2019 – EN ATTENDANT L’ÉTÉ : EXERCICES DE STYLE / Une chronique de Denis Billamboz

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Denis BILLAMBOZ

J’ai regroupé sous ce titre deux livres dont les auteurs ont choisi de présenter leur texte selon une forme originale. CÉCILE VILLAUMÉ, bisontine d’origine, a écrit les textes qu’elle propose dans son livre, « à la manière de », elle a sélectionné des auteurs qu’on ne lit plus, ou de moins en moins, et a écrit comme ils auraient pu écrire sur des sujets qui auraient pu les concerner. LOUISE RAMIER a, elle, écrit des texte comme un compositeur aurait écrit sa partition avec la mélodie, les accompagnements et même des intermezzos.

 

Des écrivains imaginés

Cécile VILLAUMÉ

Le Dilettante

Cécile Villaumé, Bisontine d’origine alors que moi je ne le suis que d’adoption, invite le lecteur à une balade littéraire dans le cimetière des écrivains oubliés (Charles d’Orléans, Antoinette Deshoulières, Manon Roland), en voie d’oubli (Gérard de Nerval, Heinrich von Kleist, Louis Pergaud, Paul Morand, Françoise Dolto), pas encore oubliés car ils figurent encore dans certains manuels scolaires ou sont l’objet d’un véritable culte dans des cercles très restreints (Arthur Conan Doyle, Dostoïevski, Mallarmé, Colette, Proust, Ionesco, Marguerite Dumas). Tous ne sont pas encore dans la fosse commune des écrivains oubliés mais peu sont encore lus par des lecteurs plus attirés par les livres présentés en tête de gondole dans les grandes surfaces.

Cette balade littéraire conduit le lecteur de Charles d’Orléans à Marguerite Duras en suivant l’ordre chronologique des dates de naissance des auteurs présentés. Et pour chaque auteur, Cécile Villaumé a écrit un court texte à la manière de l’auteur, une anecdote marquante de la vie de l’auteur, un événement de son temps qu’il aurait pu commenter, elle fait aussi se rencontrer des personnes qui ne sont peut-être jamais vues, … Une façon de faire revivre ses auteurs qu’on a oubliés un peu trop vite. Et peut-être aussi une opportunité pour remettre sur la feuille une langue qu’on ne sait plus écrire bien qu’on la dise belle. Cécile Villaumé connaît bien cette langue dont elle use avec une grande adresse et beaucoup d’élégance, c’est un vrai bonheur de lire ces courts textes, j’ai avalé ce livre d’une traite.

VILLAUMÉ Cécile
Céline Villaumé

L’imagination déployée par l’auteure pour sortir ces écrivains de l’oubli et la finesse de sa langue ne sont pas les seuls arguments qui ont attaché le livre dans mes mains, m’interdisant de le poser avant d’en avoir épuisé le contenu. J’ai été aussi très attiré par les événements qui se déroulent à Besançon ou dans le département du Doubs, l’auteure doit aimer sa région natale car elle n’a pas été avare en clins d’œil et autres allusions à son endroit. J’ai bien ri quand elle a fait employer Jules Bonnot, un triste sire né dans le Pays de Montbéliard, par Conan Doyle ; j’ai suivi studieusement Mallarmé quand il était professeur là où j’ai été potache ; j’ai été ému quand j’ai lu que von Kleist avait séjourné au fort de Joux comme prisonnier alors que je lisais ce livre à portée d’arbalète du célèbre château et j’ai noté quelques traits d’érudition historique : la rue Poitune n’existe plus, il faut avoir étudié un peu d’histoire locale pour la retrouver aujourd’hui… Toutes ces histoires, tous ces événements, toutes ces anecdotes, tous ces clins d’œil à cette terre qui nous est un peu commune m’ont passionné.

J’ai apprécié aussi l’effort fait par l’auteure pour rester le plus proche possible de la langue de chaque écrivain mis en évidence, c’est un bel exercice de style. J’ai noté également quelques jolis calembours, jeux de mots, aphorismes, j’ai même noté un zeugme bien venu. Je me souviens de ce jeu de mots car, il m’a bien fait rire : « … haschischin carré dans son fauteuil », j’avoue que je n’ai pas essayé de la calculer.

Cécile, il reste suffisamment d’écrivains oubliés qui ne demandent qu’à réapparaître pour le plus grand plaisir de ceux qui, comme moi, aime notre si belle langue. Alors … la suite au prochain numéro !

