LES ANNÉES DIFFICILES de HENRY BAUCHAU (Actes Sud) / Une lecture de Jean-Pierre Legrand

Résultat de recherche d'images pour "jean pierre legrand"
JEAN-PIERRE LEGRAND

 

Madame de Rémusat estimait que les écrivains se montrent dans leur correspondance avec un vêtement de moins. J’estime qu’on peut étendre la maxime à leurs journaux et c’est pourquoi je les aime tout particulièrement. Dans ce registre, l’écrivain belge Henry Bauchau m’est très cher. J’aime son œuvre et j’ai eu le plaisir de l’apercevoir plusieurs fois au café Métropole à Bruxelles où j’avais mes habitudes. Très émacié par l’âge et la maladie, il avait une  manière de physionomie de « chevalier à la triste figure ». Sur ses lèvres,  on devinait toutefois l’ombre d’un très beau sourire et dans son regard un mélange d’extrême fatigue et d’intelligence attentive. Il avait l’élégance aristocratique de ceux qui ne paraissent pas se soucier de leur mise. L’ensemble de son journal est maintenant publié en plusieurs volumes chez Acte Sud. J’ai commencé leur lecture par les volumes consacrés à la fin de sa vie  pour aboutir aujourd’hui  à ces « Années difficiles ».

Image associée

« Les années difficiles » couvrent les années 1972 -1983. Ces pages m’émeuvent beaucoup car de manière tout à fait fortuite, elles multiplient les résonances avec ma propre vie.

A l’entame de ce volume, Bauchau fête ses soixante ans. Il a déjà toute une œuvre à son actif – surtout de poète – mais la reconnaissance du public tarde. Il vit à Gstaad et s’est dispersé dans diverses activités lucratives qui tournent mal : au bord de la ruine, il aspire à se consacrer à son œuvre qu’il pressent en devenir.

« Je sens, dit-il, que je traverse ce mois-ci  une épreuve décisive. Ou je parviendrai à aller de l’avant, et L. avec moi, je ne sais pas encore où mais en tout cas vers une dimension plus exacte de moi-même et une relation plus juste avec l’ensemble, ou bien je n’aurai plus de raison de demeurer plus longtemps sur terre  n’ayant pas répondu à l’attente qui est derrière l’épreuve ».

Ces lignes me touchent beaucoup car mes soixante ans viennent eux-aussi de sonner l’heure d’une angoissante interrogation sur moi-même.

Sautons directement à la dernière page. Bauchau écrit :

« Le Roi Léopold III vient de mourir dans son grand âge à plus de quatre-vingt-deux ans, lui que j’ai vu de près et si beau lors de son couronnement quand il devait avoir trente-trois ans. J’étais soldat alors et sur un cheval noir, je faisais partie des cavaliers qui encadraient le carrosse de la jeune reine. Il est mort et il me semble qu’avec lui une part de ma vie est morte ».

Il se trouve qu’au moment du décès de Léopold III en 1983, je faisais mon service militaire et à ce titre, je fus des fantassins qui rendirent les honneurs au défunt roi, le long du cortège funèbre. Une partie de la vie de Bauchau s’évanouissait dans l’ombre sépulcrale de ce roi contesté tandis, qu’au contraire, ma vie d’adulte ne faisait que commencer. J’ignorais encore par quel drame il me faudrait passer.

Entre la première et la dernière page, dix années s’étirent donc, marquées par la lente entrée dans la vieillesse mais paradoxalement éclairées par une profonde remise en question, prélude d’un renouveau créatif qui fera de Bauchau un auteur enfin reconnu à sa juste mesure.

