2019 – DE FOIRES EN SALONS : BIOGRAPHIES / Une chronique de Denis Billamboz

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DENIS BILLAMBOZ

La littérature ça sert aussi à raconter la vie des autres. J’ai eu la chance au cours des derniers mois de lire deux livres qui évoquent la vie de deux artistes dont l’un a illuminé le monde de la sculpture et de la peinture : ALBERTO GIACOMETTI et l’autre illumine encore le monde de la danse et de la chanson : EBALE ZAM MARTINO. Deux artistes très différents mais deux artistes portés par la même passion pour leur art, deux artistes qui ont aussi connu leur lot de déboires et de souffrance.

 

ZAM

Zam Martino Ebale

M.E.O.

Zam

Zam sur la scène, c’est un désormais quinquagénaire camerounais, naturalisé Belge qui exerce les trois facettes de son talent : la danse, la chorégraphie et le chant sur les podiums européens, belges notamment, et africains à travers des projets estampillés nord-sud par différentes institutions internationales. Dans cet ouvrage autobiographique, il raconte comment la danse l’a saisi dès son enfance, pourquoi il a dû quitter son pays et se réfugier en Belgique où après un long combat, il a obtenu un statut pérenne tout en développant son art.

Petit-fils de lépreux, fils d’une importante personnalité politique proche du président du Cameroun, il appartient à une famille nombreuse où le père pratique la bigamie. Il est l’un des enfants de la première épouse délaissée mais s‘entend très bien avec la seconde. Il a une grand-mère métisse dont il a hérité une part de son talent. « Ils ont d’abord vécu à Yaoundé, puis mon père a été muté à Garoua …. C’est donc là que je suis venu au monde le 10 avril 1969, dans une famille bigame de la bourgeoisie protestante camerounaise ». Cette famille très aisée connaît le malheur quand le père décède beaucoup trop jeune, la seconde épouse sait faire fructifier son héritage alors que sa mère, une artiste, dilapide sa part très vite. La première fratrie vit alors dans la précarité et Zam Martino décide de quitter l’école pour alléger les charges familiales et améliorer ses revenus en donnant des cours de danse. Il possède un réel don pour la danse et le chant, il réussit rapidement acquérant vite une certaine notoriété dans son pays. Ce succès fait des jaloux et des envieux qui dénoncent son homosexualité, un délit au Cameroun, il doit s’enfuir pour échapper à la prison.

Après un long périple et bien des démarches, il se fixe en Belgique grâce à l’aide de personnes qui croient en lui et en son talent qu’il toujours cultivé en suivant de nombreuses formations. Quand il n’était encore qu’un tout petit enfant, sa grand-mère l’avait introduit dans le cercle de la danse des femmes, elle lui avait prédit : « Tu danseras et chanteras toute ta vie ! ». « Les trois piliers de mon existence sont réunis en un flash : la danse, la féminité, la spiritualité ». La grand-mère avait décelé son talent pour la danse et son ambiguïté sexuelle, il serait un homme-femme, un être inquiétant et respecté dans l’univers animiste, pour son rôle d’intermédiaire entre le monde des morts et le monde des vivants. Sa mère avait prédit : « Toi, si tu étais une femme, tu serais un scandale dans la société. Tu iras très loin ! ».

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La vie de Zam s’articule autour de ces trois facettes, il danse dans de nombreuses structures avec de nombreux partenaires venus d’horizon très divers mais il ne se contente pas de danser, il crée de nombreuses chorégraphies dont certaines ont un réel succès. Il assume sa féminité en découvrant la spiritualité dans le bouddhisme qui deviendra sa voie, son chemin dans la vie.

« Le bouddhisme m’a fait comprendre que tout est question de conscience. Nous avons tout en nous. Il suffit d’un déclic pour nous le révéler ».

