CORRESPONDANCE de GUSTAVE FLAUBERT (La Pléiade) / Une chronique de Jean-Pierre LEGRAND

VOLTAIRE, CORRESPONDANCE, tome 1 de La Pléiade / Une lecture de Jean-Pierre LEGRAND
Jean-Pierre LEGRAND

« Et le Vit ?
Qu’en faisons-nous ?
Et le reste du bonhomme. Que devient-il ?

Cette gaillarde apostrophe ouvre la lettre que Flaubert adresse à son vieil ami Jules Duplan le 11 octobre 1867.  On peut la lire dans ce troisième volume de la correspondance de Flaubert qui couvre les années 1859 à 1868. Comme les autres volumes de cette correspondance éditée dans la Collection La Pleiade, celui-ci est accompagné d’un appareil critique remarquable.  

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Cette correspondance m’accompagne depuis longtemps.  A intervalles réguliers, je retrouve cette chère vieille broquette avec un plaisir voisin de celui que j’ai par exemple à réécouter Brassens, tous deux pratiquant cet exigeant  art de vivre « un pied dedans – un pied dehors », mêlant ironie souvent mordante, lucidité un brin désabusée mais tendresse aussi, le tout sur fond d’un profond mépris pour la race honnie du bourgeois.

Cette haine du bourgeois doit être éclaircie car elle peut paraître à première vue étrange.
Au temps de Flaubert la notion de bourgeoisie échappe déjà à toute définition trop restrictive et présente un tel potentiel d’expansion que d’aucuns ont pu dire, selon moi avec raison que « la bourgeoisie est l’autre nom de la société moderne et désigne cette classe d’hommes qui a progressivement détruit, par son activité libre, l’ancienne société aristocratique fondée sur les hiérarchies de la naissance ». Catégorie sociale définie par l’économique et non plus la naissance, il est clair que la bourgeoisie englobe l’ami Gustave, ce fils de médecin vivant de ses rentes et parfaitement introduit dans la haute société du Second Empire.

Certains, résistant mal à la manie de la psychanalyse, ont voulu voir dans la détestation flaubertienne, une forme de haine de soi. C’est à mon avis aller un peu vite en besogne.
On a une meilleure idée de cet esprit bourgeois qu’il abhorre à la lecture de sa lettre du 12 juin 1867. Il écrit : « Je me suis pâmé, il y a huit jours, devant un campement de Bohémiens qui s’étaient établis à Rouen. – Voilà la troisième fois que j’en vois – Et toujours avec un nouveau plaisir. L’admirable, c’est qu’ils excitaient la Haine des bourgeois, bien qu’inoffensifs comme des moutons. (…) Cette haine-là tient à quelque chose de très profond et de très complexe. On la retrouve chez les gens d’ordre. C’est la haine que l’on porte au Bédouin, à l’Hérétique, au Philosophe, au solitaire, au poète.  – Et il y a de la peur dans cette haine. Moi qui suis toujours pour les minorités, elle m’exaspère. ».
En réalité, selon le mot rapporté par Maupassant, Flaubert appelle bourgeois « quiconque pense bassement ».

Tout prévenu qu’il soit contre la mentalité bourgeoise, il arrive pourtant à Flaubert de nous décevoir et d’être lui aussi – on nous jugera certainement de même – un peu trop de son époque. Par exemple lorsqu’avec sa mère, il pousse sa bien-aimée nièce Caroline à épouser le triste Commanville et assure qu’il aimerait mieux la voir « épouser un épicier millionnaire qu’un grand homme indigent ». A la fin de sa vie, Caroline,  qui, avant son mariage fut l’amoureuse élève du peintre Johanny Maisiat, gardera une certaine amertume  à l’encontre des deux êtres qu’elle chérissait le plus et qui, par leur insistance à taxer ses plus beaux rêves de folie, l’auront précipitée du Parnasse dans la vie bourgeoise.

Au fil des lettres, nous pénétrons également dans l’atelier de l’écrivain, véritable forge de vulcain, où nous voyons Flaubert lutter avec l’informe matière dans des lueurs d’apocalypse et les vociférations du Gueuloir. Durant cette période, il écrira Salammbô et commencera L’Education sentimentale. C’est aussi l’occasion d’approcher au plus près de sa méthode : « Observons, tout est là. Et après des siècles d’étude, il sera peut être donné à quelqu’un de faire la synthèse. La rage de vouloir conclure est une des manies les plus funestes et les plus stériles qui appartienne à l’humanité » (lettre du 23 octobre 1863).

