MONTAIGNE EN MOUVEMENT de JEAN STAROBINSKI (Gallimard) / Une chronique de Jean-Pierre LEGRAND

VOLTAIRE, CORRESPONDANCE, tome 1 de La Pléiade / Une lecture de Jean-Pierre LEGRAND
Jean-Pierre LEGRAND

Historien des idées et théoricien de la littérature, Jean Starobinski, mort cette année à l’âge canonique de 98 ans, fut, sans doute, l’un des plus grands critiques littéraires du XXème siècle.

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Je l’ai lu la première fois dans un vieux Cahier de l’Herne consacré à Pierre Jean Jouve. Le premier article – La dramaturgie, l’interprétation, la poésie –  était de sa plume. Il me parut à la fois lumineux et tout empreint des sinuosités d’une langue magnifique. Je décidai donc d’approfondir. Je découvris rapidement que Starobinski avait consacré des ouvrages majeurs à deux auteurs que j’affectionne particulièrement : Montaigne et Rousseau. Seul l’ouvrage relatif à Montaigne nous retiendra ici.

Rien de surprenant chez un historien des idées que cette attention fervente accordée à deux auteurs si différents en apparence. En effet, ce qui a dès l’abord attiré le regard du critique, c’est un même  acte d’accusation lancé par nos deux auteurs : le monde n’est que mensonge et trahison. Dans le sillage de cette brutale mise en cause se profile une question délicate: comment nous affranchir des apparences et des aliénations ? Quel rapport au monde nous permettent-elles ?

Montaigne en mouvement analyse le cheminement qui, de la tentation du repli, mène Montaigne à un retour réfléchi et apaisé aux apparences que sa pensée accusatrice avait tout d’abord renié. L’intérêt du livre est de mettre en lumière le mouvement ternaire qui scande ce cheminement.

Le premier temps est donc celui du constat d’une perte de soi, d’une aliénation totale dans notre rapport au monde, aux autres : « En nos actions accoutumées, de mille il n’en est pas une qui nous regarde (…) qui ne contre-change volontiers la santé, le repos et la vie  à la réputation et à la gloire, la plus inutile, vaine et fausse monnaie qui soit en notre usage ». Nous nous perdons dans la vaine poursuite de l’image que nous voulons que les autres se fassent de nous. Chacun faisant de même, tout n’est que comédie et pour l’essentiel, « nos vacations sont farcesques ».

 

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Jean Starobinski

Ce constat qui était déjà celui de la philosophie antique incline Montaigne au rejet de la fausseté apparente du monde. Ce rejet suppose néanmoins la croyance en une valeur opposée, soit  « une vérité qui se situerait ailleurs et qui nous autoriserait à intervenir en son nom en dénonçant le mensonge » Mais voilà, comme il ne peut se réclamer « d’aucune vérité possédée », Montaigne n’a pour l’heure d’autre recours que de manifester son opposition sous les seules figures de l’espace, ce que Starobinski nomme l’espace votif. Il se réserve donc un lieu de retraite (ce sera une retraite à éclipses) : c’est la fameuse librairie qu’il installe au troisième étage de la tour d’angle qu’il s’est fait bâtir en agrandissement de la demeure familiale. De là il se sent libéré de tous les pièges et peut s’instituer spectateur de la vie des hommes.

Ce second temps de repli autarcique par lequel, dans un dédoublement de lui-même, Montaigne tente d’instaurer en son dedans un rapport d’égal à égal , sans nulle soumission à une autorité externe, a des effets surprenants que le philosophe n’attendait pas. Déjouant ses attentes, l’unité se dérobe. La constance à soi qu’il recherchait dans la conformité aux grands exemples du passé (tels que proposés par les auteurs antiques qui peuplent sa librairie) s’avère impraticable. Bien plus, sur cette scène intérieure où il s’est retiré, voici que surgissent des intrus, des idées fantasques. Loin de la sérénité attendue, Montaigne constate que son esprit « au rebours, faisant le cheval échappé, se donne cent fois plus d’affaires qu’il n’en prenait pour autrui et m’enfante tant de chimères et de monstres fantasques les uns sur les autres, sans ordre et sans propos, que pour en contempler à mon aise l’ineptie et l’étrangeté , j’ai commencé de les mettre en rôle, espérant avec le temps, lui en faire honte à lui-même ». Son for intérieur ne lui semble guère plus stable que le monde extérieur dans sa perpétuelle mutabilité. L’appui du dehors venant à manquer, Montaigne se trouve un premier médiateur qui n’est autre que son livre dont il nous dévoile ici l’origine première. Ce faisant, Montaigne rompt déjà le cercle autarcique puisque le recours à l’écriture réamorce le rapport à l’autre par le biais du lecteur et présuppose  l’acceptation de la convention du langage.

