MATRIOCHKA de PHILIPPE REMY-WILKIN (Samsa) – Une lecture de Jean-Pierre Legrand

 

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Jean-Pierre LEGRAND

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Année après année mes lectures forment une espèce de continent aux territoires divers qui communiquent les uns avec les autres.

Chaque livre lu étend cet espace mental et interagit avec lui par tout un réseau de correspondances ou de réminiscences.

A ce titre, le dernier livre de Philippe Remy Wilkin est assez singulier dans mes lectures récentes. Livre très court mais superposant plusieurs plans, il a agi sur moi de manière puissante par tout un jeu d’associations d’idées suscitées précisément par l’apparente discontinuité des plans narratifs, ses lignes de faille, ses références explicites ou non. Le style est à la fois nerveux et poétique, métaphorique mais resserré, éloigné de toute emphase. Le mystère de la création, l’histoire et ses drames, les références cinématographiques, la prégnance des blessures d’enfance, les névroses, la culpabilité, l’amour qui se dérobe, le traumatisme de la perte, il y a de tout cela dans ces 58 pages qui évitent, avec beaucoup d’habileté, les deux écueils qui les menaçaient : la superficialité de qui trop étreint ou l’indigestion du trop-plein.

Dès les premières lignes, ce livre m’a littéralement projeté dans un ailleurs où tout est parfaitement réaliste mais se dérobe par l’effet d’une torsion du temps qui vous entraîne dans une spirale où tournoient les vents du présent et du passé. Ce décloisonnement du réel justifie qu’on parle ici d’un conte fantastique même si, petite réserve de ma part,  cette appellation me gêne en orientant la lecture là où j’aurais préféré une entière liberté.

C’est que Matriochka se prête particulièrement bien à une totale liberté de lecture.  Sa construction autorise en effet chez le lecteur une diversité de points de vue et d’interprétations. Je prends ici le mot interprétation dans un sens théâtral ou plus encore musical. Effet sans doute d’une lointaine réminiscence de Lévi-Strauss – j’ai eu  rapidement l’intuition – vrai ou fausse, peu importe – que le récit était composé à  la manière d’une partition orchestrale qui se lit diachroniquement page après page, selon un axe horizontal et en même temps synchroniquement de haut en bas, selon un axe vertical…Toutes les notes placées sur la même  ligne verticale forment  une  unité constitutive, un ensemble de relations. En forçant certes un peu, il me semble retrouver ici une structure de ce genre: plusieurs « portées narratives »  progressant en parallèle. Nous suivons le fil d’un récit dont ligne après ligne s’accroît la profondeur trouble.

L’avantage de cette structure, c’est qu’elle donne au lecteur une grande liberté interprétative. Selon que l’on accentue telle ou telle cellule du récit, il prend une coloration différente, dérive vers  plus de fantastique voire même, rompt les amarres et s’installe dans un délire psychotique.

Car de quoi s’agit-il ? Thomas, jeune cinéaste, est en repérage d’un film (documentaire ?) consacré au mystère de la Chambre d’ambre, le trésor des Romanov. On le retrouve dans sa chambre d’hôtel à Saint Pétersbourg après une nuit d’alcool et de substances diverses. Nous l’accompagnons sur le trottoir de la Perspective Nevski. Trois prostituées l’accostent ; plus loin une fillette étrange attire son regard. Il la suit. Une nuit « à la densité létale » succède au jour. Un périple halluciné, affranchi du temps et de l’espace, commence.

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Philippe Remy-Wilkin

Ce conte progresse sur un rythme qui ne fléchit à aucun instant, ménageant effets de surprise, suspense, angoisse, répulsion, horreur. Sur cette « scène du destin », l’auteur convoque personnes vivantes ou mortes, lieux actuels ou évanouis dans le passé, œuvres cinématographiques aimées, tableaux admirés, poèmes vénérés, souvenirs douloureux; de leur confluence, naît le récit.

