LES LECTURES D’EDI-PHIL #20 : SPÉCIAL PRIX EMMA MARTIN DU ROMAN

LE COUP DE PROJO d'EDI‐PHIL SUR LE MONDE DES LETTRES BELGES FRANCOPHONES #16 : SPÉCIAL LUC DELLISSE
Philippe REMY-WILKIN (photo : Pablo Garrigos Cucarella)

Les Lectures d’Edi-Phil

Numéro 20 (octobre/novembre 2019)

Coup de projo sur le monde des Lettres belges francophones

sans tabou ni totem, bienveillant mais piquant…

 

A l’affiche :

Un spécial Prix Emma Martin du roman !

Sept romans (Alexandre Millon, Daniel Adam, Victoire de Changy, Claudine Tondreau, Elodie Wilbaux, Bruno Wajskop et Gilles Horiac) ; les maisons d’édition Samsa, Murmure des Soirs, Onlit, M.E.O., Autrement, Bord de l’eau et 180°.

 

J’ai eu l’honneur d’être sollicité pour intégrer un Jury AEB (Association des Ecrivains Belges francophones) attribuant le Prix Emma Martin du roman. Clause de confidentialité oblige, je ne dirai rien des échanges entre membres lors des trois phases, des sélections successives ou du choix final ; je me limiterai à des appréciations personnelles sur des livres qui ont particulièrement retenu mon attention (et dont je n’avais pas parlé précédemment). À noter tout de même que le cru était excellent, tant au niveau de la quantité que de la qualité.

 

(1)

Coup de cœur !

Alexandre MILLON, 37 rue de Nimy, Les incroyables Florides, roman, Murmure des Soirs, Esneux, 2019, 171 pages.

J’ai entamé la lecture la tête emplie de doutes : ce livre a connu une première édition, en 2004, soit il y a quinze ans, et l’éditeur était une instance officielle, bref ça sentait la commande, l’institution, le musée… La première page creuse la mise en alerte :

« Léon Losseau (1869-1949) était un intellectuel passionné – bibliophile, photographe, numismate, membre de nombreuses sociétés savantes – qui transforma sa maison en un hôtel particulier doté de tout le confort moderne et de décors Art Nouveau somptueux. Etc. »

Un livre au service de la ville de Mons, de la Maison Losseau ?

 

J’entre pourtant aisément dans la matière du livre, sur les pas de Rimbaud et Verlaine, croisant la composition d’Une saison en enfer, la découverte miraculeuse de son édition originale (cinq cents exemplaires rescapés, alors que le poète l’avait quasi entièrement détruite !).

Cette séduction initiale précède l’entrée véritable dans le livre. Une première partie nous projette en 1901 dans la foulée du Découvreur qui n’est pas Christophe Colomb mais Léon Losseau. Qui apparaît dans sa vie de tous les jours, ses relations, ses décors, ses activités…

Après quelques pages, le Chemin de Damas : Millon est devenu un de mes auteurs belges préférés ! C’est que… Réussir à rendre immédiatement attachant son personnage et donc à rendre captivantes ses déambulations et ses cogitations n’est pas à la portée du premier venu. J’éprouve un plaisir vif mais naturel : Millon écrit excellement, mais possède en sus l’art de distiller des notations humanistes :

« Losseau ne va pas chez la Berthier (NDA : sa maîtresse) pour s’encanailler, mais plutôt pour se confronter à l’étrangeté de cette fille, et qui sait, mieux se comprendre lui-même. »

Ou philosophiques :

« L’art de contredire ou de se contredire, ce n’est pas d’être contrariant, c’est de faire cohabiter au mieux les élans du cœur et les déductions de la pensée. »

C’est un petit miracle. Losseau, déployé par Millon, n’a rien d’un fossile exhumé d’archives poussiéreuses mais devient une sorte d’idéal, de modèle, quasi une incarnation métaphorique digne des contes du XVIIIe siècle. Tout en étant pleinement humain, c’est-à-dire fragile, sa propre émancipation/réalisation restant en deçà de ses idées : « Esprit libre, héritier des Lumières (…), Léon Losseau est aussi tout embarrassé d’entraves familiales et de conservatisme social (…). On devine, dans sa vie affective, un cloisonnement typiquement bourgeois, certes insatisfaisant mais dont on pressent les premiers craquements. »*