Le bouddhisme lui ouvre la voie de la spiritualité qu’il cultive par de nombreuses séances de méditation lui permettant de surmonter les crises graves qu’il doit parfois traverser. Il a connu l’expérience de la mort, il échappe à deux noyades, de la douleur ressentie à distance, il est malade quand d’autres souffrent ou meurent, Il est atteint de la maladie qui emporte son frère son frère au moment où celui-ci décède, la croyance en des forces occultes, en l’ésotérisme. Il perd deux frères, une sœur adoptive, son père trop tôt et plusieurs amis très chers. La pratique de la méditation bouddhiste est la bouée de sauvetage qui lui permet de traverser toutes ces épreuves et croire en une vie après la mort.

« Je suis persuadé que, lorsque l’on meurt, notre âme rejoint la grande conscience universelle pour revenir dans un autre corps, et que ce qu’on a accompli dans la vie … peut devenir immortel. »

Toute sa vie s’articule alors autour de la danse, du chant et de la chorégraphie qu’il pratique en puisant dans sa part de féminité et dans la spiritualité bouddhiste. Il devient un défenseur de la cause des homosexuels au Cameroun, mais partout ailleurs aussi, en élargissant son combat à la lutte contre toutes les discriminations. Son art est imprégné d’un profond humanisme qu’il essaie de transmettre dans ses spectacles et ses enseignements.

« Il s’agit en dernière analyse de ramener l’humain à l’humain. Et cet humain est digne de respect, quel qu’il soit, homme ou femme, noir ou blanc, hétéro ou homosexuel, chrétien, bouddhiste ou animiste… »

Dans ce poignant témoignage, j’ai retrouvé quelques expériences que j’ai personnellement connues : la jungle des financements publics qui semblent aussi inextricable en Belgique qu’en France ou qu’au sein des méandres des institutions européennes.

« Les financements publics sont d’ailleurs très contraignants, ils requièrent énormément d’énergie pour les tâches administratives au détriment du travail sur le terrain ».

Je confirme.  Je me suis aussi souvenu que, quand j’étais investi dans la gestion du sport, une grande compagnie nationale avait, pour son mécénat, décidé d’investir dans ce qui appartient à chacun d’entre nous : le geste et la parole. Elle avait recherché des activités qui exprimaient la quintessence de ces deux attributs humains, elle avait choisi la gymnastique pour l’épure du geste (elle aurait pu choisir la danse) et le chant pour la parole. Zam aurait pu répondre à ces attentes.

Zam a transcendé son art par la spiritualité qu’il y intègre et avec l’humanité qu’il y insuffle éclairant ainsi la citation d’Ellen Degeneres que la préfacière, la députée européenne, Maria Arena, a placé en exergue de son texte :

« Il est temps que nous aimions les gens pour ce qu’ils sont et qu’ils aiment qui ils veulent ».

Le livre sur le site des Editions M.E.O.

Le site de ZAM

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ALBERTO GIACOMETTI – Ascèse et passion

Anca Visdei

Odile Jacob

Alberto Giacometti, ascèse et passion

Le 11 mai 2015, chez Christie’s à New York, « L’Homme au doigt » une statue de Giacometti est adjugée pour 141.285 millions de dollars, devenant ainsi la statue la plus chère jamais vendue au monde, devançant une autre statue de Giacometti adjugée 103.93 millions de dollars en 2010. Voilà au moins une bonne raison de s’intéresser à cet artiste et de découvrir ce que fut sa vie d’homme et d’artiste. Anca Visdei a mis ses pieds dans les pas du maître, elle est retournée aux sources, dans le Val Bregaglia, dans les Grisons, là où il est né. Les Grisons c’est le plus grand canton de Suisse mais le moins peuplé, c’est un massif de pics et vallées profondes au rude climat qui attire cependant les touristes fortunés et les hommes d’affaires les plus riches de la planète. Coincé entre l’Italie, l’Autriche, le Liechtenstein, c’est un canton dont beaucoup partent pour exporter leur savoir et en acquérir d’autres.