Ecrit avec beaucoup de maîtrise, le texte bascule à chaque instant d’un niveau de réalité dans un autre. Tel cet instant où, la main sur la porte de la Chambre d’ambre, Thomas découvre un placard : « Thomas renverse les étagères et les ustensiles, il gratte le fond du placard en quête d’une ouverture, d’un passage. Il renonce, s’efforce de contrôler sa respiration, choisit d’aller calmement de l’avant. Les sens aux aguets, il traverse toute la galerie jusqu’à la rambarde, jusqu’à l’escalier. Et il descend, lentement. Il atteint un palier. Une sonnerie lacère le silence. Incongrue, monstrueuse ». D’un coup, le lecteur se retrouve dans Répulsion de Polanski. Sur les murs progressent les lézardes hideuses de la folie.

Avec une extrême finesse et via la récurrence de textes en italique, Philippe Remy-Wilkin insère dans son récit la remémoration névrotique d’une enfance dévastée. Il le fait avec des accents de vérité qui bouleversent lorsque l’on retrouve  – comme c’est mon cas – l’écho plus véridique que notre souvenir, de scènes oubliées de notre propre vie. Confronté à l’inconcevable, Thomas, jeune enfant, en vient à douter de la réalité de ce qu’il subit : « Il y avait… Il lui fallait parfois interroger sa sœur pour vérifier s’il n’avait pas rêvé». Le genre de détail « en passant » qui donne au texte une part de son « épaisseur psychique », de sa « puissance de retentissement » chez le lecteur. L’intrication de scènes fondatrices et leur remémoration dans le déroulé de l’existence est particulièrement bien observé. Victime d’une mère « toxique » on en vient à se demander si bien plus que ses actes, ce que Thomas ne peut pardonner à sa mère, c’est de lui avoir appris la lâcheté.

On l’a compris, ce récit m’a conquis. Gérard de Nerval dont les vers se faufilent à plusieurs reprises dans la trame du texte me semble tout indiqué pour conclure : « Il ne m’a pas suffi de mettre au tombeau mes amours de chair et de cendre pour bien m’assurer que c’est nous, vivants, qui marchons dans un monde de fantômes ».

Le livre sur le site de Samsa

Le prix Gilles Nelod 2018 attribué à Philippe Remy-Wilkin pour Matriochka

Le site de Philippe Remy-Wilkin

Le reportage de Notélé consacré au livre

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LES FIANÇAILLES DE M. HIRE de GEORGES SIMENON – Une lecture de Daniel Charneux

 

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Daniel CHARNEUX

Le sacrifice de l’innocent

Un des premiers « romans-romans » de Simenon (1930) et déjà un chef-d’oeuvre!
En ces temps d’idolâtrie et de médiatisation, il faut relire Simenon pour ce qu’il est, pour ce qu’il a toujours voulu être : un romancier. Un artisan du roman. Un raconteur d’histoires.

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Monsieur Hire. Hirovitch. Un Juif russe ou polonais. L’un de ces errants rencontrés par Georges grâce à une mère qui, par peur de « manquer », louait des chambres à des étudiants étrangers.
Monsieur Hire. Sa chair trop grasse, sa peau trop blanche, cette ridicule façon de courir en canard, à petits pas, pour attraper son tramway.
Monsieur Hire et Alice, la servante aux gros seins, aux aisselles rousses, qui se déshabille avec impudeur, à la fenête d’en face.
Et la concierge qui pleure, qui crie, qui gifle ses enfants.
Et cette femme qu’on a retrouvée morte. Saignée comme une bête, dans le terrain vague d’à côté.
Il suffit d’une serviette tachée de sang, aperçue par l’entrebâillement d’une porte, pour que la concierge soupçonne Monsieur Hire. Et, de soupçon en dénonciation, qu’elle remette en scène le sacrifice de l’innocent, avec trahison, foule écoeurante de méchanceté antisémite, mains lavées du sang du juste, mains du juste, enfin, ouvertes sur des traces de sang rouge…
Monsieur Hire qui avait écrit une lettre à Alice où il lui disait « Je vous aime ». Monsieur Hire qui lui avait acheté une bague de fiançailles. Monsieur Hire qui y avait cru. Qui avait eu le tort d’y croire.
Et ce langage degré zéro où ressortent sur le tissu banal quelques phrases à faire rêver les amoureux du « beau style » : « Pendant qu’elle se déshabillait en quelques mouvements que l’habitude rendait hiératiques et qui la sculptaient peu à peu jusqu’au moment où s’abattait sur elle la chemise de nuit blanche, la servante évitait d’exposer son visage au regard invisible des trois papiers gris. »
Un livre coup de poing en forme de prophétie. Le nazisme n’est pas loin. 1930. De tristes fiançailles…