Un second miracle tient à ce que Losseau et Millon me font rencontrer Rimbaud et sa poésie comme jamais. Les citations d’Une saison en enfer coulent le long des parois du texte premier et lui confèrent des allures de chambre d’ambre, de grotte labyrinthique renfermant le trésor de la Beauté du monde ou du Sens de nos engagements. On s’envole au gré des phrases et du souffle des idées, des images :

« Un grand vaisseau d’or, au-dessus de moi, agite ses pavillons multicolores sous les brises du matin. »

 

Une deuxième partie nous transporte en 1913, Léon a quarante-quatre ans et a transformé sa demeure en un chef-d’œuvre de l’Art Nouveau, non pas figé mais habité, dans tous les sens du terme, où l’on converge autour du maître des lieux pour échanger, débattre dans une rare élévation des cœurs et des esprits.

Les hiatus temporels nous éloignent de la biographie stricto sensu. Quelle est la nature de ce livre ? Une esquisse de vie sous la forme de tableaux biographiques ? Avec des accents d’essai, d’étude historique ? Et une coloration très littéraire pourtant (mille notations psychologiques ou poétiques) …

 

Choc ! Une troisième partie débute en avril 2016, en compagnie d’autres personnages, contemporains : « Esther, fraîchement divorcée, en équilibre instable sur le fil de sa vie, en mal d’écriture et à la recherche de l’insaisissable Rimbaud ; Bastien, qui, jusque-là, s’est contenté d’effleurer les choses en suivant des prétextes fallacieux pour ne rien entreprendre » **. Un roman ! Dont l’irruption redistribue les cartes d’analyse du livre et son identité, dévoile sa structuration globale, son projet. Le ton est différent, la modernité et le second degré déboulent, le narrateur marque son territoire.

Que se passe-t-il ? Une juxtaposition ? L’auteur a repris son texte et lui a ajouté une deuxième trame, qui se déroule un siècle après la première. Mais la juxtaposition, pour abrupte qu’elle soit, renvoie à une orchestration renouvelée du tout. N’est-il pas question ici du devenir des idées sur plusieurs générations ? Rimbaud infuse Losseau mais la germination intellectuelle met du temps à fleurir, porter des fruits, se prolonge par-delà les décennies à travers des héritiers/disciples :

« (…) il aborde Esther, en lui disant que Le Bateau ivre est pour lui comme une sorte d’unité de mesure qui servirait à évaluer notre degré de folie, et donc en fin de compte notre sincérité. »

Ne déflorons pas l’intrigue romanesque et ses surprises. Mais avouons avoir passé notre temps, au cours des derniers chapitres, à cocher des lignes et des paragraphes, parfois des pages entières. Quelques échos de notre envol :

« (…) cependant il nous faut rappeler l’harmonie entre ce qu’on est et ce qu’on tend à être en créant. » ;

« (…) nous parlons de la joie de comprendre au sens de prendre dans ses bras, d’embrasser quelque chose qui nous soutiendra jusqu’au bout. » ;

« (…) elle relit Rimbaud. L’endiablé allume son feu. On pourrait s’y brûler, mais Esther s’y réchauffe, elle s’installe au milieu du campement nomade, à la belle étoile. » ;

« L’enthousiasme est un art martial d’anticipation créatrice d’une Joie future qui prendrait appui sur une petite joie présente (…) c’est, au-dedans de nous, un vieil escalier de pierre envahi d’herbes sauvages, qui nous permet de gagner en intensité, de dynamiser du sens. » ;

« Ils cherchent des lieux de tranquillité, des randonnées tracées comme des partitions à entendre et à voir, autant de possibilités d’harmonie. » ;

« Si on a l’esprit nomade, une fenêtre peut suffire. Deux battants s’ouvrent sur un cerisier, un petit carré de jardin et c’est déjà voyager, dépayser la pensée, rêver et recréer sa vie sur un petit rebond d’enthousiasme. »

Un art de vivre ? Un traité éthico-esthétique ? Décidément, après le traité de morale privée de Luc Dellisse (évoqué en septembre en ces pages), voilà nos auteurs qui glissent leurs voilures sous l’appel du Grand Large :

« Nous avons heurté savez-vous d’incroyables Florides… ».

