L’AMOUR DU SAVON

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Plus d’une fois, il s’était demandé pourquoi il aimait tant savonner les hommes et les femmes. Quand il comprit que ce qu’il appréciait, c’était moins le contact avec la chair humaine qu’avec le savon, ce fut la révélation : il put se consacrer tout entier à sa passion. Car c’était un sentiment inavouable, même in petto, car on peut à la rigueur aimer sa peau, son odeur mais pas le savon seul, le savon pour le savon.

Dans son amour désormais sans honte, il ne se dissipe plus en vains lavages, en admirations équivoques ; il se consacre corps et âme à un pain après l’autre. Il le chérit, à sec et humide : chacun des états du savon le ravit, le plonge dans une extase qu’il peine à formuler en mots, ce n’est pas un poète.

Il trouvait que le pain trempé dans divers liquides (alcool, coca, vinaigre, sang, urine…) ne donnait son meilleur relief et tout son luisant que dans la seule eau pure non minéralisée (à la température de quarante degrés). Il aimait le savon dur, le savon mou, le savon noir, le savon blanc, le savon arc-en-ciel, le savon aux arêtes coupantes, le savon en forme de galet, celui qui glisse sur la peau, s’infiltre dans les plis, imprime son vernis sans fondre de suite, le savon qui perd de son volume, certes, mais en s’affinant, en approchant la ligne claire du fil de soie, du croissant de la rognure d’ongle. Il n’était toutefois pas fou du savon liquide, ce fut la seule restriction à son amour. Il préférait aussi le contact direct du savon, sans l’intermédiaire de l’éponge ou des gants de toilette imprégnés de sa substance et non de sa forme.

Il ne chérit pas la savonnette au point de le mâcher ou de la déglutir, non. Qui d’ailleurs va jusqu’à dévorer sa femme ou son homme, son amant ou sa maîtresse, son fils ou sa fille bien aimée ? Mais il lui arrivait de la mordre du bout des canines, de goûter son amertume, d’éprouver sa texture, puis de la recracher… Tous les grands amoureux, les vraies amoureuses ne vont pas jusqu’à l’avalement, ils crachent l’objet de leur dévotion après l’avoir fait jouer dans l’espace de leur bouche, contre leur palais, après l’avoir mélangée à leur salive, après l’avoir fait glisser jusqu’à la glotte, après s’en être gargarisé peut-être… Au-delà, les spécialistes savent qu’on ne répond plus de rien, c’est l’abîme de la disparition ; tout recours aux préceptes savons de Spinoza, Descartes ou Leibniz n’est plus d’aucun secours.

Il faisait durer le pain pendant des jours, ralentissant des heures durant le moment de la séparation, de l’extinction, chouchoutant la séquelle, le reliquat gras, ménageant à sa fin le meilleur de lui-même. Quand, enfin, il n’y avait plus trace du pain, c’était comme un arrachement. Il notait à mesure dans un carnet ses impressions, détaillant toutes les phases du deuil, allant juqu’à attribuer des notes, jamais moins que 5 ou 6 (sur dix, il va sans dire) : même le moins bon savon lui donnait de la joie, du rêve, de l’esprit (à lui qui en possédait d’ordinaire si peu).

Son amour du savon avait commencé par lui conférer une meilleure image aux yeux de son entourage. Lui qu’on connaissait passablement négligé, fleurant le vieux mâle, était devenu net, sentant toujours bon l’un ou l’autre parfum végétal. Mais quand ses proches peu à peu réalisèrent les effets de son addiction, ils prirent son excès de propreté pour un signe de saleté intérieure. Son amour du savon finit par devenir un repoussoir, comme, pour d’autres, une liaison avec une agrafe, une passion pour une Chips, l’amour des élastiques ou encore la maladie de la poésie.

Il eut même sa période savon de Marseille, savon d’Alep, le pavé de savon brut, sans parfum particulier, brut de décoffrage, sans atours ni finauderie. Elle dura dix ans. Ce fut sa dernière période. À la fin de sa vie, il réclamait aux aides-soignantes chargée de ses soins qu’on le lavât sans cesse ; jamais il n’avoua sa passion pour le savon en tant que savon : peu importait la savonnée, la mousse de savon, ce n’était qu’un attribut comme un autre, des stades du savon, certes, mais pas son essence qui, comme chacun sait, est composée d’un corps gras et d’une base forte, mais pas que.

Personne comme Ponge et lui ne surent chanter les charmes comme les vertus du savon. À l’instar de ce qui se passa pour Pessoa (qui n’est pas une marque de savon), on a retrouvé des milliers de pages de ses écrits consacrés à ce produit dans une caisse à savon. Un éditeur, qui à la lecture de ses feuillets, s’est découvert une attirance pour le même objet, une passion simple, abrupte, sauvage a décidé de tout publier. Cela pourra durer des décennies, a-t-il déclaré à l’association des écrivains de sa région, à l’occasion d’une soirée spéciale où il avait apporté des échantillons de savons du monde entier, mais tous les écrits seront publiés, dût-il, dit-il (ductile ?), sacrifier les plus beaux jours du reste de sa vie à cette tâche. Pas à cette tache, précisa-t-il en enlevant son chapeau (un Stetson), pour faire un bon mot doublé d’un beau geste, comme il en avait l’habitude.

L’amour du savon est une inclination particulière, peu étudiée dans les instituts psychiatriques, même si c’est un penchant nécessitant une renoncement complet au monde et à soi… On connaît nombre de protecteurs du savon qui recueillent les pains abandonnés, surtout à l’approche des départs en vacances vers les piscines bleu azur et les mers de plastique… Sachez-le quand vous vous lavez ou lavez un proche, et repensez au fou du savon dont on ne sait ce qu’il est devenu. Car ce texte est l’ultime témoignage qu’on a pu recueillir. L’éditeur s’est, lui, jeté dans le container d’un camion-poubelle après la faillite de son entreprise vouée, il fallait s’en douter, à l’échec: les gens lisent des romans sur l’amour des gens, pas sur l’amour des sens. Il est mort broyé parmi les ordures ménagères avec tous les écrits de son auteur fétichiste. Pas la moindre mention ne fut faite de sa disparition dans le bulletin de l’association d’écrivains dont il était membre d’honneur. Une honte, une de plus, qui ne grandit pas la profession.

 

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