PASSAGE DU POÈTE de CHARLES-FERDINAND RAMUZ / Une lecture de Jean-Pierre LEGRAND

LES ANNÉES DIFFICILES de HENRY BAUCHAU (Actes Sud) / Une lecture de Jean-Pierre Legrand
Jean-Pierre LEGRAND

En 1904, Ramuz a déjà un roman à son actif. S’interrogeant sur ses raisons d’écrire, il se forge un programme, dessine un horizon : « Les péripéties ne m’intéressent pas écrit-il. L’invention ne doit pas être dans le sujet ; elle doit être dans la manière de le rendre. Elle est dans le ton, dans le choix : elle est dans la vie éclatante ; elle est dans l’image ; elle est dans le mouvement de la phrase ; elle n’est pas ailleurs ». Publié en 1923, « Passage du poète » est l’illustration quasi parfaite de ce que le jeune Ramuz énonçait vingt ans plus tôt.

Résultat de recherche d'images pour "passage du poète cf ramuz"

Pas d’ « histoire », pas de psychologie. Un espace clôt : la montagne, un village à mi- mont, un  lac en contrebas ; des vignobles en terrasses à perte de vue et, là où la route étroite fait un coude, un repli d’où montent, tout droit comme des colonnes noirs, de vieux cyprès : c’est le cimetière.  Des hommes : à peine des personnages, des silhouettes plutôt ; des paysans, de simples villageois, un ivrogne, un simplet, une jeune femme à marier, un fossoyeur, les morts couchés bien à plat sous la terre. Tout cela  immuable comme les saisons qui sont ici l’autre nom du Temps.

Au sortir de l’hiver, survient un homme de rien; c’est un itinérant : il est vannier, il s’appelle Besson.

Besson est là pour six mois. Il s’installe sur la place du village. Au milieu de tous, il travaille : ses mains saisissent les jets d’osier, vont et viennent « faisant beaucoup de petits signes, comme dans le langage des sourds-muets » Il intrigue, captive, libère chez chacun des ressources insoupçonnées de langage. Métaphore explicite du poète, il est aussi une manière de double de l’auteur écrivant son livre : buvant la lumière, captant les bribes de conversation il absorbe tout et le restitue sous forme de signes ; « Alors Besson recommence. De nouveau les osiers font leurs signes l’un devant l’autre et écrivent comme à la craie leurs lettres en l’air ».

Ce décor de montagne et de paysannerie si cher à Ramuz n’est évidemment pas choisi au hasard. On se méprendrait toutefois en faisant de lui un écrivain régionaliste (A ce compte Virgile le serait aussi) ou un chantre de la nature. Ce qu’il décrit, c’est l’homme aux prises avec l’élémentaire : des paysans (ce terme n’a pas la sotte signification péjorative qu’il a acquise chez nous) accrochés à une terre ingrate et exigeante, qui peinent à imaginer qu’existe au monde un travail pour lequel le temps qu’il fait n’a pas d’importance. Ce rapport au monde est nourri d’une connivence naturelle avec les signes, mère de toute poésie : tous ici ont appris « le tout petit mot d’un nuage qui est apparu, qui s’en va ; la ligne écrite en gris du brouillard traînant à mi-mont ; la coloration d’un coucher de soleil ; quand la lune a une couronne comme une mariée… »

Image associée
C.-F. Ramuz (1878-1947)

La nature de Ramuz n’est pas celle, élégiaque, de Rousseau et encore moins celle des romantiques : tout est donné mais tout est à faire, dans une lutte incessante, un corps à corps toujours recommencé. « Et ce n’est plus du naturel, c’est du fabriqué ; c’est nous, c’est fabriqué par nous et ça ne tient que grâce à nous ». Le propos reste très actuel et éclaire le malentendu croissant entre le monde agricole et le reste de la population, par exemple concernant l’emploi des pesticides. Nombre d’agriculteurs ne sont pas des « amoureux » de la nature : dans le meilleur des cas ils la respectent mais toujours ils la défient car, de tous temps, ils ont reconnu en elle un fond d’hostilité. Plus largement, on oublie souvent que les paysages que nous adorons ne sont pas naturels mais « fabriqués » : ils ont été sculptés par le travail des hommes.

Un personnage se détache particulièrement de ce qui n’est pas un récit : c’est Bovard, un vigneron attaché à sa caillouteuse parcelle au point qu’il semble faire corps avec elle : « On voit qu’il lui ressemble, étant fait, lui aussi, de pierre par en-dessous, ayant les os saillants, épais, fortement soudés, fortement tenus ensembles. Il parle, étant le mont lui-même, étant lui-même produit et porté dehors, étant une production, fait de pierre et d’argile, cimenté comme un mur, couleur de terre, couleur de souches, couleur de roc, couleur d’air, couleur de saison ; et grand, maigre et osseux et grand, et dressé tout debout contre le mont lui-même dressé ».  Tel l’homme de la Genèse fait de poussière et d’argile, Bovard ne gagne que progressivement la pleine conscience de soi et le sentiment d’appartenance à l’humanité elle-même : c’est précisément la vertu du passage du poète Besson ; il est libération et accession à une forme de connaissance, à un agrandissement de la vie : Bovard  « ne peut plus s’arrêter. Il voudrait s’arrêter qu’il ne pourrait plus, parce que le poète est venu ; les mots sortent de lui tout le temps, comme quand les ruches se réveillent ».

Un mot encore du style de Ramuz. Il déconcerte au premier abord par le parti pris d’objectivité (les « on », les  « ils » abondent) et le souci de transférer dans la langue écrite certaines tournures populaires. Cela donne une prose « oralisée » où la simplicité et le raffinement poétique contrastent en une rythmique qui devient rapidement ensorcelante. À cet égard Ramuz est très en avance sur son temps et annonce Céline qui reconnaîtra sa dette envers lui.

« Passage du poète » est un beau « poème-roman » qui laisse dans l’esprit du lecteur une forme d’émerveillement déconcerté par la beauté qui se dégage de tant de simplicité, d’âpreté et de rudesse.

Les romans de C.-F. RAMUZ dans La Pléiade

C.-F. RAMUZ au Plaisir de lire

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s