Tout Simenon, un site consacré à Georges Simenon

Le blog de Daniel Charneux

Deux adaptations cinématographiques

Panique de Julien Duvivier (1946)

Monsieur Hire de Patrice Leconte (1989)

LE MENDIANT SANS TAIN de PHILIPPE LEUCKX (Le Coudrier) – Une lecture d’Éric Allard

Le lauréat du Prix Charles Plisnier donne un nouveau beau recueil de poésie au Coudrier consacré aux mendiants, aux sans-abri, aux sans-visage.

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On m’afflige de solitude

Aux heures les plus froides

Ne me protège que la peau

(…)

Ma peau n’est qu’un poème déserté

Qui m’inflige patience.

Le poète des visages, lévinassien, qu’est Philippe Leuckx fait résonner ici peau et poésie. Dans ces trente poèmes, il s’attache à dépeindre à la fois le mode de vie du mendiant, substantif qu’il préfère à l’acronyme SDF, et l’épreuve existentielle qui le sous-tend. Il interroge la transparence à laquelle est soumis l’homme à la rue pour redonner du teint à son visage et du tain aux surfaces derrière lesquelles on l’empêche de se voir autre  qu’au fin fond de sa mémoire.

Nous vivons

Dans la plus pure des transparences

Mendiants sans tain

Plus d’une fois, le poète relève le paradoxe du mendiant à la face et au corps bâillonnés de linges à l’approche de l’hiver pour échapper au froid mais aussi aux regards, naviguant entre l’apparaître et le disparaître, l’opacité et la lumière, l’appétence et la privation de nourriture...

Novembre tire sur sa longe

Et je reste ainsi

Entre froid et souffle

À moins d’un mètre d’un vitrage

Qui se défend d’être pour moi

Tant il glace à frôler

Tant il me pèse au cœur

De n’être qu’un reflet

De l’autre côté de la vitre

Ou de la vie.

Invisibilisés, les sans-visage, écrit Judith Butler (la philosophe, auteure de Vie précaire), s’efforcent néanmoins d’émerger dans la sphère de l’apparaître ; ils cherchent à posséder ou à être un visage afin que pèse sur les autres une exigence éthique à leur égard.

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Philippe Leuckx

Leuckx fait aussi dans ces textes jouer aire et air.

L’aire, c’est aussi bien la face humaine que le surface du trottoir, du miroir, de la vitre, l’espace enfermant le mendiant territorialisé et le contraignant au repli, le condamnant à ressasser son passé sans espoir de lignes de fuite vers un ailleurs, vers l’à-venir. L’air, par contre, c’est ce qui joue au-dessous et au-dessus, ce qui vient frapper l’étendue d’indifférence, éclater en bulles ou fondre en pluie, en signe d’espoir.

Le mendiant que je suis

Lèche la vitre de la vie

Le mendiant est celui qui quête l’amour, la lumière, le fleuve, celui qui, dans nos villes, sollicite l’attention, une forme même maigre de reconnaissance et qui nous renvoie, dérisoire reflet, à notre propre fond insondable, à notre vulnérabilité native, à ce qui par-delà les apparences nous confère le statut d’’humain.

Vivre en frère m’impose

De communier avec l’air

Avec la sébile qu’il tend au passant, c’est son âme que le mendiant offre à la vue de tous, au risque de la perdre. Dans cette expérience des limites qu’éprouve le mendiant au bout de lui-même, le poète trouve en lui un frère, un complice mutique. En guise d’obole, il lui donne ses mots en partage pour teindre le miroir d’humanité et éteindre l’obscurité où est plongé l’homme privé de visage.

