LE MYSTÈRE CLOVIS de PHILIPPE DE VILLIERS (Albin Michel) / Une lecture de Jean-Pierre LEGRAND

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Jean-Pierre LEGRAND

Dans un livre qui date déjà de quelques années, l’historien Marc Ferro nous rappelle que « lorsqu’il est écrit dans les manuels de la IIIeme République que nos ancêtres étaient les Gaulois, cette assertion n’était pas destinée à faire croire aux enfants des peuples colonisés qu’ils en étaient les descendants comme on s’est plus à en gloser mais  que nos ancêtres n’étaient pas les Francs. Le fondateur de la nation n’était donc pas Clovis, baptisé à Reims et fils de l’Eglise. Il figurait simplement un roi barbare, vainqueur d’autres rois barbares, qui avaient envahi la Gaule et se l’étaient soumises ».

Dans son ouvrage « Le mystère Clovis », Philippe de Villiers se réapproprie cette vieille lune – qui en vaut bien d’autres – des origines chrétiennes de la France mais en tentant de lui donner une nouvelle légitimité. Dans ce mixte de roman et de docufiction, l’auteur se fend de quatre cent pages dont l’unique justification tient dans la thèse où culminent les dernières lignes : contrairement à ce que les manuels scolaires nous apprennent, le baptême de Clovis n’a pas eu lieu en 496 à Tolbiac, mais le 25 décembre 508 à Tours, sur le tombeau de Saint Martin. De Villiers y voit le signe qu’au Roi guerrier de Tolbiac implorant un Dieu guerrier, se substitue un monarque qui « laisse s’épanouir en lui une nouvelle royauté, une royauté oblative ». Ce faisant Clovis s’identifie au Roi de pauvreté et de miséricorde, portant ainsi, pour les siècles qui vont suivre, le jeu, intime et précieux de correspondances allégoriques entre l’onction, l’autorité, le dépouillement, l’offrande et la souffrance. A vrai dire je trouve tout cela un peu farce (surtout lorsque l’auteur nous refait le coup de la colombe céleste serrant dans son bec, non un fromage mais la sainte ampoule).

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J’avoue ma plus grande proximité avec Jacques Le Goff qui décrit l’itinéraire de Clovis en quelques lignes roboratives : « Il devient seul roi des Francs en faisant assassiner de petits souverains francs établis à Cambrai, Cologne et ailleurs. Son coup de maître est de se convertir au catholicisme (…) et de se faire le champion de l’orthodoxie face aux autres barbares ariens ». L’enjeu largement mythologique de de Villiers consiste à transmuer l’acte de Clovis en une conversion sincère et à faire de ce dernier un Roi des pauvres, un nouveau Christ. A mes yeux , ramenée à ce qu’elle est réellement, la conversion de Clovis ne fonde pas les racines chrétiennes de la France mais inaugure un malentendu durable. Mais, sur ce sujet, chacun son point de vue. Plus gênant, dans son obsession clovissienne, de Villiers justifie tous les massacres au nom du triomphe de l’orthodoxie sur l’hérésie arienne, faisant même de la dernière campagne d’Aquitaine, une guerre de libération. Pour notre auteur, les grands crimes ne sont rien lorsqu’il en sort un bien (supposé) supérieur.

Venons-en au texte lui-même. Il est très bien construit. Il est rédigé à la première personne. Nous sommes « dans la tête de Clovis ». Une tête dans laquelle l’auteur a toutefois fait un peu le ménage, poussant les vieux meubles dans les coins pour faire place à quelques-unes de ses plus lancinantes idées. Nous y voyons ainsi passer des vagues de « migrants au coutelas facile » et quelques conceptions très villersiennes pour un Franc, sur la décadence et la chute des empires. On n’est pas loin du jeu de rôle. Sur son destrier blanc, ce guerrier sauvage rappelle vaguement quelqu’un ; ce long tarin qui se profile sur l’horizon qu’enflamme les dernières lueurs du soleil ne vous est pas inconnu ;  ça y est, vous y êtes : Hé Philippe, arrête, on t’a reconnu, on sait bien que c’est toi.

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Philippe de Villiers

Que dire du style ? D’aucuns, sans doute influencés par la quatrième de couverture qui louange « une évocation gorgée de couleurs et de furieuses sonorités » y ont vu une reconstitution confondante de vérité. Il est vrai que si l’auteur nous entraîne  bien à la suite d’un Clovis de chair et de sang, j’ai très vite été agacé par l’espèce de sabir vaguement moyenâgeux que l’auteur prête à son saint homme en nous fourguant, à pleines brassées, des désinences en ail(le) (la serventaille, la mortaille, les devinailles), en ment (les embuissements, les imaginements, les tourmentements de l’âme) ou l’une ou l’autre pépite du style « je l’emberliquoquiais (Cela vaut bien l’abracadabrantesque chiraquien). Il faut bien admettre que tout cela vous a un petit relent Jacquouille la fripouille qui n’était peut-être pas entièrement calculé. Passons, j’ai adoré « Les visiteurs ».

Malheureusement le style jacquouillesque n’évite pas toujours certaines lourdeurs comme ici ; lorsque Clovis évoque son cousin Ragnacaire qu’il compte bien occire : « On me rapporte que, désormais tout gonflé de vanité, plongé dans la luxure, couvert de pullentise, enflammé de cupidité, regorgeant ‘adultère, il s’enfle d’un si fol orgueil qu’il débagouille des jurements insensés contre toute la cité de Cambrai ». Cette phrase fait facilement un bon quintal…
Heureusement, notre auteur peut aussi trouver des accents poétiques et filer délicatement la métaphore lorsqu’il s’agit de jeter dans nos pattes une gente dame au regard habité : « Le Rhin coule à flots dans l’émeraude de ses yeux » (On dirait du Cabrel en toute petite forme).

Parfois (trop rarement) un humour involontaire fait remonter en nous de bons souvenirs. Ainsi cette description insoutenable de la conduite contestable des brutaux Thuringiens à l’égard des femmes franques : « Après avoir été étendues dans les ornières des chemins , (elles) furent encordelées avec du nerf de bœuf à des pieux de sapin. Les tourmenteurs firent ensuite passer sur elles des chariots lourdement chargés de choux détrempés , et quand leurs os eurent été brisés, ils les donnèrent en pâture à la chiennerie hurlante de leur serventaille ». Prodigieuse cette trouvaille des choux détrempés. Mieux encore que la recette du cheval Melba du regretté Desproges ( Dénuder une demi-douzaine de jouvencelles, tapissez-en un chemin creux, faite tremper un tombereau de choux, réservez les…).

Aller, reconnaissons-le : ce livre m’a fait passer un bon moment.

Le livre sur le site d’Albin Michel 

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