 

* Jean-Pierre Legrand. Voir :

https://lesbellesphrases264473161.wordpress.com/2019/09/19/37-rue-de-nimy-dalexandre-millon-murmure-des-soirs-une-lecture-de-jean-pierre-legrand/

** Martine Rouhart. Voir :

https://www.areaw.be/alexandre-million-37-rue-de-nimy-les-incroyables-florides-roman-murmure-ses-soirs-2019-presentation-par-martine-rouhart/?fbclid=IwAR0PdWBPZfhM6QVEj8LFSfzhGPervdrNgL6JrNOn6UaEWMjs8-WBj5BMaOc

 

(2)

Daniel ADAM, Eaux perdues, roman, Onlit, Bruxelles, 2014, 123 pages.

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Introduction.

Daniel Adam me ramène à mes débuts dans la médiation culturelle. 2001, l’appel de Michel Torrekens, la revue Indications, deux articles la première année. Le premier rencontrait mes aspirations naturelles (mondialistes) et me permettait d’évoquer un cador, l’Irlandais Joseph 0’Connor. Le deuxième m’a ramené à mes racines. Le Belge Daniel Adam venait d’être primé pour une nouvelle (Fureur de Lire), j’avais pu l’écouter performer lors d’un Tournai-la-Page. M’avait marqué la vie insufflée dans son travail : il emportait le public, le faisait rire ou savait l’émouvoir. Ce qu’il avait confirmé dans son premier roman, Lucid Casual. J’ai raté son deuxième (finaliste du Rossel !) mais voici le troisième. Publié il y a cinq ans déjà.

 

Premier contact. Un bel objet. Une belle mise en page. Sobre. Moderne.

Deuxième contact. Je retrouve tout ce qui m’avait séduit il y a dix-huit ans avec un zeste de fermeté, de maturité supplémentaire.

Quelques pages suffisent, je noterai cet opus avantageusement. C’est (très) bien raconté et c’est (très) bien écrit. Mieux : ce roman respire la modernité, dans le bon sens du terme, une modernité classique si je puis dire, qui rappelle (comme un Delperdange) la meilleure littérature américaine. Présence de nerfs, de squelette… Pas de mou ni de creux. Et quelques audaces (changement de personne dans la narration, du je au il ; absence de guillemets pour certains discours directs, etc.)

Pourtant, à y regarder de plus près, c’est un roman francophone, traversé de notables envolées poétiques :

« Même les trains semblaient passer sur la pointe des roues. » ;

« Il regarde Romy dormir comme on retrouve un papier chiffonné dans sa poche sans en comprendre le sens. » ;

« Depuis, il arpentait sa vie comme on marcherait à contrecourant d’une rivière en crue, l’eau jusqu’aux cuisses, cherchant l’improbable gué. ».

Ajoutons, en contrepoint du récit tendu, à sa petite musique dramatique, d’autres envolées, comiques, qui m’ont rappelé des pages de Lucid Casual. Par exemple, lorsque les femmes enceintes se retrouvent et se lâchent contre le sexe fort (fort ?) :

« – Oui, mais moi, le papa est parti, lâche Gisèle, comme en s’excusant.

  • Parti ?
  • Oh !
  • Où ?
  • Loin ?
  • Ça, c’est bien les hommes.
  • Tu n’es pas la première, rassure-toi.
  • Y en a qui sont là, mais c’est comme s’ils n’y étaient pas.
  • Moi, je préférerais que le mien s’en aille.
  • Tous les mêmes, ils tirent leur coup puis ils s’en vont.
  • Les hommes, comme dit ma mère, faut les mener par le bout de la queue. Et de toute façon, un homme à la maison, c’est un enfant de plus. »

Comme l’annonce l’excellente 4e de couverture, voici « un roman sur la paternité, la mémoire, la famille et l’amour ».

 

Le pitch ?

Vincent, la vingtaine, va être père. Il s’installe avec Romy dans une nouvelle maison, un peu perdue à la campagne, une gare à proximité et un talus, où il prendra l’habitude d’aller flâner. Car il est un peu immature encore, de ces gens qui possèdent une horloge interne au timing original, qui se règlent plus lentement mais plus fermement sans doute, pour aller plus loin ou plus longtemps.