Céder à l’âme je veux bien

La surprise et son angoisse

Sa sœur utérine

J’ai réagi vivement

Entre hasard et secousse

Pour un tain qui soit

Vrai

Un visage empli de soi

Sous le vent d’un mirage

Sachant bien que le vent saigne

Et s’abrège

En toute île en chaque mot

Le poète n’est-il pas de même que le mendiant celui qui traque l’être derrière le miroir, et qui permet les reflets ainsi que la subtile mécanique existentielle, ce qui autorise aussi bien à se révéler qu’à disparaître à soi-même ?

Préface de Jean-Michel Aubevert ; illustrations de Joëlle Aubevert

Le recueil sur le site du Coudrier

Six titres de Philippe Leuckx au Coudrier

SORTIE de LE VOYAGEUR INTEMPOREL de SALVATORE GUCCIARDO à la BMY de MARCHIENNE-AU-PONT

Présentation du livre: LE VOYAGEUR INTEMPOREL de Salvatore GUCCIARDO le SAMEDI 23 MARS à 17 heures à la Bibliothèque Marguerite Yourcenar, Château Bilquin-de Cartier, à MARCHIENNE (Charleroi) Belgique. Place du Perron, 38 à Marchienne – 071/86.56.27- bibliothequeyourcenar@gmail.com

Présentation: Éric Allard
Modérateur: Serge Budahazi, bibliothécaire responsable

Entrée gratuite.

L’exposition L’Intemporalité, réunissant des oeuvres de Concetta Masciullo, Geneviève Vanstrade, Derry Turla et Salvatore Gucciardo, sera visible sur les lieux.

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La page Facebook consacrée à la rencontre 

La critique du livre de Salvatore Gucciardo par Martine Rouhart sur le site de l’AREAW

La critique du livre par Jean-Pierre Legrand, reprise sur le site SudInfo Charleroi

Le site de Salvatore Gucciardo

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MONA OZOUF, PORTRAIT D’UNE HISTORIENNE – Une lecture de Jean-Pierre Legrand

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Jean-Pierre LEGRAND

Depuis plusieurs années, la Maison des écrivains étrangers et des traducteurs, dirigée par le romancier Patrick Deville, organise à l’abbaye de Fontevraud des Rencontres internationales consacrées chaque fois à une œuvre importante. C’est l’occasion de rassembler universitaires,  témoins ou familiers d’un auteur. Du 17 au 19 juin 2016, l’invitée fut Mona Ozouf. Cette rencontre a été l’occasion d’un livre, « Mona Ozouf, portrait d’une historienne » qui vient de paraître.

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Précédé du pertinent « Y-a-il une crise du sentiment national », l’ouvrage aborde les différentes facettes du travail protéiforme de Mona Ozouf. L’exercice a bien entendu ses limites : les témoins ici convoqués sont bien souvent des inconditionnels ; la louange répétée finit par confiner à ce « Lèche botte blues » si bien chanté par Monsieur Eddy…

Il n’empêche ce Portrait d’une historienne reste passionnant. Son premier chapitre est consacré à l’amitié. Cela peut surprendre mais dans le parcours de Mona Ozouf, une jeunesse un peu triste (elle perd très tôt son père) et isolée a rendu précieux le don de soi et l’échange intellectuel au sein d’une société d’amis choisis pour la vie. Ce besoin d’une communauté d’esprit renforcée par la nécessité d’une lutte est pour beaucoup dans l’engagement de la jeune Mona au sein des rangs communistes en compagnie de ceux, qui comme François Furet ou encore Emmanuel Le Roy Ladurie, lui resteront liés jusqu’à la fin.