La famille Giacometti est arrivée dans cette vallée au début du XIX° siècle, elle observe strictement la religion réformée qui, sous la férule de sa mère tutélaire, marquera Alberto toute sa vie. L’art est un gène familial, le père est un peintre reconnu, d’autres membres de la famille sont aussi reconnus pour leur talent artistique. Anca Visdei explore tout l’arbre généalogique des Giacometti pour évaluer l’impact de ce gène artistique. Depuis son enfance Alberto dessine, peint, avec son père qui l’encourage à partir pour voir d’autres choses, d’autres formes d’art. Le fils voyage mais très vite, vers ses vingt ans, il se fixe dans une baraque, un atelier logis plutôt sommaire, avec son frère Diego à Paris, près du célèbre boulevard du Montparnasse. Diego, le frère fêtard que ses parents lui ont confié, restera toute sa vie avec Alberto dont il est inséparable même pour les biographes, c’est lui qui réalise les armatures, les moulages, les patines, les accessoires, il est adroit, il a du talent mais ce n’est pas un artiste, c’est plutôt un artisan d’art qui acquerra une certaine notoriété après la mort de son frère.

A Montparnasse Giacometti se consacre totalement à son art, négligeant totalement le confort matériel et les plaisirs de la vie « il renonce même à l’orgueil de la réussite, du succès et de la gloire… Vœu de pauvreté, vœu de chasteté (du cœur), vœu d’humilité ». Les oreillons dont il a souffert dans son adolescence ont jeté un doute sur sa virilité et le détournent des femmes sauf de celles qui font payer leurs étreintes. Anca Visdei le suit pendant ses longues séances de travail dans son austère atelier où il respecte la poussière et tyrannise ses modèles et dans ses longues escapades nocturnes avec les péripatéticiennes de Saint-Denis et de Montparnasse. Il est devenu un sédentaire qui ne voyagera qu’à la toute fin de sa vie. Toute sa vie, il restera un austère protestant, torturé par la recherche de son art qui ne lui donne jamais satisfaction, par ses œuvres qu’il ne parvient jamais à achever, par les femmes qui l’effraient, soumis à la force tutélaire de sa mère.

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Anca VISDEI

L’auteure le suit ainsi dans sa traversée artistique du demi-siècle (début des années 20 – 1965) qu’il vit à Montparnasse, perpétuellement à la recherche de l’aboutissement de son art. « …, après avoir exploré successivement le cubisme, et même très partiellement le futurisme, connus à Paris, le postimpressionnisme et le fauvisme transmis par son père, Giacometti n’a cessé de chercher plus loin dans l’histoire de l’art ». Passant par Cimabue, Giotto, Piero della Francesca et Le Tintoret, il continuera sa quête jusqu’à l’exploration des arts primitifs pour transposer sa recherche dans son œuvre. Elle l’accompagne aussi quand il rencontre enfin le succès et la gloire de son vivant, contrairement à beaucoup d’autres artistes, mais il n’en profitera peu vivant toujours dans son austère demeure avec une femme qu’il n’aime pas et avec une maîtresse qui lui soutire son argent.

La biographie d’Alberto Giacometti ce n’est pas seulement le récit de la vie d’un immense artiste torturé, c’est aussi un demi-siècle d’histoire de l’art à Montparnasse quand ce quartier de Paris était le centre du monde artistique et culturel, là où tous les grands artistes se sont tous rencontrés un jour ou l’autre. Et nombreux, très nombreux, sont ceux qui ont eu l’honneur de côtoyer le maître, l’auteure nous raconte ses rencontres, ses aventures, ses amours, ses querelles, ses disputes, comment Breton l’a expulsé des Surréalistes, comment il a noué une belle amitié avec un cousin d’Anne Frank dont la famille fut elle aussi décimée par les Nazis. Cette biographie, c’est une page d’histoire de l’art, et même une page d’histoire tout court, quand le monde culturel et littéraire ne résistait pas au tropisme de Montparnasse. Quand Alberto Giacometti était toujours là entre son atelier, les brasseries du quartier (Le Dôme, La Closerie des Lilas, Chez Adrien…) et les trottoirs de Saint-Denis et de son quartier et quelques voyages pèlerinages dans ses Grisons natals quand il avait besoin de se ressourcer.

Le plus impressionnant dans cette biographie reste cette foule immense de personnalités aujourd’hui devenues célèbres que le maître a eu l’occasion de fréquenter et parfois même très intimement.

Le livre sur le site des Editions Odile Jacob

Le site de la Fondation Giacometti

 

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