Au lieu d’un bonheur béat, il est assailli par mille doutes, mille angoisses. Lui reviennent des morts (son père, son grand-père, sa sœur… après son accouchement). D’où une vision quasi apocalyptique de la grossesse et de la naissance :

« (…) j’ai peur de son regard, de ses reproches, de son avenir et de sa mort, inéluctable. J’ai peur des autres et du destin qui s’acharne sur ma famille. J’ai peur que tes eaux ne se perdent et qu’une fois encore elles m’inondent. J’ai peur d’être échoué au milieu d’un monde indifférent, accroché à mon désespoir comme à un peloton d’exécution, et que le premier cri de ce bébé ne déclenche la salve mortelle des fusils. »

Vincent s’enfuit, d’ailleurs, lors de sa première séance de préparation. Et on peut être agacé par la fragilité du héros ou par sa capacité à créer des drames abyssaux à partir des drames ordinaires de la vie. Les comparer à ce qu’endurent des Syriens, des Congolais des Grands Lacs… On peut aussi applaudir la capacité à plonger en soi, à fouiller les zones d’ombres, à accepter une confrontation avec le doute, la quête du Sens, le deuil…

 

C’est un livre qui n’ennuie jamais. Qui surprend. Ferme. Décapant. Perturbant.

Bémol : l’épilogue semble une partie ajoutée qui déstabilise voire incurve le sens de ce qui précède, le brouille plus qu’il ne l’approfondit.

 

(3)

Victoire DE CHANGY, L’île longue, roman, Autrement, Paris, 2019, 193 pages.

L'île longue

Après une vingtaine de pages, je marque le coup et me félicite : j’ai découvert une écriture ! Haut-de-gamme. A la fois classique et moderne. Inventive mais sans effet tapageur. Naturelle et travaillée. Habitée :

« De ces clichés exposés qu’on ne peut s’empêcher de toucher parce qu’ils ont l’air en 3D. Qu’ils ont l’air d’avoir une écorce, une peau, quelque chose d’épais, un supplément. »

Avec de fines notations poétiques au détour des phrases :

« Un peintre iconoclaste a su, un jour, nommer la couleur des yeux de Tala : l’outre-noir. »

Une poésie qui imprègne les protagonistes, élève leur niveau de perception et d’échanges :

« Bijan nous cache des coquillages sous le matelas, au niveau des âmes et sous l’oreiller inexistant. Elle dit que c’est pour orienter les songes. »

Qui plus est, le pitch est intéressant, interpellant même. Une jeune femme quitte l’Europe au débotté pour filer vers l’Iran en quête de mystère et de sens. Comme on filait jadis vers les Indes ? On a donc droit à un choc culturel, à une balade dans l’Iran profond et ses contradictions, ses impasses et ses trésors. D’autant que notre héroïne croise la route d’une jeune femme, Tala, s’attache à elle, à sa famille (sa petite fille Bijan, sa mère trop tôt disparue).

 

Mais.

Après une soixantaine de pages, je cale. L’autrice écrit très bien et raconte bien mais raconte peu, elle ressasse une manne de sensations autour des liens entre les personnages (un réseau minimaliste : l’héroïne, jamais nommée, Tala et Bijan, la mère) mais fait l’impasse sur les mille et une aventures d’un tel voyage, se braquant sur l’intime.

 

Puis.

Le récit acquiert une autre dimension quand les trois héroïnes larguent les amarres pour aller tout au sud du pays, le long du Golfe Persique, vers cette île longue où la mère a vécu il y a très longtemps. Que s’est-il passé ? Pourquoi a-telle perdu la volonté de parler… avant sa maladie dégénérative ? On touche à l’âme du pays. À son histoire récente. À l’enfer imposé par un régime totalitaire, la délation, la prison, la torture…

 

L’autrice, à peine trentenaire, possède une maîtrise impressionnante. Un espoir de nos Lettres, assurément ! A suivre !

 

(4)

Claudine TONDREAU, L’Adorante, roman, Samsa, Bruxelles, 2016, 137 pages.

Un bel objet. Un livre bien édité. Pas si fréquent. L’éditeur ? Christian Lutz qui, au Cri, a révélé les Alain Berenboom, Patrick Delperdange, Nadine Monfils, Xavier Deutsch, Arnaud de la Croix… Qui a publié G.H. Dumont, Delzenne, Muno, Compère, Benoît-Jeannin… Le dernier Grand Historique (après le retrait d’André Versaille) ! Qui a droit, d’ailleurs, à plusieurs pages dans la Bible de l’édition belge*.

Plongée.