Mona Ozouf s’interroge sur la fascination exercée à l’époque par le Parti communiste sur toute une frange de la jeunesse intellectuelle. Dans cet engagement massif, elle voit rétrospectivement quelque chose qui ressemble à une expiation collective. Trop jeunes pour faire la guerre mais assez vieux pour y perdre une part de leur innocence, tous ces jeunes gens sont, par la force des choses, demeurés au bord de l’événement, en spectateurs. Ils ont le sentiment d’être passé à côté d’une époque héroïque. Le combat communiste est une manière de continuer la guerre sans l’avoir faite. Dans la vie intellectuelle de Mona Ozouf, cette aventure a les vertus formatrices d’un aveuglement finalement fécond : il va orienter une bonne part de ses recherches. Ce que la jeune femme a éprouvé dans ces années de fébrilité idéologique, elle le retrouve  dans la Révolution française.

« Dans la Révolution française comme dans l’engagement militant, écrit-elle, l’allégresse des premiers jours se mue en peur puis en épouvante ; dans l’une comme dans l’autre on s’évertue à camoufler cet écart vertigineux. Tantôt on invoque la citadelle assiégée et les formidables ennemis qui rendent nécessaire le recours à la terreur. Tantôt on use libéralement de l’oxymore : pour faire advenir la société réconciliée, le bonheur et la paix (…) force est bien de recourir au despotisme de la liberté ».

Le dégrisement viendra  au fil de l’envahissement progressif des paradis promis, par les prisons, les camps et les gibets…

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Mona OZOUF

Au fond, que ce soit par le biais de son appartenance bretonne ou de ses illusions communistes, Mona Ozouf est très tôt confrontées à des conflits de fidélités, entre l’universel et le particulier, les attaches et la liberté. Ce sentiment ne peut que la conduire à s’intéresser à la Grande Révolution qui, dans sa dérive terroriste soupçonne une volonté criminelle de séparation derrière toute  expression individuelle. L’historienne (au départ philosophe de formation) est aussi une furieuse amatrice des lettres. C’est sans doute ce qu’elle pardonne le moins aux Jacobins (d’où son faible, plus guère de saison, pour les Girondins) : ils ont bâillonné toute libre expression littéraire.

« Les Jacobins ont professé que le patriotisme devait occuper la vie entière et qu’ils pouvaient légitimement réclamer le sacrifice des liens privés au bien public. (…) Ils ont demandé aux citoyens l’obéissance, mais pis encore, le consentement intérieur (…). Or les lettres foncièrement anti-tyranniques ne vivent que du libre-choix des sentiments et de la saveur de la vie individuelle ».

Cette Révolution, l’ouvrage commenté y revient encore en abordant la question des festivités du bicentenaire. J’avais tout juste trente ans et je me souviens très bien  de discussions enflammées dont on a plus idée aujourd’hui sur de tels sujets (D’autres les ont remplacé entre-temps…). Très tôt, Mona Ozouf a déclenché la polémique avec son article célèbre « Peut-on commémorer la Révolution française ? » Elle y abordait la difficulté d’une unité commémorative autour d’un événement fait d’éclatements et de divisions. Elle soulignait aussi avec beaucoup de justesse l’opposition entre mémoire et histoire ; l’écart entre la fidélité à un héritage et l’objectivité d’un savoir et d’une connaissance distancés.

L’ouvrage aborde d’autres sujets polémiques qui sont autant de jalons dans la carrière de Mona Ozouf, comme le « féminisme à la française », la laïcité et la trace de Jules Ferry dans l’histoire de France. Il se termine sur une facette moins connue de cette femme brillante : la critique littéraire. Pendant près de quarante ans, Mona Ozouf a tenu une chronique dans Le Nouvel Observateur. Ses articles ont été réunis dans un précieux ouvrage intitulé « La cause des livres ». Son amie Christine Jordis témoigne avec finesse de l’orientation critique choisie :

« Comme bien des personnages qu’elle décrit, Mona Ozouf est ennemie de la critique justicière ; elle fait aux œuvres étudiées l’amitié courtoise mais néanmoins lucide d’une visite infiniment civilisée. Elle procède en premier lieu par la compréhension, par l’empathie et par esprit de tolérance »

