CHEMIN FAISANT de JACQUES LACARRIÈRE (Fayard) / Une lecture de Jean-Pierre Legrand

Le TOP 5 de JEAN-PIERRE LEGRAND
Jean-Pierre LEGRAND 

J’ai lu Chemin faisant voici trente ans. En faisant de l’ordre dans ma bibliothèque il s’est rappelé à mon (très bon) souvenir et j’ai eu envie de le relire.

Chemin faisant

Arrivé à une période charnière de sa vie, Lacarrière entreprend un long périple à pied  qui le mène des Vosges aux Corbières. Son but est simple mais très ambitieux : s’évader de la temporalité du quotidien, partir sur les chemins et « découvrir, rencontrer des inconnus qui pour un temps, cessent de l’être » , puis, de ce miel, faire une œuvre. Qu’on ne s’y méprenne pas, ce livre n’est pas un banal récit de voyage. Il ne se contente pas d’enfiler une succession de notes prises sur le vif, ni même de simplement raviver les souvenirs endormis au creux de ces notes.  Au fil de la marche, un certain nombre d’impressions ont déjà déposé que les notes ont recueillies.  Dans le travail de réécriture,  la mémoire à son tour affine ces premiers choix, « efface ou exalte un visage, un signe fugitif, un instant privilégié, (…) les mêle en un monde nouveau, le seul qui demeure aujourd’hui de ce qui fut vraiment vécu ». Mon vrai voyage poursuit l’auteur, « c’est ce livre où je reprends les traces anciennes ». Cette façon d’envisager le temps et la mémoire excède le cadre de simples impressions de voyage ; elle suggère que le chemin ne révèle son tracé véritable qu’une fois parcouru et que  les instants vécus reçoivent leur signification d’un accomplissement qui les transcende. Jacques Lacarrière ne se contente pas de se remémorer les chemins perdus dans le vallonnement des heures : il les réinvente  par la magie d’une œuvre.

Suivons Lacarrière dans sa marche. Il part de Saverne. Très rapidement, on perçoit  chez ce méditerranéen d’adoption l’ombre d’une déception. Ces paysages fatigués ne le transportent pas ; déjà (nous sommes dans les années 70) les oiseaux ont commencé à se faire plus rares , la stridence des tronçonneuses a remplacé le choc étouffé des cognées, et surtout ce « wanderer » qui n’est ni touriste, ni vacancier ni agent de commerce, semble éveiller un peu partout, une sourde méfiance bien éloignée de l’hospitalité chaleureuse qu’il connut naguère en Grèce. Il y a aussi ce mauvais goût qui envahit les campagnes les plus reculées : « Un voyage en France, c’est aussi cela : fréquenter la laideur française ». Dur…

Le charme hypnotique de la marche opère cependant. Lacarrière lâche prise,  s’abandonne « aux délices de la forêt ensommeillée à l’aube (…),  à la  lumière des hêtraies, dont les grands troncs  fusent vers le ciel, avec cette écorce grise et lisse où glisse le soleil , évoquant des forêts antiques, lieux des gnomes, des esprits et des druides », Et voici que surgit, au débouché d’une clairière, prolongeant l’ombre d’un passé qui s’évanouit, un épouvantail, dernier gardien d’un univers fantasque et tragique. Un autre matin, de l’aube monte un chant étrange et troublant fait de notes flûtées et de psalmodies modulées : une jeune fermière coiffée d’un grand chapeau de paille rassemble son petit troupeau ; on se croirait dans Virgile.  Plus loin il y a ce petit vin rosé bu dans la chaleur de midi avec des bûcherons. Et  encore un certain soir, chez la veuve d’un vieux paysans mort d’un coup, dans le pré où il semait les trèfles, ce vin d’Auvergne  avec un goût âpre et curieux, presque salé, bu à petites gorgées « en regardant dehors le pré illuminé par le soleil couchant ».

Image associée
Jacques Lacarrière (1925-2005)

Pourtant, une petite pointe taraude l’âme ; un sentiment vague de regret et d’insatisfaction persiste: malgré les lenteurs de la marche, Lacarrière est gagné par l’impression de n’être qu’un passant pressé, de tout traverser en vitesse, de ne rien voir véritablement, de ne rien partager. On ressent assez vite que davantage que la (re)découverte de la France, ce voyage est une tentative de conjuration du temps. Si chaque rencontre se perd dans son évanescence même, peut-être est-il possible de la transfigurer en abolissant ses liens avec le présent immédiat. D’où, tout au long du texte, la rémanence d’un lointain passé et la magie lexicale des terroirs. Dans certaines régions, en certains visages et à mille détails entrevus, Lacarrière croit discerner la survivance de la lointaine ascendance gauloise, comme si tout un passé et une culture depuis longtemps disparue affleuraient encore pour qui sait l’observer, dans « une façon de tenir un outil, de marcher, de s’asseoir, parfois même de parler et, qui sait ? une certaine façon de hocher la tête et de garder le silence ». De même, les chemins parcourus s’ouvrent sur une découverte inattendue : le surgissement de mots inconnus – chaleil, couderc, pégaille, planèze, bioulade… -, autant « de poèmes de terre et d’eau sourdant de la mémoire ancienne ». Lacarrière prend conscience qu’en marchant et en se rendant attentif au monde, ce n’est pas tant l’espace qui change que le temps : par son ralentissement et comme par l’effet d’un déroulement à rebours, cette durée nouvelle influe sur ses perceptions et fait se muer l’espace qui l’entoure en un espace intérieur méditatif propice à l’émergence d’une mémoire ancestrale.

Brusquement, au mitant- du voyage, tout s’éclaire : ici s’annoncent d’autres terres et surtout d’autres rencontres ; un panneau nous en prévient : ICI  COMMENCE L’OCCITANIE. Les noms changent ; au cours d’une même journée on croise Lanuéjols, Changefège, Raspaillac, Nabrigas…

« Cela suffit à donner un air autre à tout ce que l’on voit, au vent que l’on respire, à ceux que l’on rencontre : depuis Mende, le visage des Français s’éclaire, les sourires apparaissent plus souvent, la méfiance recule et l’hospitalité se fait moins difficile. Plus personne ne me demande pourquoi je marche ».

En somme, le vrai voyage commence.

Des Causses aux Corbières, l’enchantement se maintient. Partout, un accueil souriant, des paysages « travaillés » où l’on sent partout l’entremise et la peine de l’homme. Voilà dit l’auteur, « un paysage à taille d’homme, taillé par l’homme, fait pour les yeux et par les yeux de l’homme ».

Puis, au dernier jour du voyage une ultime surprise. Depuis le col de  la Feuilla, d’où la route descend vers Treilles, aux confins de collines ocres parsemées de buissons, on aperçoit une vaste plaine gris-bleu que ne creuse aucun sillon, ne griffe aucun arbre et où le regard ne distingue pas la moindre maisonnette : c’est la mer !

« Je n’avais songé qu’elle était là, si près cette mer d’Ariane, aussi bleue, aussi calme qu’en Grèce quand les meltems ne soufflent pas. (…) Au loin, vers l’est, dans la brume, mes souvenirs imaginent les îles blanches de la Grèce. Je ne suis plus dans les Corbières, sur un sol de rocs et de corbeaux, je suis entre ciel et terre, dans la substance bleue de l’air et de la mer, à mi-chemin de tous les mondes. Déjà je sens, mer, ton eau claire et ton sable blanc, et j’entends une voix familière qui me dit : « Comme Ulysse, il te faut repartir puisque, dans le temps retrouvé, terme et seuil sont une même histoire ».

Le livre sur le site de l’éditeur 

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