MATRIOCHKA de PHILIPPE REMY-WILKIN (Samsa) / Une lecture d’Éric Allard

Dans le prologue du nouvel ouvrage (prix Gilles Nélod du meilleur récit) de Philippe Remy-Wilkin, on découvre Thomas, un jeune réalisateur, dans la chambre d’un hôtel de Saint-Pétersbourg où il est venu en repérages à l’occasion du festival de cinéma Les Nuits blanches… 

 

Puis l’auteur développe deux séries temporelles de sept sections chacune, l’une qui suit le présent du récit et l’autre qui nous reporte à l’enfance du narrateur auprès d’une mère d’une rare perfidie et d’un père absent jusqu’à une scène qui marquera durablement le jeune homme.

Mais très vite, les lieux et les temps sont déplacés, repoussés ; on quitte Saint-Pétersbourg et même le temps présent du récit pour se retrouver, par glissements progressifs du passé, en 1917 et, d’abord, dans la fameuse Chambre d’ambre, don du Roi de Prusse à Pierre le Grand, dernier tsar de Russie, chambre qui sera démontée pendant la Seconde guerre mondiale et emportée ailleurs.

Les deux lignes narratives qui se jouent des temps et des espaces sont appelées à se rejoindre à l’horizon du texte par l’entremise de deux jeunes filles qui vont faire signe, au propre et au figuré, au jeune cinéaste. Le sous-texte laisse entendre que le dessein de Thomas est de réaliser des images intérieures, trop longtemps refoulées, ou peu s’en faut, dans son subconscient.

Ces images troubles, ténébreuses, ne trouveront leur résolution que plus tard, sans doute dans le film que tournera le cinéaste après qu’il aura symboliquement donné une assise réelle, exploitable artistiquement, à son trauma.

Il n’est pas anodin qu’au début de son périple pétersbourgeois le cinéaste revive par ailleurs au Musée de l’Ermitage l’histoire de l’art et de la peinture, une part donc des images de la création artistique.

Les passages d’un espace-temps à un autre se marquent par une cloison, un mur à forcer au bout d’un couloir, d’une galerie, une prison spatio-temporelle d’où s’évader. C’est une épreuve quasi initiatrice que le jeune homme doit endurer pour accéder à un changement de conscience. Ce à quoi on assiste avec ces lieux qui s’ouvrent sur d’autres, c’est à une suite de métamorphoses du moi du cinéaste, à une succession de mues. Les séquences narratives s’emboîtent les unes dans les autres aussi bien que les différents états de conscience du narrateur.

Chaque péripétie, chaque rencontre happe Thomas qui perd tout contrôle et se trouve soumis au jeu des associations d’idées ou des frasques de la mémoire involontaire qui va réconcilier le jeune homme avec son passé.

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Philippe Remy-Wilkin

Outre le fait qu’elle renvoie aux poupées gigognes, la matriochka du titre fait aussi bien référence à la mère castratrice de Thomas qu’à la la dernière impératrice de Russie car le récit met en relation la grande histoire avec l’histoire individuelle du cinéaste.

Qui plus est, le déplacement réel et la réminiscence vont se télescoper, se répondre d’une façon qui va éclairer l’énigme, faire jouer tous les aspects de ce récit diablement bien mené par un auteur qui joue sur tous les ressorts de la narration et se situe au carrefour  des genres artistiques qu’il apprécie, questionne et pratique : la BD, le cinéma, la littérature ou encore l’histoire.

Il se se situe, pourrait-on dire, au point triple (voire quadruple) de ces disciplines, ce point de dynamique artistique où la substance littéraire coexiste sous trois phases en même temps, où tout interagit de manière détonante.

Il y a ce jeu sur les formes mais amené, de façon ultrasensible, à travers un personnage. Mais il y a aussi la relation de Thomas aux jeunes femmes, une sorte d’impossibilité pour le jeune homme de consommer l’objet de son désir, de devenir adulte autrement que par le trouble, le remords. Il y a du Hitchcock chez lui qui se manifeste par la sorte de tétanie, de vertige qui le saisit face aux femmes, qu’il n’appréhende que par la vision. Mais aussi dans cette difficulté qu’il a à forcer l’hymen ou à se fondre à la chair féminine autrement que, fût-ce métaphoriquement, par le crime, l’effraction, l’écoulement sanguin. La nouvelle puise à notre fond obscur, à notre chambre noire, faits d’interrogations nombreuses sur le passé comme sur le futur, sur le sens de nos actions et de nos inactions, sur la façon de dépasser les questions d’enfermement spatio-temporels et existentiels.

C’est un texte jubilatoire, dans le sens où il est truffé de résonances, de clins d’œil, qui nourrit le commentaire à son propos (ce dernier point qui, d’après Joyce Carol Oates, fait les meilleurs textes). Il se présente comme une équation à résoudre à laquelle, de plus, il n’y a pas de solution unique et définitive sinon celle provisoire que lui attribue le lecteur qui, s’il relit le texte, pourra tout aussi bien se faire une nouvelle vision, un autre film, un montage différent des séquences qui lui sont proposées.

Un très beau récit, de l’ordre des grands textes, que n’épuise pas une seule lecture mais qui infère de multiples interprétations. Un objet littéraire à multiples facettes, à diverses entrées, qui éclaire au-delà de la lecture nos intérieurs hantés par d’ombrageux et encombrants secrets.

Le livre sur le site des Editions Samsa 

Le reportage de Notélé consacré à l’ouvrage

Le blog de Philippe REMY-WILKIN

Toutes ses chroniques littéraires sur Les Belles Phrases 

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