Ce penchant qui incline Mona Ozouf à partager ses enthousiasmes plutôt que ses aigreurs n’exclut pas, à l’occasion, le coup de griffe. Comme à l’égard de Simone de Beauvoir qu’elle appelle malicieusement tante Simone et dont on sent bien qu’elle l’agace :

« Pauvre tante Simone ! Elle qui n’était pas née femme, avait tout fait pour ne pas le devenir, si vite rassurée par la chanson vulgaire et douce dont on berce l’éternel féminin : avec toi ce n’est pas la même chose. »

Que retenir de Mona Ozouf ?
A mes yeux une femme curieuse de tout, indépendante et audacieuse, qui pratique l’histoire avec le plaisir gourmand du style : un style incarné et dense à mille lieux de l’écriture sèchement administrative de tant d’historiens dont le propos peut être intéressant mais qui est totalement dépourvu de ce plaisir du texte sans lequel toute lecture m’est un pensum.
Je retiens aussi une belle profession de foi. Celle qu’elle prononce lors de l’inauguration du Collège François Furet d’Antony, sous le couvert de l’hommage qu’elle rend à son ami décédé quelques années plus tôt :

« François Furet appartenait à une génération qui vivait dans la foi, alors canonique, de l’engendrement de l’homme par l’histoire. Il l’avait définitivement abjurée après sa rupture avec le Parti communiste, rupture sans lendemain ni regrets, après laquelle il n’acceptera plus jamais de se loger dans aucun déterminisme, ni structuralisme (Lévi-Strauss), ni géographique (Braudel), ni sociologique (Bourdieu). Il a alors répudié l’idée que l’homme est le produit de structures et le déterminent et ne lui offrent au mieux qu’une illusion de liberté ».

Le livre sur le site de Flammarion 

TOUR DU MONDE, un ALBUM de CHANSONS d’HÉLÈNE PIRIS – Une écoute de Paul Guiot

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Paul GUIOT

TOUR DU MONDE, un album de chansons d’Hélène Piris, la p’tite bête de scène qui monte qui monte qui monte !

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Auteure, compositrice, interprète, multi-instrumentiste, arrangeuse un rien dérangée … Hélène Piris a plus d’un tour dans son monde. Son dernier album ? Un bijou, un cadeau de cette bonne dame (très) nature. Avec cet opus copieux, la jeune artiste lyonnaise nous offre un ticket pour un Tour du Monde sans kérozène, rien de moins !

Les textes développent les thèmes de l’appartenance à la terre (Belle Phocéene, Tu reverras ton pays, Les montagnes de l’Atlas…). Qu’il soit de pierre, d’argile ou de sable, Hélène regarde le monde à travers ses beaux yeux rieurs : … quand j’dis que l’monde est beau / alors que toi tu crois / que l’monde est aussi laid que toi…  Dans la chanson « Tour du monde », elle pressent la vanité qu’il y a à vouloir fouler chaque cm² de notre planète meurtrie : Qu’est-ce qu’on fait / qu’est-ce qu’on fait après / quand on en a fait le tour

Pas naïve et un brin nostalgique, la donzelle, quand elle chante « Tu reverras ton pays », la chanson qui m’a semblé être le bijou, la cerise sur le gâteau de son univers musical : Mon pays / Où es-tu / Vestiges d’un royaume perdu / Je ne sais plus qui tu es / As-tu jamais existé / Es-tu encore mon pays ?

Préférant les percussions aux batteries électroniques, Hélène privilégie les instruments acoustiques – et quel bonheur ! Parfaitement à l’aise dans tous les styles musicaux – que ce soit le folk le jazz ou la java -, Hélène, avec ou sans sabots, est la digne descendante des Brassens, des Nougaro… Rien de moins !

Il faut la voir sur scène ! Qu’elle soit accompagnée de ses amis musiciens ou enfourchant son violoncelle en solo, Hélène vous offre sa pêche, sa voix fraîche et azurée, son talent d’interprète, le tout saupoudré d’une pointe humour malicieux.

