prêtant ses traits et, partant, sa physionomie, les enregistrements vidéos ou photographiques sont rigoureusement interdits et il n’existe aucune exception à cette règle, ni même de rumeur la remettant en cause.

Hormis le jour de la performance, les différents acteurs ne se rencontrent pas (ni avant ni après) même si on ne peut exclure que certains parviennent à demeurer en contact dans le but de reproduire l’événement. Les intervenants, pour la plupart des amateurs, sans être assurés de retrouver pareilles conditions d’excellence, ne remettront jamais le couvert et se contenteront de conserver de cette expérience des limites un souvenir indestructible qui pourra même avoir des répercussions sur la suite de leur sexualité. On a ainsi vu des acteurs et actrices vivre après une telle réjouissance une vie monacale sur le plan affectif.

L’organisateur de bukkake est un amateur de visages. Il est le seul à les photographier à la fin de la performance, maculés, ouvragés, défigurés, une fois les mâles écartés, partis se rebraguetter et ruminer leur exposition passagère. L’organisateur possède une galerie de photos impressionnantes qu’il ne donnera jamais à voir, même après sa mort – il l’a certifié par écrit. Vu la rigueur dont il a toujours fait montre dans sa carrière artistique et commerciale, on ne peut qu’accorder crédit à sa parole. Jamais quiconque n’admirera ces visages plus émouvants qu’une Vierge en extase, comblée d’aise par les attentions nombreuses et expansives dont elle a fait l’objet, ayant reçu les plus vibrants hommages que sa sainte face réclamait. S’il sera à jamais impossible de les voir, il n’est pas interdit, même avec force, de les imaginer.

Image associée

Images: Apparition d’un visage et d’un compotier sur une plage (1938) de Salvador Dali
Apparition/ Disparition de Leïla Jacquet

 

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