KASPAR HAUSER de VÉRONIQUE BERGEN (Espace Nord) / Une lecture de Jean-Pierre Legrand

Le TOP 5 de JEAN-PIERRE LEGRAND
Jean-Pierre LEGRAND

La quatrième de couverture nous dit de Véronique Bergen, qu’elle est romancière, philosophe et poète. Publié une première fois en 2006 et réédité cette année, Kaspar Hauser ne fait pas mentir cette présentation : alliant un naturel rare au souci constant de la forme, le roman convoque, dans un même élan, souffle romanesque, visée philosophique et redécouverte du langage. Le style, éblouissant mais sans jamais rien de sur-écrit, donne envie, presque à chaque page, de lever les yeux un court instant, de songer, en le savourant, à ce qui vient d’être lu.

 

 

Comme certains opéras, le roman s’ouvre sur un court prologue qui nous dit en une page l’essentiel de ce que nous devons savoir.

« En septembre 1812, quelques mois après sa naissance, le fils du grand-duc Charles de Bade et de Stéphanie de Beauharnais est enlevé dans un lieu secret . (…) 1828, un jeune homme à la démarche malhabile débarque sur une place de Nuremberg en répétant « je voudrais devenir cavalier comme mon père l’a été ».

Météore surgi de nulle part, d’un monde hors autrui et hors langage, le jeune homme du nom de Kaspar Hauser se retrouve d’un coup projeté sur la scène des hommes et des mots ».

C’est la course de cette météore et sa tentative, au sortir de la nuit de sa geôle, d’entrer dans le monde des hommes que scrute ce beau roman. Pour y parvenir il donne la parole aux différents personnages qui ont (dé)jalonné son existence. C’est un roman polyphonique dont les différentes voix s’éclairent mutuellement. Le procédé n’est pas rare mais moins fréquente est sa totale réussite.  Chaque voix possède ici sa singularité propre et on n’a pas cette impression si fréquente qu’un même personnage s’exprime sous différents patronymes.

On retrouve aussi, dans les propos prêtés au narrateur et transposés dans la narration, un écho du Traité des couleurs de Goethe selon lequel les différentes teintes dont se pare le monde naissent de la médiation de la lumière et de l’ombre.

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Kaspar Hauser (1812-1833)

Dès avant sa naissance le monde de Kaspar tourne sur un axe que le doigt du destin a dangereusement incliné : à l’un des pôles, sa mère, Stéphanie de Beauharnais ; à l’autre, la comtesse de H, marâtre de Charles de Bade, obsédée par l’anéantissement de celui-ci et de sa lignée. C’est elle qui peu après sa naissance fait enlever et séquestrer le petit Kaspar.

L’entrée de la jeune Stéphanie dans la famille de Bade est placée sous le signe de l’ombre :

« Mes noces qu’enfant j’imaginais solaires, consacrèrent explicitement mon union avec une lune pâle et morose – Charles – tandis qu’implicitement elles me liaient à une lune noire de ressentiment et de scélératesse – la comtesse de H ».

À son arrivée sur les terres de la Comtesse, la jeune épousée est saisie d’une étrange vision :

« Je vis l’ensemble du décor – ciel, jardin, sculptures, forêts environnantes  – virer à l’anthracite à l’instant même où Charles posa le pied sur cette terre, comme si une souillure s’épandait jusqu’à contaminer tout le paysage ».

Source obscure qui tarit la lumière, Charles est lui-même le jouet de la comtesse de H, incarnation du mal absolu, plus Iago dans sa logique infernale que lady Macbeth dans son tourment final. En effet, nul remord chez cette esthète du mal.

« J’éprouve, dit-elle, une joie insigne à démasquer la fausse rigidité qui n’est qu’une somme de déficiences et d’infirmités. Je commence par saper l’un des piliers de base de l’édifice psychique : attenter à un fondement garantit l’ébranlement de toute l’architecture. Coupant l’ancre du bateau, je l’ampute de ses voiles, mets ses pavillons en berne et ralentis sa vitesse avant de l’amener à sacrifier son cap pour le mien ».

La relation entre la comtesse de H et celle qui d’emblée sera sa victime dépasse de très loin la banale dialectique du bien et du mal, de la pureté et de la corruption. Taraudée par un désir d’absolu, fille de l’homme et fille de Dieu, cadenassant ses désirs de peur de « chavirer dans une seule dimension », Stéphanie se réfugie dans un mysticisme enfantin qui la convainc qu’elle doit faire vivre en elle « l’Alliance que le Créateur avait passé avec nous ses élus (…) Moi Stéphanie de Beauharnais, j’étais née d’un passage de Dieu dans l’axe de le terre. Je savais d’un savoir immémorial, qu’un Beauharnais que ne visitait plus le souffle de Dieu chutait hors de sa condition d’exception léguée à la naissance  ».