La vie d’Hélène est faite d’échanges. Elle accompagne d’autres artistes, comme son cœur de chanteur, Frédéric Bobin, qui a lui-même prêté sa voix et sa guitare à l’album.

Cette année, elle passait en première partie d’artistes comme Liane Foly ou Sanseverino. Son agenda ne désemplit pas… Suivez-la via sa page Facebook ou son site internet et essayez d’aller à sa rencontre, vous ne le regretterez pas.

Dans sa dernière chanson en date, Ma chérie, Hélène évoque avec beaucoup de douceur une pratique barbare tristement célèbre, l’excision :

Belle Phocéenne 

Les montagnes de l’Atlas

Film « ambiance studio d’enregistrement » 

La page Facebook d’HÉLÈNE PIRIS

Le site d’HÉLÈNE PIRIS

 

VIVRE de JEAN-JACQUES RICHARD (Acrodacrolivres) – Une lecture d’Éric Allard

Un beau mais grave petit (par le format) livre qui rend compte, il semble, d’une expérience personnelle de l’auteur, Jean-Jacques Richard, photographe et poète sensibles, être pétri d’humanité et au sourire désarmant.

Dans Vivre, le narrateur apprend la récidive de son cancer de la prostate et la nécessité d’une délicate opération qui, étant donné qu’il est cardiaque, ne lui donne que peu de chance de survivre à l’anesthésie.

Si l’opération – qui aura duré cinq heures – est un succès, elle va générer chez lui toute une année de douleurs, de complications et d’un rétablissement progressif pour pouvoir revenir à une vie normale.

Au plus fort de l’épreuve, le narrateur tire cette leçon de ce que peut un corps, comme l’écrivait Spinoza.

Pendant toute une période, j’avais été dans l’impossibilité de me concentrer sur quoi que ce soit. Je vivotais plus que je ne vivais réellement. En cas de danger, le corps a cette faculté incroyable de préserver l’essentiel de notre énergie pour les fonctions vitales majeures. Il sélectionne les plus importantes et met le reste en veilleuse. Mon corps a concentré tous ses efforts pour me permettre d’endurer la douleur.  

L’homme prend dès avant l’opération le parti de régler ses affaires et d’en aviser ses proches comme on tire un trait au-dessous d’un travail bien fait, puis de ne vivre que le moment présent sans s’embarrasser de regrets ni remords car il est inutile de s’en faire pour les choses sur lesquelles on n’a pas d’emprise.

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Jean-Jacques RICHARD

La relation la plus touchante du livre est celle qu’entretient le narrateur avec ses petits-enfants auxquels il démontre qu’il sera toujours vivant pour eux tant qu’ils auront des souvenirs de moments heureux vécus ensemble. Il suffira qu’ils ferment les yeux pour se rappeler…

C’est pour finir ceux qu’on voudrait le plus protéger  qui sont les plus perspicaces.  Je veux parler des enfants bien sûr.  Dès qu’on essaie de leur cacher quelque  chose, ils ont comme un radar (…)

Mais c’est d’eux aussi qu’on retire le meilleur soutien. D’un geste, d’une parole, d’un sourire, ils nous réconfortent de la manière la plus juste et la plus chaude qui soit. Un câlin, un bisou, une présence..

Un livre à lire pour quand la vie se réduit à un fil d’existence. Un livre fort dans le sens où il peut apporter soutien et réconfort dans ces périodes où vivre s’éprouve comme un cadeau, un bonheur de chaque instant.

Mais laissons à Jean-Jacques Richard le mot de la fin de son ouvrage qui est un message d’espoir.

Vivre avec l’insouciance d’un enfant, l’insolence d’un adolescent et le savoir d’un adulte. Et même si le physique ne suit plus, c’est avec la tête qu’on voyage.

C’est paru dans la collection Livre au carré de chez Acrodacrolivres.

Le livre sur le site de Jean-Jacques RICHARD

La collection Livres au carré chez Acrodacrolivres

Le site de Jean-Jacques RICHARD