Plus tard, il saluera le même don de l’observation chez Zola tout en lui reprochant précisément cette rage de conclure et de donner son opinion. Par contre, il reconnaîtra une poétique plus proche de la sienne chez son nouvel ami Tourgueniev qui comme lui, rapporte sans commenter, analyse sans juger, expose sans conclure. Cette proximité est frappante dans la lettre qu’il adresse le 16 mars à l’auteur des « Mémoires d’un chasseur » : « De même que quand je lis Don Quichotte je voudrais aller à cheval sur une route blanche de poussière et manger des olives et des oignons crus à l’ombre d’un rocher, vos Scènes de la vie russe me donnent envie d’être secoué en télègue au milieu de champs couverts de neige, en entendant des loups aboyer. Il exhale de vos œuvres un parfum âcre et doux, une tristesse charmante, qui me pénètre jusqu’au fond de l’âme » (lettre du 16 mars 1863). En fait, ce que cherche Flaubert, c’est transformer le réel en vrai par la médiation de l’écriture : « On ne peut faire vrai qu’en choisissant et en exagérant » rappelle-t-il à Taine. Pour ma part j’ai toujours pensé que le réalisme absolu que j’appellerais « par accumulation » comme Zola cherche à la pratiquer est un fantasme impossible à satisfaire. Si on prend l’exemple de la photographie, la photo la plus platement réaliste d’un paysage procède également d’un choix : celui de la focale, du cadre, des éléments mis en valeur, de la mise au point, etc., de telle sorte que l’image produite constitue la représentation d’un paysage en réalité jamais vu.

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Le charme de ce troisième tome de la correspondance de Flaubert tient également à nos retrouvailles avec de vieilles connaissances  telles que sa nièce Caroline, cette chère Présidente (Aglaé Sabatier, maîtresse de Mosselman et amie de Baudelaire), Maxime Du Camp, les vieux amis Bouilhet et Feydeau, le frères Goncourt (les « bichons ») et l’étrange Mademoiselle Leroyer de Chantepie .

Romancière angevine, Mademoiselle Leroyer de Chantepie vit recluse dans sa maison d’Anger. C’est une vieille fille passablement neurasthénique. Pendant plus de dix ans, sans jamais qu’ils se rencontrent, elle accable Flaubert de lettres interminables et plaintives. Ne supportant plus l’enfermement de la province, elle ne peut se résoudre à en sortir ; endurant des souffrances morales à ce point « inavouables » qu’elle a renoncé à la confession, cette catholique convaincue craint l’enfer.  Aux plaintes identiques dans leur récurrence, Flaubert, étonnamment patient, propose ses remèdes, toujours les mêmes eux aussi : cessez d’aimer votre souffrance, quittez vos habitudes, soyez libre… Parfois, en désespoir de cause, il suggère un remède radical : la lecture de ce cher Montaigne. Pourtant il est très attaché à cette amie « abstraite » faite de l’encre et du papier de ses lettres. Dans leur univers mental commun, il a reconnu « ce fond de l’air qui n’est pas très gai » et sans doute bien plus marquées encore chez sa correspondante que chez lui, ces entraves dont on voudrait se défaire et que l’on s’est pris à aimer.

Arrivé à ce stade, l’honnêteté veut que je témoigne de l’ombre d’une réserve qui m’est venue au premier tiers de ma lecture. Toujours plus requis par son œuvre mais aussi par les mondanités parisiennes, il me semble que Flaubert se fait plus expéditif, consacre moins de temps à sa correspondance qui s’en ressent par rapport aux deux volumes précédents. Toutefois, un événement capital survient qui dissipe cette ombre et relance l’intérêt : en 1863 Flaubert et George Sand font connaissance lors d’un des célèbres dîners Magny où Dumas fils et Sainte-Beuve les présentent l’un à l’autre.

La relation de tendre complicité qui se noue entre ces deux compères colore chacune des pages de leur correspondance d’une tonalité comme automnale, faite de tons rouilles et ocres, à la fois doux et francs qui nous rendent impatients de retrouver de loin en loin cette saison de l’amitié qui les unit. George Sand est particulièrement touchante qui parfois signe ses lettres d’un affectueux « ton vieux troubadour ». Ils ne sont pourtant d’accord sur presque rien : lui a en tête un réalisme « objectif » : l’écrivain doit être absent de son œuvre, et se garder comme de la peste d’exprimer une opinion. Elle qui met tout son cœur dans ce qu’elle écrit professe tout le contraire. Lui sue des semaines sur une phrase faisant du style et de la forme son Graal quand elle avoue ingénument écrire ses livres comme ils lui viennent. Il ne jure que de l’art pour l’art quand elle lui reproche « un cul de plomb » qui l’empêche de se laisser entraîner « à la vie pour la vie ».
Le prosaïsme de Sand peut surprendre mais il est irrigué d’un irrépressible amour de la vie et d’une profonde tendresse pour le monde qui l’entoure : « J’aime, dit-elle, tout ce qui caractérise un milieu, le roulement des voitures et le bruit des ouvriers à Paris, les cris de mile oiseaux à la campagne, le mouvement des embarcations sur les fleuves. J’aime aussi le silence absolu, profond, et en résumé j’aime tout ce qui est autour de moi, n’importe où je suis ».

Relatant à Mademoiselle Leroyer de Chantepie la récente visite de son amie à Croisset, Flaubert écrira : « J’ai eu pendant quelques jours, le mois dernier, la visite de notre amie Mme Sand. Quelle nature ! Quelle force ! Et personne en même temps n’est d’une société plus calmante. Elle vous communique quelque chose de sa sérénité ». Une bonne rencontre, aurait dit Spinoza….

Le troisième tome de la Correspondance de Flaubert dans La Pléiade

GUSTAVE FLAUBERT dans La Pléiade 

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