Le livre sur le site du Dilettante 

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Partition

Louise RAMIER

Editions Louise Bottu

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A La Nouvelle Orléans, comme le veut la tradition, j’ai caressé le pied de la statue de Louis Armstrong dans le parc qui porte son nom mais, contrairement à ce que dit la tradition, je ne suis pas devenu meilleur musicien pour autant. Vous voudrez donc bien excuser mes propos s’ils ont un peu approximatifs à propos de la « partition » que les Editions Louise Bottu proposent, en ce printemps, à notre lecture. « partition », c’est un texte écrit en deux parties, deux portées, une pour la mélodie et l’autre pour l’accompagnement. La mélodie, c’est l’histoire racontée par un enfant qui partage sa vie avec sa grand-mère ; l’accompagnement ce sont les commentaires que l’auteur ajoute après chaque chapitre avec, en prime, un intermezzo.

L’enfant, une fillette ? un garçonnet ? je ne sais, son âge ? « il change tout le temps… ». On sait seulement qu’il partage sa vie, au moins une partie, avec sa grand-mère qui réside au-dessus d’un bistrot dont les remugles laissent un souvenir impérissables dans les narines de l’enfant. La grand-mère, elle, commence un peu à radoter, ou alors, c’est l’enfant qui ne comprend pas ce qu’elle raconte, qui ne connaît pas son langage, les mots qu’elle emploie. Il raconte ce qu’il voit car il ne croit pas trop ce que la grand-mère raconte, les histoires qu’elle voudrait lui conter. « … les histoires sont toujours bidon, on invente, on s’invente, on y croit, mais dans la cuvette pas question d’histoires, … ». Il n’a confiance qu’en son œil mais depuis qu’il l’a découvert dans la cuvette des WC, il se méfie. Par, « Une nuit chaotique, une nuit agitée, tout qui tourne et l’envie de vomir mais ça ne vient pas. Le tournis s’éternise et la position. A genoux, les avant-bras sur la lunette, …, la tête enfouie dans la cuvette je vois le visage et dans le visage l’œil, l’œil dans le reflet qui fixe mon œil. » Comme l’œil de Caïn dans la tombe.

L’accompagnement, c’est ce que l’enfant emmagasine lors de ses très longues stations dans les toilettes où il lit tout et n’importe quoi, la liste figure à la fin du récit, le Petit Robert, des romans, des magazines, des revues, des textes divers. Une somme de lectures impressionnante qui lui inspire des réactions ou des réflexions sur ce que la grand-mère lui raconte, des remarques qu’il note les unes après les autres sans qu’il y ait une réelle relation entre elles, juste des notes pour éclairer son propos, pour préciser sa pensée.

Cette partition, c’est la vie d’un gamin dans une campagne des années cinquante ou soixante dans un confort très rudimentaire, un confort que j’ai connu moi aussi dans ma campagne. Mais, lui il vivait avec une vieille femme qui n’aspirait à aucune modernité et l’enfermait dans les vieilles histoires qu’elle lui racontait, des histoires de son temps révolu, le gamin est convaincu qu’elles ne racontent que du vent. « … ce n’est pas vrai qu’on colle à la réalité en disant ça raconte des histoires, ça se saurait si les mots collaient à la réalité, les mots collent à langue et des lèvres au réel la distance n’est pas grande, elle est infranchissable, et puis le réel, rien qu’un mot, un mot comme un autre, le poète dit le respecter sans y avoir jamais cru mais bon… ». L’auteur se livre à une réflexion sur la fiction, sur la réalité qu’elle transgresse ou qu’elle dévoile derrière les mots qu’elle détourne, c’est au lecteur de débusquer la vérité dans les méandres d’un texte déconstruit, délayé, condensé, … selon l’inspiration de l’auteur.

Peut-être que la grand-mère, elle a connu Jean dont Louise Bottu a déjà raconté l’histoire en plusieurs épisodes mais ça ce n’est qu’une histoire encore et on sait bien que « … les meilleures histoires finissent par lasser heureusement la cuvette et dans la cuvette l’œil, un reflet frissonnant, un reflet troublant sinon quoi, que faire d’autre … ». Elle radote un peu, elle raconte des histoires peu vraisemblables, elle est un peu rude, la grand-mère, mais l’enfant ne peut dissimuler la tendresse qu’il éprouve pour cette vieille femme qui a contribué à construire l’homme qu’il est devenu.

Le livre sur le site des Éditions Louise Bottu

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