2019 – EN ATTENDANT L’ÉTÉ : DE LA POÉSIE DE LANSKINE / Une chronique de Denis Billamboz

DENIS BILLAMBOZ

LansKine, une petite maison d’édition, certes par la taille, mais pas par les talents qu’elle héberge. L’exigence est de règle chez cet éditeur qui consacre une large place à la poésie en vers comme en prose. Et, pour cette chronique, j’ai réuni un très beau recueil d’ISABELLE ALENTOUR en vers et un tout aussi intéressant recueil en prose de GUILLAUME DECOURT. Une moisson de poésie, de rêve et douceur pour attendre les moissons plus concrètes de l’été.

Louise

Isabelle ALENTOUR

LansKine

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Pur produit de la formation scientifique, Isabelle Alentour s’est d’abord tout naturellement investi dans le monde de la recherche avant d’évoluer vers une application plus concrète de son savoir dans le domaine clinique. Elle aborde ensuite l’écriture et propose ce recueil de poésie qui est, pour moi, plus qu’un recueil de poèmes, c’est l’histoire d’une fillette devenue grande, l’histoire de Louise qui aurait suivi le parcours d’Isabelle dans les laboratoires, au chevet des patients, dans toute l’insouciance d’une fillette qui aime ses doudous, les colifichets, les jolis atours, le petit monde qui l’entoure. Mais, en espérant que ce ne soit que de la fiction, Louise est une petite fille trop mignonne qui attire le regard des pervers dont elle devient vite la victime, l’innocence incarnée qu’on martyrise.

Louise, c’est un texte doux, fin, léger, arachnéen, des vers qui s’envolent comme des oiseaux dans un verger ou des feuilles dans une fraîche brise, même s’ils racontent souvent le calvaire de Louise qui commence comme toujours par des regards qui pourraient paraître innocents, surtout aux yeux d’une fillette impubère.

« Cela se passait chaque soir au coucher.

Il se pointait à la porte de la chambre, s’appuyait au chambranle et,

Durant tout le temps de la mise en pyjama, me tripotait de son regard. »

Les regards se font de plus en plus lourds pour prendre consistance, devenir caresses puis gestes et actes sexuels.

« Le sens de tard dans la nuit j/e l’ai appris l’année de mes quatorze ans,

Depuis j/e ne dors plus. »

Louise ne sait même pas nommer ce qu’elle voit, ce qu’elle ressent, ce qu’elle subit, elle n’a pas les mots pour dire ce qu’on lui inflige. Elle régresse, ses repères se dispersent. Son langage n’est pas fait pour raconter ce que l’adulte lui impose.

 « Peu à peu mes lettres se relient.

Certaines, j/e les partage avec certains.

Avec d’autres aucune.

Toutes avec aucuns.

Et avec certaines, pas toutes je vous prie. »

Louise a perdu son identité, elle ne sait plus qui elle est, elle craint son entourage sans avoir qui réellement redouter.

« Est-ce que j/e suis, ce que j/e tente d’être, ce que je n’ose être.

Parfois j/e ne sais qui être.

Pour un peu j/e rêverais d’avoir les ailes d’un oiseau. »

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Isabelle Alentour

Isabelle Alentour a écrit un très beau texte, un texte que j’ai beaucoup aimé même s’il raconte des choses horribles, des choses qui deviennent encore plus insupportables, plus intolérables, quand elles sont décrites avec tant de douceur et de candeur, d’innocence et de virtuosité littéraire. Le texte accompagne la fillette dans sa régression psychique et comportementale en se dégradant, se déstructurant au fur et à mesure que la fillette glisse dans un monde qu’elle ne connait, qu’elle ne comprend pas, qu’elle n’accepte pas, qui la souille à jamais.

« Tout ventre de fille ébréché est un pays envahi. »

Le livre sur le site de LansKine

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Un gratte-ciel, des gratte-ciel

Guillaume DECOURT

LansKine

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J’ai traversé ce recueil de cent-dis-huit poèmes en prose, tous presque identiques dans la forme, quatre lignes en général trois parfois, seulement quelques phrases très dépouillées pour dépeindre un tableau, parfois une nature morte, parfois un paysage, parfois un scène avec personnages, …, comme on visite une galerie de peintures dans un musée. J’ai même entendu la musique de Moussorgski. Chacun des textes de Guillaume Decourt représente une scène de la vie, de sa vie, sa vie à Paris comme cette scène de rue que j’ai choisie car je suis souvent passé par ce quartier pour rejoindre la gare où j’arrivais à Paris et le lieu où nous nous réunissions pour parler de choses sérieuses.

« Une jeune femme habite maintenant tout près du parc Montsouris. Nous devons nous éviter pour ne pas repartir de zéro. Le buraliste de la place de Rungis me prend pour quelqu’un que je ne suis pas. Un personnage célèbre. »

Je n’ai pas connu la dame mais j’ai lu dans le parc cet j’ai traversé la place un certain nombre de fois. Guillaume évoque aussi son séjour dans les îles. Ses poèmes chantent l’Océan Indien entre Madagascar et les côtes du Mozambique où il passé une tranche de sa vie.

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Guillaume Decourt

« Ils se rencontrent à Lourenço Marques. Elle porte des chaussures en pneu de camion militaire. Simonov est bulgare. Une femme qui n’a plus de lait tend son enfant mort. Me voici. Les Russes mangent autour de la piscine. »

Toute la misère de ce pays est contenue dans ces quelques mots. Et il raconte avec la même concision, la même précision, son séjour en Grèce.

« C’est le début du mois de juillet. La grand-mère est morte. Vassili Karistinou, née en 1912 à Céphalonie, veuve pendant cinquante ans, je n’ai pas baisé son front dans l’église. Ses yeux me faisaient peur. »

Ces textes sont de véritables épures, ils sont à la littérature ce qu’un exercice sur la poutre est à la gymnastique. Ils ne comportent que les quelques mots nécessaires pour faire vivre le tableau qu’ils évoquent, tous les mots sont nécessaires aucun ne peut être rejeté. Ces poèmes d’une grande pureté et d’une grande élégance peuvent se lire comme des haïkus en respectant la même scansion, leur chute est tout aussi éloquente. Ce sont des petites histoires dont on peut imaginer les couleurs et la musique en laissant les yeux vagabonder sur la page et l’imagination courir sur les lignes.

Le livre sur le site de LansKine

La maison d’édition LANSKINE

 

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