VOLTAIRE, CORRESPONDANCE, tome 1 de La Pléiade / Une lecture de Jean-Pierre LEGRAND

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Jean-Pierre LEGRAND

Dans un texte de La Guerre du goût, Sollers interpelle son lecteur : « Vous êtes déprimé. Vous avez envie d’y voir clair. Vous trouvez l’époque nulle, confuse, grégaire (…). Vous allez à la bibliothèque, vous choisissez des livres de « La Pléiade ». Vous emportez avec vous treize tomes de la Correspondance de Voltaire et un volume de ses contes. Vous ajoutez un Rabelais, un Montaigne (…) »

Afbeeldingsresultaat voor voltaire correspondance

J’ai suivi ce conseil, un peu aidé il est vrai par le hasard : j’ai acquis pour deux fois rien (trois peut-être) les fameux treize volumes de La Pléiade. Je viens d’en terminer le premier. Il couvre les années 1704 à 1738. Voltaire y acquiert déjà la célébrité mais le temps des grandes affaires est encore à venir.

Un mot de l’édition tout d’abord. La Pléiade reprend l’édition de Théodore Besterman. Elle ne dit cependant pas un mot de ce dernier. Qui était-il ?
Théodore Besterman est un véritable personnage de roman. Anglais passablement excentrique et fort riche, il fit, dès l’âge de  treize ans, l’acquisition de ses premières lettres de Voltaire. Au sortir de courtes études, il fait ses débuts comme critique et historien des sciences occultes et, à dix neuf ans, publie son premier ouvrage consacré à la divination par la boule de cristal. Dès les années trente, il se réoriente vers les activités bibliographiques et lance son projet de bibliographie universelle des bibliographies. Projet titanesque qu’il élabore seul, sans aucune aide de quiconque. L’ouvrage fait rapidement autorité dans son domaine très spécifique. Passionné par le XVIIIème siècle, Besterman publie en 1952 la première édition des carnets de Voltaire. Puis, de 1953 à 1965, il donne la première édition fiable de sa correspondance. Fanatique de Voltaire et plus réticent quant à la personnalité de Rousseau, il se murmure qu’il appela son chien Jean-Jacques pour avoir le plaisir, de « le rappeler à l’ordre ».

C’est donc l’édition Besterman enrichie de quelques découvertes que reprend Gallimard. Cette édition est cependant expurgée des lettres adressées à Voltaire par des tiers. Ce recentrage est compréhensible vu le volume énorme des lettres échangées avec toute l’Europe. Peut-être aurait-il été plus opportun de sacrifier une exhaustivité – pas toujours nécessaire – des lettres écrites par Voltaire – au profit des envois significatifs de quelques-uns de ses correspondants, ce qui aurait mieux éclairé et relancé l’intérêt de la correspondance de Voltaire elle-même.

Concernant l’appareil critique on ne peut que s’étonner. De nombreuses notes sont parfaitement inutiles. Par exemple l’une d’elles qui nous signale que les corrections proposées par Voltaire dans sa lettre à Frédéric alors Prince héritier de Prusse, visent non pas le 3ème mais bien le 4ème vers de l’Elégie que ce dernier lui soumet. Par contre, là où le lecteur aurait besoin de quelques indications pour se repérer dans le dédale des furieuses controverses  qui agitent cette première moitié de siècle, silence, nada. Le lecteur peu coutumier du XVIIIème siècle a donc tout intérêt à se documenter sous peine que pas mal d’allusions lui échappent. Un petit exemple en passant ; cette lettre du 23 décembre 1737 adressée à Formont : « Les esprits sont à Paris dans une petite guerre civile ; les jansénistes attaquent les jésuites, les cassinistes s’élèvent contre Maupertuis et ne veulent pas que la terre soit plate aux pôles. Il faudrait les y envoyer pour leur peine ». Il faut savoir qu’à l’époque l’Académie des sciences est mise en ébullition par la vive querelle qui oppose la vieille garde cartésienne (Cassini, Fontenelle et Réaumur) à la nouvelle génération emmenée par Maupertuis et acquise aux récentes théories de Newton. Celles-ci anéantissent les hypothèses de Descartes, grand penseur mais physicien un brin fantaisiste. Afin de vérifier les théories de Newton, une expédition a été envoyée à la hauteur de l’équateur avec mission de mesurer un axe de méridien terrestre. L’objectif (voir sur ce sujet le bel ouvrage d’E. Badinter, Les Passions intellectuelles) est de mettre enfin d’accord newtoniens et tenant de Descartes : la Terre est-elle allongée aux pôles ou aplatie des deux côtés ? « Citron ou mandarine ? ». Voilà qui éclaire le propos de Voltaire et aurait eu à mon sens sa place dans une édition correcte de sa correspondance.

