2019 – DE FOIRES EN SALONS : LA FILIATION / Une chronique de Denis Billamboz

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Denis BILLAMBOZ

Ces deux textes racontent des histoires où l’un des personnages le plus important est confronté au problème de la connaissance de ses racines. L’héroïne d’Evelyne WILWERTH est convaincue qu’un mystère entoure sa naissance mais personne ne veut lui parler. L’un des protagonistes du roman de CHI Zijian découvre brusquement que son arbre généalogique n’est pas celui qu’il croyait jusque là.  Une bonne occasion de poser le problème de la paternité au moment où de nouveaux modes de procréation sont envisagés.

 

Tignasse étoile

Evelyne WILWERTH

M.E.O.

Tignasse étoile

 

Evelyne Wilwerth a écrit ce livre comme le livret d’un opéra, un petit opéra en la circonstance, les grands airs seraient la partie racontée par Jacinthe, la jeune héroïne, et les récitatifs seraient les textes écrits en italiques, à la troisième personne, par le narrateur ou à la première pour les parties confiées par Jacinthe à son cahier intime. Avec ce processus littéraire faisant alterner des parties racontées par l’héroïne et des parties rapportées par le narrateur, l’auteure met en scène en autant de chapitres qu’il y a d’anniversaires pour Jacinthe entre ses huit ans et ses dix-huit ans, plus un pour se vingt-cinq ans, la vie de cette gamine entre sa mère qu’elle n’aime pas plus que l’école, son père qu’elle aimerait bien si, comme la mère, il ne fuyait pas les questions et son pote de l’école un jeune Afghan qui habite dans un grand immeuble qu’elle ne devrait pas fréquenter.

Évelyne Wilwerth
Evelyne Wilwerth

Jacinthe est une bourgeoise, sa mère est la collaboratrice, proche, très proche, d’un ministre de la culture, son père est un professeur de français à la pédagogie très personnelle et elle, elle est une gamine qui ne ressemble en rien à sa mère. C’est une sauvageonne à la tignasse ébouriffée qui refuse violemment qu’on y touche, elle ne se sent bien qu’avec la famille de Jorand, son copain afghan. Elle est très étonnée d’être née à Ottawa, six mois avant terme, ça ne colle pas, d’anniversaire en anniversaire elle y croit de moins en moins et elle ressemble de moins en moins à la grande bourgeoise qui lui sert de mère. Elle veut savoir mais même son père ne collabore pas plus que l’oncle préféré, ils fuient…

Cette histoire est très contemporaine, elle met en scène des thèmes très actuels : la procréation, les nouvelles formes de maternité et de paternité, les familles à géométrie variable, les arbres généalogiques complexes, et ceux qu’on oublie trop souvent les enfants qui ne comprennent rien à leurs origines. Mais ce que j’ai aimé surtout dans ce livre c’est :

  • Sa brièveté, Evelyne Wilwerth maîtrise le court que j’apprécie beaucoup, quelques mots, quelques phrases en disent souvent beaucoup plus que de longs discours ;
  • La poésie qu’il comporte, certains textes sont quasiment des poèmes en prose ;
  • Le langage très fluide, très choisi qui apporte une grande souplesse au texte sans lui retirer une once de sa puissance.

Ce texte n’est pas plus un plaidoyer qu’un réquisitoire, c’est seulement un rappel adressé aux adultes qui se sont beaucoup préoccupés de leurs droits en matière de reproduction sans beaucoup penser aux droits des enfants à connaître leurs racines. Mais au-delà de toutes les querelles familiales, il reste l’art, pour Jacinthe, la peinture, l’émotion artistique et les émotions que la nature apporte quand on la parcourt avec tout le respect qu’on lui doit. Et pour moi il reste cette qualité d’écriture qu’Evelyne Wilwerth réinvente en utilisant ce processus littéraire qui m’a enchanté. C’est un beau texte !

