TOUS DOIVENT ÊTRE SAUVÉS OU AUCUN de VÉRONIQUE BERGEN (Onlit) / Une lecture de Jean-Pierre LEGRAND

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Jean-Pierre LEGRAND

Chaque jour qui passe apporte son lot de désastres et alimente notre angoisse. Tandis que la forêt amazonienne brûle et que les océans se meurent, la sixième extinction de masse, dite holocène, s’accélère. Alors que les décors du vaste théâtre humain brûlent, le texte de la pièce, lui aussi s’enflamme. Un peu partout l’ordre social vacille.
Arrivé à cette croisée des chemins, il pouvait être intéressant de jeter sur cette grande scène, un éclairage neuf  et de donner la parole non à un homme (il s’est trop discrédité) mais à un de ses proches, pour tout dire, son meilleur ami : le chien. C’est l’heureuse idée qu’a eue Véronique Bergen dans son roman « Tous doivent être sauvés ou aucun »

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Le narrateur de ce foisonnant roman est donc un chien. Il s’appelle Falco et vient d’être abandonné par sa maîtresse, une blondasse aux lèvres peintes. Le genre d’avanie qui vous rend votre conscience de chien comme à d’autres la conscience de classe. Ejecté du monde de l’aliénation domestique, il réintègre cette présence au monde qu’il avait perdue. Il retrouve son animalité… et même un peu plus : « devenu chien errant, sur les brisées du Juif errant, mes aptitudes de chien psychopompe se sont réveillées. Je suis la proie de visitation par des âmes canines ».  Emergeant de l’au-delà canin, l’esprit de quelques chiens emblématiques se manifeste: Loukanikos, le « riot dog » des manifestations d’Athènes, Laïka, le premier chien de l’espace, Mops et Thisbé, les petits compagnons de Marie-Antoinette…

Ventriloqué par ces mânes glorieux, Falco nous livre leur témoignage. Par sympathie envers les quelques homo sapiens qui méritent encore son respect Falco nous confie ses Mémoires en hominidien. Certains éléments de langage étant toutefois intraduisibles (injure, métaphores amoureuses), il faut se contenter par endroit du cano-canin : Czasrshoum xxithunp mrozik uhgfoe qopyzärh phterzivtchon. N’est-ce pas après tout un gage d’authenticité de cette révélation?

Dans son errance, Falco est vite rejoint par d’autres congénères : ils prennent la direction plein sud, vers les rivages de la méditerranée. Dans une langue libérée, pleine d’invention et de rythme Véronique Bergen entrelace donc le récit d’une errance (ce qui assure la progression narrative du texte) et la remémoration d’événements marquants de l’histoire humaine par le prisme de ceux qui l’ont subie « côté niche ». Le miroir qui nous est ainsi tendu reflète, au mieux l’hubris à laquelle tend l’humanité et, au pire, son inclination aux crimes et aux  massacres.
Ce pari risqué mais qui fonctionne, est une manière allégorique et brillante de donner la parole à ceux qui ne l’ont jamais.

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Véronique Bergen

Au fil des pages, Falco apparaît comme le héraut d’une révolution en marche. Il faut « mettre à bas le système ». Il ne faut pas se méprendre : il ne s’agit pas ici d’un abolitionnisme ayant pour horizon la fin de l’homme responsable de tous les désastres. L’antispécisme est ici sous-tendu par la pensée d’une interdépendance entre tous les règnes sans prévalence de l’un sur l’autre. Je vous l’ai dit, profère Falco « je ne suis pas de ceux qui militent pour la guerre entre les règnes. Chaque espèce a sa place dans la chaîne des êtres, laquelle ne va pas du simple au complexe, des invertébrés aux vertébrés, des bactéries à l’homme, mais bifurque, sans hiérarchie, sans base primaire ni sommet où trône l’humain ». Rien de commun donc avec une quelconque tentation d’inverser les structures de domination, les victimes prenant la place des bourreaux.

Le message est donc clair : aucun des passagers de cette galère ne mérite de passer par-dessus bord ; « Tous doivent être sauvés ou aucun ».

Très original en sa forme, le récit est donc tissé d’une série de moments privilégiés (les manifestations d’Athènes, la chute du IIIème Reich, la Terreur) qui viennent scander un périple qui, peu à peu se confond avec une prise de conscience, la poète, la moraliste, la philosophe guidant tour à tour la main de la romancière.

Sans se vouloir être un essai ni un pamphlet, le roman donne donc à réfléchir sur notre monde tel qu’il va. Lors des manifestations d’Athènes – Véronique Bergen semble en faire le symptôme le plus manifeste de l’effondrement économique et social de nos sociétés –  ou encore à l’occasion du mouvement des gilets jaunes, ce qui me semble également se se profiler est une remise en cause de la logique politico-économique qui subordonne toujours davantage le présent à des impératifs d’avenir. Ce sont par exemple les pensionnés grecs saignés à blanc au nom du rétablissement de l’équilibre économique. A bon droit, nombreux sont ceux qui désormais se refusent à vivre « dans un présent rendu exsangue par les sacrifices ». Outre qu’il n’évitera pas la question bien posée mais non tranchée de l’articulation de la question sociale (les fins de mois) et des menaces écologiques (la fin du monde) ce refus, par sa radicalité parfois violente ne doit pas non plus se traduire par un impératif de tabula rasa et de négation de notre héritage démocratique.
Une équation difficile à tenir.

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Le livre sur le site d’ONLIT 

Véronique BERGEN parle de son livre

Les ouvrages de Véronique BERGEN sur Espace Livres & Création 

 

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