Toutes les lettres réunies dans cette édition ne sont pas impérissables mais, passé un premier petit tour de chauffe, on se laisse vite prendre à leur magie.
Ce qui transparaît au premier coup d‘œil, c’est à la fois l’activité débordante de Voltaire et l’extrême diversité de ses centres d’intérêts qui en font un digne représentant des Lumières et de l’esprit encyclopédique de l’époque. Poésie, théâtre, recherches et écrits scientifiques (Voltaire s’était installé un véritable laboratoire de physique), philosophie, histoire, aucun domaine n’échappe à cet esprit éclectique. Esprit curieux, Voltaire est aussi polyglotte, ce qui n’est pas si courant en France. Exilé en Angleterre après son altercation avec le chevalier de Rohan, Voltaire maîtrise très rapidement la langue anglaise, au point de rédiger une partie de sa correspondance en anglais (qui est livrée ici dans sa version originale avec une traduction en notes). Il admire les institutions de ce pays fort en avance sur celles de la France, s’entiche de ses philosophes (ce qui est alors à la mode) et découvre avec ferveur Shakespeare (le Corneille de Londres) dont il s’attache à faire connaitre l’œuvre en France. Sa correspondance de l’époque témoigne des traductions qu’il entreprend, notamment de Jules César. Des traductions qui, selon le mot de Jacques De Decker, ne sont plus guère comestibles aujourd’hui, Voltaire ayant trop sacrifié au « bon goût français » en coulant l’œuvre du grand Will dans le moule indigeste de l’alexandrin. Il n’empêche : Voltaire est sans doute le plus anglais des auteurs français.

Les correspondants de Voltaire sont multiples et ses lettres empruntent tous les styles : didactique, drôle, emporté, nerveux, émouvant, sarcastique, ou encore  révérencieux. Sur ce dernier chapitre, Voltaire qui, à l’occasion, fait montre d’un réel courage, peut aussi s’abaisser au style courtisan. Par exemple lorsqu’il s’adresse au Prince Frédéric qui vient de lui soumettre une ode de sa composition : « J’ai reçu de nouveaux bienfaits de Votre Altesse Royale, des fruits précieux de votre loisir et de votre singulier génie. Il faut bien quand votre cœur se joint à votre esprit, qu’il en naisse un chef d’œuvre ».

Tout au long de cette correspondance, les exemples de fayotage ne manquent pas. Cela n’oblitère en rien à mes yeux les mérites de Voltaire. De mon point de vue, les flattés si outrageusement infatués d’eux-mêmes sont bien plus à blâmer que les flatteurs. Dans le contexte de l’époque, Voltaire n’abuse pas de la flagornerie. Souvenons-nous, avec Saint Simon, d’un certain Alberoni qui, quelques décennies plus tôt, s’était résolu à plaire au duc de Vendôme, à quelque prix que ce fût. Le petit Duc nous rapporte que Vendôme s’étant « torché le cul » devant lui « Alberoni s’écrie: O culo di angelo! et courut le baiser. Rien n’avança plus ses affaires que cette infâme bouffonnerie », conclut le mémorialiste.

A l’occasion homme de cour, Voltaire conserve, par rapport aux faveurs, une distance critique proche d’un très salutaire cynisme. Au retour d’un séjour à Fontainebleau, il écrit :
Le pied ferme et l’œil vers le ciel,
J’étais au bord du précipice.
J’en fus sauvé par l’Eternel.
Car on peut aller au bordel
Sans y gagner la chaudepisse.

Voltaire (François Marie Arouet de Voltaire) (1696–1778), ArtistJean Antoine Houdon,Sculpture
Voltaire (François Marie Arouet de Voltaire) (1696–1778) par Jean Antoine Houdon, en 1778

En  1734, un événement capital survient dans la vie de notre auteur. Les Lettres philosophiques font scandale ; l’éditeur français est embastillé, une lettre de cachet est lancée contre Voltaire et, le 10 juin, un arrêt du Parlement condamne ce livre  » propre à inspirer le libertinage le plus dangereux pour la religion et pour l’ordre de la société civile « . Le même jour, un exemplaire est brûlé. Voltaire qui a déjà tâté de la Bastille s’enfuit au château de Cirey où l’invite Gabrielle Emilie de Breteuil, Marquise du Châtelet. La Marquise est une authentique savante : entre ces deux esprits supérieurs, le coup de foudre est immédiat : une longue relation s’installe.