Le livre sur le site des Editions MEO

Le site d’Evelyne WILWERTH 

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À la cime des montagnes

CHI Zijian

Editions Picquier

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A la pointe extrême du nord de la Chine, là où elle côtoie la Sibérie, là où le froid et la neige n’incitent pas les populations à venir se fixer, là est née Chi Zijian, l’auteure de ce vaste roman qui raconte l’histoire d’un village perché au sommet d’une montagne à l’époque où Mao tenait fermement le timon du pays. En lisant les premiers chapitres de ce livre, j’ai eu l’impression de lire un texte d’une héritière des grands classiques chinois : Lu Xun, Mao Dun, Shen Congwen, Yu Hua ou d’autres encore qui ont raconté l’histoire des campagnes chinoises dans un style assez lent, peut-être imposé par l’utilisation de nombreux idéogrammes longs à dessiner, très descriptif, soucieux des détails et de la vie dans la nature. Mais après ces premiers chapitres, j’ai constaté que Chi Zijian a une vraie culture littéraire occidentale, elle connaît très bien les problèmes de nos civilisations qu’elle n’hésite pas à glisser dans son texte même si je ne suis pas convaincu qu’ils appartiennent particulièrement aux préoccupations des Chinois et de leurs dirigeants. L’auteure aurait puisé son inspiration dans la nature qu’elle a souvent parcourue et dans les nombreuses légendes que sa grand-mère lui a racontées quand elle était enfant, tout en y ajoutant les fruits de sa culture personnelle.

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Chi Zijian

Chi Zijian construit son récit autour de l’histoire de quatre familles principales et de quelques individus particulièrement caractéristiques. Il y a la famille Xin dont le grand-père est accusé de désertion lors de la guerre contre les Japonais et, surtout Xinlai, le petit-fils adoptif meurtrier qui occupe une large place dans le roman ; la famille Shan de Belle-sœur Shan abandonnée par son mari, qui élève seul son enfant un peu débile ; la famille An qui prend une large place notamment avec Brodeuse, la grand-mère qui s’occupe de tout et ses enfants Ping, exécuteur des basses œuvres, Tai père de Daying qui décède tragiquement, et surtout sa petite-fille Neige, une naine aux pouvoirs miraculeux ; la famille Tang avec Hancheng le maire de la commune et quelques autres personnages ayant d’importantes fonctions les exposant à la corruption. Comme on peut le constater, cette population comporte de nombreux personnages peu banals qui se rencontrent, comme dans un roman d’Hugo, pour nouer moult intrigues qui, à la fin, se rassemblent pour trouver leur résolution. J’ai eu l’impression en lisant ce livre, comme je le dis plus haut, que l’auteure connaît bien le roman européen.

Dans ces histoires qui se coupent, se croisent, s’emmêlent et, à la fin, se démêlent, Chi Zijian raconte l’histoire d’un village de la campagne chinoise de l’extrême nord du pays. Elle met en scène des personnages souvent cruels, cyniques, violents, corrompus, ayant peu de compassion et de charité. Elle laisse croire que la société chinoise est très préoccupée par les intérêts personnels et que l’intérêt collectif prôné par le régime n’a pas franchement pénétré les campagnes. Comme dans de nombreux romans chinois, l’honneur et l’image projetée ont un intérêt capital, il faut pouvoir marcher la tête haute pour exister et ne pas s’exposer à la moquerie ou à la violence des autres. Le paraître l’emporte toujours sur l’être. Elle ne parle pas, ou presque pas, de politique et de du rôle des institutions, par peur de la censure – peut-être ? – ou parce que celles-ci n’ont pas pénétré profondément les campagnes qui sont restées très marquées par les traditions et les légendes anciennes. C’est du moins l’impression que j’ai eue à la lecture de ce vaste roman campagnard qui dégage, malgré tous les vices qu’il raconte, beaucoup d’humanité et de culture.

Chi Zijian possède une véritable maîtrise du roman, des grandes histoires qui s’entrelacent, et une vaste culture. Il faut féliciter les traducteurs qui ont su traduire ce texte en lui gardant tout son sens et sa saveur. Et l’éditeur qui gratifie le lecteur de l’arbre généalogique de chaque famille, ce qui l’aide bien à suivre les tribulations des protagonistes de toutes les intrigues que l’auteure noue dans ce texte.

Le livre sur le site des Editions Picquier

Les livres de CHI Zijian chez Picquier 

 

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