Henri Bauchau est un être complexe, torturé, sujet aux dépressions. Croyant – ou désirant croire – il s’est éloigné du christianisme, n’imaginant pas que l’adhésion au Christ soit possible sans cette conversion qu’il imagine illuminante. Il se trouve spectateur d’un catholicisme qui manque d’élan et se trouve pour l’heure, dépourvu d’un véritable pasteur. Imaginons, écrit-il, la rencontre de Rimbaud et de Paul VI ? Qu’en pourrait-il résulter ? « Mais la rencontre de Rimbaud et de Saint François ?». Au fil des pages, perce le besoin d’un maître spirituel, voire d’un gourou. Un temps, Il croit trouver cette figure tutélaire en Simone Weil dont il goûte à la fois l’obéissance à une réalité incontournable et son attention qui se confond avec une disponibilité complète et constante. Il s’en éloigne pourtant : son dolorisme exacerbé de la philosophe le rebute et cette volonté de ne plus être , qui culmine dans ses dernières années interpellent le psychothérapeute qu’il est devenu entre-temps. Accepter ce qui arrive et lui être attentif suffit à Bauchau : le « non du renoncement n’est pas nécessaire ».

Résultat de recherche d'images pour "henry bauchau"

Il s’intéresse alors à Mao auquel il consacre huit ans de sa vie, rédigeant une monumentale biographie qui sera un désastre éditorial. À nouveau c’est l’image d’un père puissant qui étend son ombre sur l’œuvre de l’écrivain ( Il avait déjà consacré une pièce à Gengis Khan ). Mais cette fois, il a compris qu’il s’agit pour lui d’une « œuvre obstacle », d’une muraille qu’il doit gravir ou renverser pour libérer ses forces créatrices.

« La beauté de ce travail c’est que tout en m’apprenant comment on libère un peuple (sic) il est une œuvre de libération personnelle. C’est à nouveau un barrage qu’il faut franchir pour que la voie s’ouvre à de nouvelles œuvres et à de nouvelles perspectives ».

Tout ce travail consacré à cette figure de « père puissant » témoigne d’une peur de poursuivre à son terme l’accomplissement de soi et constitue en même temps  l’ultime épreuve de force qui ouvre l’être profond  à sa libération : « Il (le livre sur Mao) a été peut-être une résistance à la grande œuvre romanesque que j’imagine porter encore en moi ». Mao prend donc l’allure insolite de l’instrument d’une autoanalyse qui permet enfin à Bauchau de se défaire du mythe, du chef, du sauveur. « Piocher mon propre sol, voilà les mots qui désormais montent en moi ».

Au terme (temporaire) du cheminement que nous donne à voir ce très beau livre, nous découvrons un Bauchau finalement très proche de Simone Weil mais débarrassé de son désir de sainteté. En somme, il se détend : il est enfin capable de ne plus s’opposer.

Acceptation et attention sous-tendent désormais une manière de voir le monde et d’en modifier le spectacle simplement en changeant « la focale ». Une page magnifique fera mieux comprendre.
« Je suis dans le bureau d’Ariane. En face de moi, la Seine couleur charbon, l’île qui pourrait être belle mais qui ressemble à un terrain vague, plus loin l’usine à gaz, les maisons de Rueil et le mont Valérien. Espace désolé par l’homme où survit en quelques points une sorte de beauté maigre et résignée. La grâce est là aussi, celle qui suffit.
Changer l’angle de vision. Je me penche à la fenêtre, je vois dans les jardins les pruniers et les cytises en fleurs, impression d’allégresse ; sur la Seine, trois chalands descendent le courant. Sentiment de beauté, de présence irrépressible du printemps. »

La période qui suivra ces années difficiles sera particulièrement féconde. Comme une « floraison tardive sur un arbre pourtant déjà largement dépouillé ».

Le livre sur le site d’Actes Sud

 

À LIRE AUSSI

LE PRÉSENT D’INCERTITUDE de Henry Bauchau, lu par Jean-Pierre Legrand 

Résultat de recherche d'images pour "le présent d'incertitude henry bauchau babel"

DERNIER JOURNAL de Henry Bauchau, lu par Jean-Pierre Legrand 

Résultat de recherche d'images pour "dernier journal henry bauchau"

HENRY BAUCHAU chez Actes-Sud

Résultat de recherche d'images pour "henry bauchau"

Publicités

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s