VOYAGE EN ITALIE de GOETHE (Bartillat) – Une lecture de Jean-Pierre Legrand

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Jean-Pierre LEGRAND

Les éditions Bartillat ont eu l’heureuse idée de rééditer voici quelques années le Voyage en Italie de Goethe.

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Nous sommes le 3 septembre 1786, à Carlsbad, petite ville d’eau de Bohême. Goethe a 37 ans. Conseiller du Duc Karl August, englué dans une relation amoureuse qui s’étiole, Goethe n’a plus rien publié depuis Werther. Quelques écrits, plusieurs tentatives avortées, un ennui pesant, tout indique une crise : le nœud coulant d’une carrière établie se resserre ; Goethe pressent que son génie se fane. Il lui faut renaître. Sans prévenir ses amis en villégiature avec lui, il quitte Carlsbad ; ou plutôt la fuit ; direction l’Italie !

Le projet est simple et ambitieux à la fois :

« Il s’agit de reprendre intérêt au monde extérieur, d’essayer et d’éprouver mon esprit d’observation ; de constater jusqu’où s’étendent mon savoir et mes connaissances, si mon œil est clairvoyant, pur et vif, le nombre d’objets que je puis saisir à la volée, et si les plis qui se sont formés et imprimés dans mon esprit se peuvent encore s’effacer ».

Un trait de la pensée de Goethe se dévoile ici : pour lui, art et connaissance sont intimement mêlés. Esprit encyclopédique, Goethe s’intéresse à tout : les sciences avec la botanique, la minéralogie, la géologie, la physique et les arts,  surtout la sculpture, la peinture et le dessin pour lequel il fait montre de dispositions. Par cette curiosité « active » il se distingue d’un Rousseau qu’il respecte sans vraiment le comprendre. Rousseau s’exclut du monde, Goethe souhaite le mieux connaitre, l’embrasser dans toutes ses dimensions. Rousseau herborise en collectionneur, Goethe en botaniste.

Goethe arrive à Venise le 28 septembre 1786. L’enchantement est immédiat sous la forme très proustienne d’un souvenir d’enfance jusque-là oublié. Lorsque la première gondole s’est approchée du coche d’eau, Goethe se rappelle un jouet de son enfance. De son voyage en Italie, son père avait en effet ramené un joli modèle de gondole dont aux jours de grande faveur il permettait à son fils de s’amuser. Réminiscence et tout à la fois voyage sur les traces du père : « les éperons de tôle brillante, les cages noires des gondoles, tout m’a salué comme une vieille connaissance : j’ai senti une aimable impression d’enfance qui m’avait fui longtemps ».

Mais le but premier de Goethe, c’est Rome : il y fait son entrée le 29 octobre 1786. Rome est un rêve qui le hante depuis longtemps. Il y retrouve une petite communauté de peintres allemands parmi lesquels Tischbein qu’il n’a jamais rencontré jusqu’alors et  avec lequel il correspond depuis longtemps. Il y redécouvre aussi les chefs d’œuvres de Raphaël  qu’il admire mais qu’il ne connait que par des reproductions imparfaites. Tout se passe, qu’il s’agisse des êtres ou des œuvres,  comme si ce sensuel cérébral voulait réconcilier les sens et la représentation, le sentiment et l’idée :

« J’ai vu à la Farnésine l’histoire de Psyché, à Saint Pierre in Montorio, la Transfiguration de Raphaël, toutes vieilles connaissances comme des amis qu’on s’est fait de loin par la correspondance et qu’on voit maintenant. C’est autre chose pourtant de vivre avec les personnes ! »

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Le sol classique dans lequel Goethe plonge toutes ses racines n’est pas qu’à Rome. Il est aussi en Sicile où il se rend bientôt, faisant d’abord une halte à Naples.
Naples le transporte par cette espèce d’exubérance colorée et profuse qui fait son quotidien. Traversant le Môle, un des endroits les plus animé de la ville, Goethe y aperçoit d’un seul regard, un polichinelle qui se bat sur un tréteau avec un petit singe et en arrière, un balcon où « une fort jolie fillette » offre ses charmes.  Rentré à son auberge, il se divertit d’un des garçons qu’il a simplement envoyé quérir du papier et des plumes : « Un peu de malentendu, de lenteur, de bonne volonté et de malice a provoqué la plus agréable scène, qu’on pourrait produire sur tout théâtre avec succès ».

Naples est une ensorceleuse. Seul un désir puissant peut décider Goethe à la quitter : le désir de voguer vers la Sicile, sur les traces d’Homère.
A Palerme, Goethe se repose dans les jardins de la Villa Giulia. Un banc élevé lui donne une vue sur les allées fleuries et la mer ; une vapeur marine estompe les couleurs qui s’offrent au regard en une nuance azurée ; Goethe rêve, transporté dans l’antiquité : « les flots noirâtres à l’horizon boréal, leur lutte contre les courbures des anses, l’odeur particulière de la mer vaporeuse, tout rappelait à mes sens et à ma mémoire l’île des heureux Phéaciens. Je courus acheter un Homère, pour lire ce chapitre avec une grande édification ». Une fois encore, la connaissance intellectuelle trouve son relais dans les sens : « l’Odyssée est enfin pour moi une parole vivante ».

Sur le plan sentimental, Goethe se montre très discret : on devine ici ou là l’une ou l’autre idylle mais l’homme craint les attachements en terre étrangère. Il croise aussi la route de la très capiteuse Lady Hamilton. Même si rien ne se passe entre eux, il est manifestement sous le charme de cette belle sophistiquée :

« Elle laisse flotter ses cheveux, prend deux châles et varie tellement ses attitudes, ses gestes, son expression qu’à la fin on croit rêver tout de bon. Ce que mille artistes seraient heureux de produire, on le voit ici accomplit, en mouvement, avec une diversité surprenante ».

En entamant son voyage d’Italie, Goethe voulait renaître à lui-même. Retrouvant un sol classique jusque là imaginé, il a refait avec Ulysse, son « saint patron », ce voyage initiatique dont le but ultime n’est pas de s’éloigner des autres mais au contraire de s’en rapprocher. Mon désir de voir ce pays était mûr depuis longtemps, écrit-il.

« A présent qu’il est satisfait, je retrouve au fond de mon cœur, pour mes amis et ma patrie, l’affection la plus tendre, et le retour me sera doux ».

Le Voyage d’Italie est un beau livre. Publié pour la première fois plus de deux cent trente ans après le périple de Goethe, il se ressent sur la fin de cet éloignement par un certain délitement. Mais cet éloignement est aussi l’artisan d’une réappropriation du souvenir qui en fait bien plus qu’un récit de voyage, une œuvre de création.

Le livre sur le site des Editions Bartillat

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Goethe dans la campagne romaine de J. H. W. Tischbein, 1787.
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