LA BOUTEILLE À LA MER : JOURNAL 1972-1976 de JULIEN GREEN / Une lecture de Jean-Pierre Legrand

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Jean-Pierre LEGRAND

« Un air, le dernier de la cantate 170 de Bach, est d’une beauté ensorcelante, je veux dire par là qu’il s’empare de vous et ne vous quitte plus ». Ce que dit Julien Green de la musique de Bach, je suis tenté de le reprendre à mon compte concernant le journal de cet auteur aujourd’hui fort délaissé. Ses pages sont « ensorcelantes ».

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Le journal de Julien Green couvre près de soixante ans répartis-en de nombreux volumes. Je viens de lire en priorité le tome relatif aux années 1972 -1976 joliment intitulé « La bouteille à la mer ». J’avais 13 ans en 1972 et cela m’amusait de retrouver sous la plume du diariste, l’écho de mes années « de formation » durant lesquelles je commençai à m’intéresser à l’actualité, à l’histoire se faisant.

L’actualité « brûlante » de son époque n’est pourtant pas le sujet du journal de Green. Elle n’intervient qu’au gré de très brèves annotations sur les nouvelles du jour – la mort de Pompidou, celle de Franco, la guerre du Kippour, la loi Veil …- et comme quelques notes ravivent le souvenir d’une mélodie oubliée, l’époque se remet en place comme un vieux décor d’opéra.

Il y a un peu de tout dans ce beau journal : des impressions de voyage, des rencontres, de brèves notes de lecture, des humeurs, du désespoir parfois, un amour constant de la musique et imprégnant chaque seconde de la vie de l’auteur, une spiritualité exigeante qui prend la forme d’un catholicisme sinon intégriste, du moins traditionnel.

Elevé par sa mère dans la religion de l’Église épiscopale qui, aux États-Unis, correspond à l’anglicanisme, Green se convertit au catholicisme après la mort prématurée de celle-ci. Il a alors seize ans. Avec l’intransigeance des convertis il se montre rapidement très critique pour ces chrétiens de France jugés bien trop tièdes ; sous l’influence et l’instigation de Maritain dont il sera toujours proche, il leur consacre un essai au vitriol : le Pamphlet contre les catholiques de France.

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Julien Green, en 1933, à l’âge de 33 ans.

Pourtant l’homme n’est pas tout d’une pièce. Homosexuel à une époque peu tolérante sur le sujet, sensuel et cédant à une sexualité impérieuse dans le Paris de l’après-guerre (celle de 14), il vit comme un déchirement les exigences de la chair et l’aspiration à la spiritualité la plus haute. A ce titre il est exemplaire d’une époque où la religion entretenait un rapport névrotique à la sexualité avec laquelle beaucoup de croyants ne pouvaient composer qu’au prix d’une écrasante culpabilité. Green connait le doute, sa foi parfois chancelle, d’autres sagesses le tentent. C’est probablement Pierre Gaxotte qui, dans son discours de réception de Green à l’Académie française a, sur le sujet les mots les plus justes :

« (…) même conquis par le plaisir, même tenté par certaines croyances du bouddhisme sur la métempsychose et surtout sur l’irréalité du monde sensible, vous n’avez jamais perdu la foi. Mais ce Julien Green qui s’est dit, un jour de jeunesse, ivre de Dieu, doit revenir au divin et il y reviendra lentement, mais inexorablement, avec des révoltes, des craintes, des impatiences, des pauses au bord de pascaliens abîmes de tristesse, tout cela d’autant plus pathétique que si vous portez en vous certains caractères de dureté – vous vous êtes comparé une fois au silex – il n’est que très peu d’âmes aussi vulnérables que la vôtre. »

Son rapport à l’Eglise est également bien ambigu. Le faste de Saint-Pierre et le luxe de certains cardinaux offusquent cet ancien anglican et dans le même temps, allergique aux nouveaux chants chrétiens et à une messe désormais débarrassée de tout idée de sacrifice, il suspecte sans cesse l’Eglise catholique de glisser vers le protestantisme : « je n’ai pas quitté l’anglicanisme en 1916 pour m’y retrouver en 1975 ». Au fil des pages, on doit bien reconnaître que la foi un peu raide de Green confine souvent à l’intolérance et ce n’est pas là l’aspect le plus plaisant du personnage.