Le troisième temps sera donc celui du dévoilement progressif d’une des seules vérités incontestables qui se puisse tirer des Essais : il est impossible de s’appartenir à soi tout seul. Dépassant le stade du pur repli sur soi, Montaigne nous convie à passer de l’initiale dépendance irraisonnée au regard des autres à une acceptation du monde fondée sur une relation à autrui maîtrisée. Le mouvement décrit par Starobinski n’est donc rien d’autre que l’effort qui, commençant par penser « l’identité comme pure conformité à soi-même » reconnait que cette visée est inatteignable et cherche à lui donner un autre contenu par le truchement de la relation apaisée à autrui. L’autre cesse d’être simple regard prescripteur d’une image aliénante pour devenir l’interlocuteur sans lequel notre identité ne peut que se perdre dans les sables mouvants de notre for intérieur. L’aliénation ne cesse pas intégralement  – c’est impossible : un minimum de conventions est nécessaire – mais elle n’est plus synonyme de perte et abandon de soi ; elle se fait structurante.

Il est remarquable que, parti de la tentation du repli en un moi coupé du monde et des hommes, Montaigne atteigne, par une dialectique permanente entre engagement et désengagement, dialogue et retour sur soi, à une acceptation de l’homme et du monde dont il se découvre solidaire en ce compris toutes les créatures qui l’habitent et même les arbres : « Il y a, écrit-il, un certain respect qui nous attache, et un général devoir d’humanité, non aux bêtes seulement, qui ont vie et sentiment mais aux arbres mêmes et aux plantes ». D’un apparent stoïcisme qui aurait pu se défaire en une sécheresse désincarnée, nous passons à une forme de militantisme de la vie.

Entre une transcendance insaisissable et une intimité changeante, Montaigne trouve sa stabilité dans une sincérité et une fidélité à soi qui acceptent de se mettre à l’épreuve des autres dans un mouvement – qui est précisément celui des Essais – fait de départs réitérés, de retours, de réexamens.

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Michel de Montaigne (1533-1592)

Montaigne en mouvement est un grand livre.

Au plus près des mots de Montaigne, Starobinski agit en véritable herméneute, à mille lieues des délires structuralistes qui, disséquant un texte en partant du petit orteil, vous laisse ensuite un cadavre couturé de partout et méconnaissable.
Outre qu’il nourrit la réflexion et enrichit notre connaissance de Montaigne, l’auteur nous réserve par son style un grand plaisir de lecture même quand, ici ou là, il cède à un souci excessif du beau style au détriment parfois de la limpidité du propos. On peut également regretter que son ouvrage se termine sans véritable conclusion mais sans doute a-t-il voulu là se conformer à la ligne mélodique des Essais, toute en expansion.

Un livre consacré aux Essais de Montaigne serait raté s’il ne donnait envie de lire ou relire l’œuvre originale. La question se pose alors du choix de l’édition. Plusieurs existent, allant du texte dans sa langue originale (devenu d’un abord rébarbatif) à la version totalement modernisée. Une belle tentative été faite par Arléa et son maître d’œuvre Claude Pinganaud en 2002. Le texte est d’une lecture aisée et sauvegarde l’essentiel de la saveur de l’original. Je le préfère à l’édition Quarto qui a moins de charme. Ma préférence va néanmoins à la belle édition de l’Imprimerie nationale en trois volumes, établie par A. Tournon : l’orthographe est modernisée mais le lexique (un glossaire est joint) et la syntaxe sont maintenus. Le résultat est goûtu : on y retrouve, selon l’expression de mon ami Philippe Lesplingart, le sel, le poivre et le clou de girofle absents des éditions plus « modernes ».
À vous de choisir.

Le livre en FOLIO essais

Les livres de Jean STAROBINSKI chez Gallimard  

La lecture (vidéo) de Montaigne en mouvement par Bruno LALONDE de l’Atelier-Librairie Le livre voyageur

Jean Starobinski parle de son livre (en 1982 sur la Radio Télévision Suisse)

 

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