La situation de Voltaire ne manque pas de piquant : la dame est tout de même un peu mariée et le château appartient à Monsieur son époux. Cela présente certaines contraintes dont Voltaire s’amuse. Souhaitant héberger un de ses protégés à Cirey , Voltaire a l’accord d’Emilie, mais il lui faut encore celui du Marquis : « Linet (le protégé) a la parole de Mme du Châtelet. Il est honteux pour l’humanité que cette parole ne suffise pas. Mais Mme du Châtelet a un mari. C’est une déesse mariée à un mortel et ce mortel se mêle d’avoir des volontés »

La longue liaison entre Voltaire et Madame du Châtelet est particulièrement touchante car elle est nourrie d’une sincère admiration : « Ce qu’elle a fait ou moi dans l’indigne persécution que j’ai essuyée et la manière dont elle m’a servi m’attacherait à son char pour jamais, si les lumières singulières de son esprit et cette supériorité qu’elle a sur toutes les femmes ne m’avaient déjà enchaîné. Jugez quel attachement infini je dois avoir pour une personne dans qui je trouve de quoi oublier tout le monde, auprès de qui je m‘éclaire tous les jours, à qui je dois tout. (….) Emilie qui en imagination et raison l’emporte sur les gens qui se piquent et de l’une et de l’autre. Elle a de l’esprit sans jamais le vouloir, elle est vraie en tout ».

Au passage, Voltaire professe au sujet des femmes une opinion bien en avance sur son temps.  « Les femmes sont capables de tout ce que nous faisons et la seule différence qui est entre elles et nous c’est qu’elles sont plus aimables ». Si on compare avec des écrits contemporains de Rousseau, le contraste est saisissant même si d’aucuns font de Rousseau l’artisan d’une image renouvelée de la femme. Dans sa lettre à d’Alembert, Rousseau écrit : « Il peut y avoir dans le monde quelques femmes dignes d’être écoutées d’un honnête homme ; mais est-ce d’elles en général, qu’il doit prendre conseil, et n’y aurait-il aucun moyen d’honorer leur sexe, à moins d‘avilir le nôtre ? ».

Les lettres de ce premier volume éclairent encore d’un jour intéressant la genèse d’une œuvre à laquelle Voltaire accorde beaucoup de prix : Le siècle de Louis XIV.  Œuvre historique, elle vaut davantage par l’intention qui l’a mise en branle que par sa réalisation finale. De même que Flaubert n’écrira jamais ce « livre sur rien » qu’il appelait de ses vœux, Voltaire ne concrétise qu’à demi l’ambitieux projet qui était le sien : « C’est moins une histoire des arts qu’un tableau du siècle que j’ai en vue. Par exemple, un arrêt du conseil qui met hors de prison tous les malheureux qui y étaient détenus pour sorcellerie m’est plus essentiel qu’une bataille. (…) Une erreur détruite, un art inventé ou perfectionné me parait quelque chose de bien supérieur à la gloire de la destruction et des massacres ». Ceci préfigure une conception très moderne de l’histoire qui ne viendra à maturation que bien plus tard.

La lecture des lettres de ce premier volume laisse donc entrevoir une personnalité « protéiforme » aux talents multiples. Voltaire lui-même peine à se définir : «  Vous m’avez pris pour un poète, écrit-il à Jeanne Françoise Quinault, et les Allemands je ne sais sur quoi de fondé, me prennent pour un philosophe. Peut-être ne suis-je ni l’un ni l’autre ». N’est-ce pas là le secret de son empreinte durable dans notre imaginaire : Voltaire échappe aux classifications et tout en lui respire l’humanisme en actes. Difficile de trouver dans ses écrits cette idéalité abstraite que l’on perçoit chez Rousseau et qui se prête à tous les malentendus voire aux dérives mortifères. Sans doute Voltaire découvrira-t- il bien plus tard le ressort de son art. Dans une lettre célèbre de 1767, il écrit : « Jean-Jacques écrit pour écrire, moi, j’écris pour agir ».

La Correspondance de Voltaire dans La Pléiade 

Subversion  de Voltaire, par Philippe Sollers 

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