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Julien Green par Henry Cartier-Bresson en 1971

Au-delà du diariste, Green est un formidable lecteur et un grand écrivain : qu’il lise ou qu’il écrive, c’est toujours avec la recherche constante d’un style. Ses modèles sont, entre bien d’autres, Baudelaire et Saint Simon qu’il lira toute sa vie. Fasciné par la vacuité infernale de Versailles et le regard halluciné qu’y jette le petit Duc, il écrit : « Il y a dans toute cette hallucination, le génie d’un des ensorcelés qui écrit comme jamais on n’écrira plus. C’est du point de vue spirituel l’imitation la plus parfaite du néant de l’enfer ». Le style décapant de Saint-Simon se retrouve sous la plume de Green, précisément lorsqu’il décrit le tableau « Louis XIV et sa famille » vu à l’exposition consacrée au mémorialiste :

« La Cour, grande peinture : Louis XIV de profil, vieux dindon infatué : dans un coin, souriante et ronde, la Palatine, la seule qui ait l’air humaine dans cette ménagerie de bêtes apprivoisées qui tremble sous l’œil du vieux dompteur à perruque. Grande toile sinistre. »

Impossible après cela de voir encore le Grand Roi. Sans doute est-il préférable, comme Voltaire, de plutôt admirer le grand Siècle…Il y a comme une consanguinité entre Saint-Simon et Green qui se révèle dans les portraits souvent franchement drôle et d’autre fois nimbés d’angoisse et presque de surnaturel comme ici :

« A l’une des tables du restaurant, une dame sexagénaire au visage de morte, yeux mi-clos à la prunelle glauque, engloutit un énorme ragoût, puis une glace sur laquelle elle verse goutte à goutte un épais chocolat, boit une bouteille de vin rouge, demande sa note, réclame une diminution, se lève et s’en va non sans m’avoir jeté un regard interrogateur, image de la mort, le visage décharné, la peau verte, les yeux sans éclat, presque sans vie. »

Pour Green, la littérature est avant tout affaire style. Hostile à toute préciosité il aime retrouver dans une phrase un naturel vif et recherché sans ostentation.

« J’aime que les termes employés soient inévitables, mais parfois surprenant, non parce qu’ils sont rares mais parce qu’ils sont justes, et juste avec une sorte d’éclat qui fait d’eux quelque chose d’à la fois rare et familier ».

Plus d’un passage du journal, parmi les plus intéressants évoquent des voyages. La manière qu’a l’auteur de « vivre » un paysage m’a particulièrement frappé par sa proximité avec Jacques Lacarrière, autre écrivain que j’affectionne. Chez tous deux, la magie des lieux agit comme la conjuration de l’angoisse et du tourment qui vrillent l’âme au souvenir lancinant « de ce qui ne reviendra jamais, jamais ». Là où Lacarrière discernait les traces immémoriales de civilisations disparues dans « certaine façon de hocher la tête et de garder le silence » Green éprouve l’abolition de toute chronologie que procure l’impression de « déjà vu », forme de pressentiment d’une éternité possible. Ainsi en voyage en Irlande, il écrit :

« Cette immense étendue est d’une mélancolie indicible, le silence y est énorme, troublé parfois par le grand murmure du vent. C’est ce qu’ont vu et entendu les hommes d’il y a mille ans, rien n’a changé, les ruines d’une abbaye romane à ciel ouvert, les nuages gris passant dans de grandes déchirures de ciel bleu, il n’y a pas de mot pour décrire la tristesse et la joie que cela donne dans une complète abolition du temps ».

Abolir le temps, retrouver un sens dans les sédiments qu’il laisse sur la page n’est-ce pas là le désir avoué ou non de tous les diaristes? Concernant Julien Green cela ne fait aucun doute : « Cette journée qui me paraît sans intérêt maintenant ma paraîtra tout autre, dans un an ou deux, quand je relirai cette page. C’est peut-être la seule raison pour laquelle je veux essayer de tenir un journal ».

La Bouteille à la mer dans le tome VI de ses oeuvres complètes dans la Pléiade

JULIEN GREEN chez Gallimard

 

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