Cette certitude dérive vers un dolorisme hautain enté sur un puissant orgueil que l’âcre comtesse finit par débusquer :

« Au début, je ne me m’aperçus point de l’immense orgueil qu’elle retirait du piétinement de toute fierté. Par la suite, je me rendis compte que je devais sans cesse resserrer les mailles, inventer de nouveaux cachots et donjons pour la maintenir prisonnière. Sans moi, je la savais perdue ; avec moi, je la savais esclave. Personne dans notre entourage ne comprit ni la nature ni l’intensité du pacte qui nous nouait l’une à l’autre ».  

On peut se demander d’ailleurs si ce n’est pas tout autant l’orgueil de celle qui ne peut admettre le désaveu implicite de son Élection que le sentiment d’une écrasante culpabilité qui amène progressivement Stéphanie à refuser tout lien maternel avec Kaspar.

Kaspar : cet îlot de lumière sur lequel l’ombre semble se ruer… Son geôlier nous le décrit dans la nuit de son cachot :

« C’est qu’il voyait dans le noir ce gamin, c’est qu’il nageait dans le noir comme un poisson dans l’eau. La nuit ou le jour, ses yeux pouvaient pas faire la différence. Il se balançait d’avant en arrière, rampait au sol comme une chenille ».

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Véronique Bergen

Cette oscillation autistique se retrouve dans le discours que V. Bergen prête à Kaspar où prolifèrent anaphores et répétitions (« Dans mon trou, le temps ne trichait pas (…), , dans mon trou mon non-soleil me traitait mieux que le soleil (…), dans mon trou rien ne se passait (…).)

Le plus captivant chez Kaspar est sa chute brutale dans le langage. Sa « voix » qui rythme le récit et le témoignage du docteur Feuerbach qui l’examine, nourrissent une réflexion sur l’origine du langage et l’arrachement à l’immédiateté du monde qu’implique le surgissement du mot flanqué de son pouvoir de représentation. Dès ses premiers entretiens avec Kaspar, Feurbach est frappé par son animisme radical et par le fait qu’il identifie les éléments de la réalité davantage par le biais de la couleur que par celui des formes. La première fois qu’il a vu de la neige, Kaspar l’a associée à la couleur blanche, et a ensuite appelé « neige » tout ce qui était blanc – les oies, les robes de mariée, le lait et les chevaux.  Tout ceci nous rappelle le Rousseau de L’Origine des langues :

« (…) le langage figuré fut le premier à naître, le sens propre fut trouvé le dernier. (…) D’abord on ne parla qu’en poésie ; on ne s’avisa de raisonner que longtemps après ».

Le langage de Kaspar se diffracte encore davantage en images sous l’effet de l’élan qui le pousse vers Eléonore sa jeune voisine, confirmant en cela que l’irruption du langage et de la poésie manifestent le franchissement d’un seuil affectif. Kaspar est une métaphore du poète.

Même chose pour le sens moral : Feuerbach identifie chez son patient « la nature a priori d’une conscience morale transcendant toutes les variables empiriques ». Artificiellement proche d’un état de nature Kaspar entend encore cette voix devenue pour nous lointaine et délaissée que nous avons remplacée par la « loi positive » faite de règles et de conventions générées par l’institution sociale.

En faisant s’exprimer Kaspar dans cette sorte de langue première qui est la sienne puis et en décrivant son apprentissage à marche forcée du langage institutionnalisé et formel des hommes sociabilisés, Véronique Bergen souligne avec maestria l’effet d’arrachement et d’appauvrissement que cela entraîne. Comme Starobinski l’a mis en évidence dans ses commentaires sur Rousseau, nous voyons les qualités instrumentales l’emporter sur les valeurs expressives du langage.

« La parole ne renvoie plus à la vérité du sujet ; bien au contraire, elle entraîne celui-ci hors de lui-même pour le vouer à l’impersonnalité du concept ».

C’est exactement ce qui se produit chez Kaspar. Laissons le témoigner :

« Je pleure le mot qui ne me rend pas la chose (…). Je pleure parce qu’on a pris mes non-mots d’avant et lorsque j’essaie de les retrouver dans mes larmes, je sais que les phrases des hommes décapitent mon ancien royaume. J’ai perdu ce que j’avais en partage avec la nuit, j’ai perdu l’unité qui ne se divise pas, la saison qui les englobe toutes ».

Si proche de  l’origine, Kaspar ne peut que se perdre sur les chemins où on le jette.

« Tous les trajets se perdent dans les sables. »

Le livre sur le site d’Espace Nord

 

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