37, RUE DE NIMY d’ALEXANDRE MILLON (Murmure des Soirs) / Une lecture de Jean-Pierre LEGRAND

Le TOP 5 de JEAN-PIERRE LEGRAND
Jean-Pierre LEGRAND

Dans ce récit dense mais à la respiration aisée, parsemé d’évocations poétiques comme autant de petits vitraux qui en colorent la lumière, Alexandre Million nous entraîne tout d’abord, à l’orée du siècle passé, dans les pas de Léon Losseau, avocat, intellectuel et bibliophile passionné, qui transforma sa maison du 37 rue de Nimy à Mons en un hôtel particulier, trésor de l’art nouveau.

Puis, enjambant le siècle nous suivons Esther, jeune femme réservée qui trouve dans l’écriture et le cheminement qui l’y mène, une forme d’adéquation à soi-même qu’on peut appeler liberté et qui rend tout possible .

De manière très originale, Rimbaud est le fil rouge qui parcourt et unit ces deux récits dans une cohérence qui se dévoile peu à peu.

Tout commence donc en 1901 : avocat en recherche d’un tiré à part de la Belgique judiciaire, Léon Losseau découvre, par hasard, chez un imprimeur spécialisé dans les publications judiciaires, cinq cents exemplaires de l’édition originale d’ « Une saison en enfer ». Il rentre chez lui. Une lettre l’y attend: Berthe sa maîtresse et patronne de l’estaminet voisin le quitte et retourne dans ses Cévennes natales.

La première partie du roman se place donc sous le signe de la rupture : rupture sentimentale mais aussi rupture plus métaphorique avec le surgissement de Rimbaud et de son adieu à la « vieillerie poétique ». Ce moment clé est l’occasion de cerner un peu plus la personnalité de ce personnage. Esprit libre, héritier des lumières, débatteur vif et attentif, Léon Losseau est aussi tout embarrassé d’entraves familiales et de conservatisme social avec lequel il lui faut bien composer. On devine, dans sa vie affective, un cloisonnement typiquement bourgeois, certes insatisfaisant mais dont on pressent les premiers craquements. Le départ de Berthe pour douloureux qu’il soit est l’augure d’une possible bifurcation.

Nous sautons d’une décade : le 35 rue de Nimy est devenu, par la grâce de cet homme de goût et furieux collectionneur, un chef d’œuvre de l’art nouveau. Losseau n’a cependant pas les travers qui apparentent trop souvent le collectionneur à l’avare. Sa maison est un lieu d’amitié et d’échanges qui nous vaut cette magnifique évocation d’une soirée où les amis présents reçoivent en cadeau, un exemplaire de la fameuse édition originale : par la magie d’une écriture fluide et chaleureuse, nous ressentons physiquement la connivence des cœurs et la consanguinité des esprits.

En troisième partie de roman, nous nous retrouvons de plain-pied dans notre époque .
Par une belle symétrie avec la première partie, le contexte est également celui d’une rupture et d’une bifurcation. Après un « mariage désastreux mais un divorce sans histoire » Esther se cherche et, avec l’élan du joueur qui ne se satisfait plus de ses fantasmes, elle prend le risque de s’exposer à la critique : elle réalise son vieux rêve et entreprend l’écriture d’une pièce de théâtre. Le sujet lui est inspiré d’un poème de Rimbaud : les Réparties de Nina. Tout est relancé : « Esther passe de la fatigue de ne pas être suffisamment soi au refus d’être dorénavant définie par d’autres, ou d’être agencée par des idéaux extérieurs à elle ». Les promesses de la vie  – et de l’amour aussi -seront tenues.

Alexandre Millon

A mes yeux, 37 rue de Nimy est un roman d’apprentissage avec pour ligne d’horizon la liberté et la réappropriation de l’identité qui nous est propre. La figure tutélaire qui, en surplomb, en assure l’unité n’est autre que Rimbaud .
Dans l’existence tout se passe comme si notre moi profond était une manière de personnage en disponibilité qu’il nous revient de sortir de la coulisse en lui donnant le premier plan sur la scène de notre vie. Il ne s’agit de rien d’autre que de rejoindre une dimension plus exacte de nous-même. Mille choses entravent cependant notre pas : les contraintes sociales, nos parents, l’image que les autres se font de nous et à laquelle nous tentons trop souvent de coïncider. À cet égard, Rimbaud est une incarnation de l’exigence de liberté et d’indépendance tant par sa vie que dans l’exercice de son art.

Bien des choses habitent ce livre mais, par-dessus tout, il y a ce style d’une élégante simplicité et tout miroitant de poésie : les mots semblent liés par mille affinités secrètes et s’appeler les uns les autres.

En poète, Million excelle à saisir ce petit tremblé d’éternité derrière l’instant qui passe. Ainsi lorsqu’il décrit Florine captée par l’objectif de Losseau : « Quand il se retourne vers Florine, l’appareil photo à la main l’obturateur à fond, l’ouverture à la lumière réglée au maximum, sa chère Florine virevolte comme un derviche tourneur puis s’arrête net en riant. C’est exactement là que Léon déclenche. Le temps d’une ouverture et fermeture de diaphragme, la lentille Zeiss capte au vol le rire, les pans de la robe qui flottent dans l’air, suspendus pour toujours »

Un mot revient plusieurs fois sous la plume de Million : douceur. C’est exactement le sentiment que j’éprouve à la lecture de ce beau livre : une douceur faite, comme le suggère Comte-Sponville, d’un courage sans violence et d’une force sans dureté.

Alexandre Million, 37 rue de Nimy, Editions Murmure des soirs, 2019

Le livre sur le site de l’éditeur

Le site d’Alexandre MILLON

Publicités

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s