Un style ! Original. C’est très bien écrit, très au-dessus de la norme, même s’il n’y a pas un mouvement naturel à la Dannemark. Les premiers mots :

« Elle traverse, pâle et lente hostie jamais mâchée, froide, indifférente, la fenêtre découpée dans le toit. »

Le vocabulaire, recherché (« chantournée », etc.), ne sera pas trop intrusif mais participera d’une mise en condition du lecteur en vue d’un voyage aux limites du fantastique. Il y a aussi, dès le premier chapitre, ce qui s’avérera la grande force du livre : la métaphorisation des épisodes narratifs (qui renvoient à une vision du monde, un rapport à l’autre, au monde, à soi) et la mise en abyme :

« Elle a l’apparence du plâtre : une concrétion calcaire, un morceau de Titanic, un minuscule cercueil marin. »

Ces mots renvoient à une planche déposée par le maître d’œuvre d’un atelier d’écriture, support du jour des imaginations. Et décrivent déjà Hildegarde, qui sera le centre du roman qui suit la mise en écrin.

 

Le pitch ?

Une dame se retrouve seule, le mari parti en Patagonie (temporairement, définitivement ? pourquoi ? ils ne sont pas séparés officiellement, il lui proposera même de le rejoindre), les enfants moins présents, plus volatiles, dans une maison, un quartier qui s’érodent, s’estompent… Elle s’inscrit à un atelier d’écriture et planche sur la planche… qui inspire le récit qui constitue l’essentiel du roman.

Le roman mis en abyme ? Notre narratrice se prend de passion pour la vie, la trajectoire de la traductrice allemande qui partage son bureau, Hildegarde. Or celle-ci se décompose littéralement sous ses yeux, victime d’une maladie de la peau.

 

Après un premier élan pour l’écriture, un retrait. Le récit ne m’accroche guère et manque de densité narrative. Les vies des deux dames m’indiffèrent. L’intérêt de parler bien de… rien ? J’ai l’impression d’être confronté à la vacuité de la vie de bobos. La narratrice est à la fois incapable de se remettre en question/changer de vie en osant suivre son mari comme elle est incapable de se réinventer sans lui. On est loin du féminisme ! La femme, somme toute, regrette l’émancipation de ses enfants ou l’esprit d’aventure de son mari. Sans mari ni enfants, point de salut, le vide ? Et l’objet de sa passion ? Cette Hildegarde. Qu’a-t-elle de spécial à part cette maladie ? D’autant qu’on se doute très vite que tout tourne autour de traumatismes de jeunesse. Mais… Banal !

 

Ma lecture vit un troisième temps. Où le charme se fait nettement plus opérant. C’est que… derrière les insignifiances du premier niveau narratif, il y a de fréquents échos d’un deuxième niveau, infiniment plus intéressant, troublant. Je pénètre soudain, sans y prendre garde, dans la magie du livre. Les mises en abyme de la condition humaine se mettent à se multiplier. Chaque vie doit tourner autour d’un axe et celui-ci, même après des décennies, est fragile. Disparaît-il ou s’éloigne-t-il et on se met à flotter en apesanteur, le sens, qui est le sang qui nous anime, se délave. D’où le recours à des substituts censés meubler le vide soudain, la néantisation voire la peur de la mort :

« Comme je voudrais, moi, que l’être Hildegarde ne soit pas perdu pour la postérité. ».

On effleure une solitude ontologique. On en frémit sur ses bases, on se cramponne à sa/ses balise(s). Il suffit d’un rien pour se trouver projeté dans la houle, pour se percevoir sur un à-pic étroit, le gouffre sous les pieds, le vertige au cœur et la nausée.

La narratrice, dès lors, en acquiert une autre dimension. Elle nous représente, surtout tous ceux qui luttent contre la dilution qui nous encercle, les historiens, les écrivains, les protecteurs de musées, de patrimoines. Lutter contre l’effacement. Mais le doute surgit :

« Mon projet d’en garder trace par l’écriture est vain. »

Ce qui pourrait signifier : « Tout ce que nous faisons pour ne pas disparaître est inutile, nous repoussons à peine l’inéluctable. »

Mais. Si tout est vain, que l’on se raccroche à une Hildegarde, au sauvetage d’une cathédrale, à la rédaction d’une œuvre shakespearienne…

On quitte étourdi et mal à l’aise.

 

* … de Tanguy Habrand et Pascal Durand. Voir :

https://lesimpressionsnouvelles.com/catalogue/histoire-de-ledition-belge/

 

(5)

Elodie WILBAUX, Le voisin de la Cité Villène, M.E.O., Bruxelles, 2018, 170 pages. 7/10.

Un été immobile

Une jeune autrice belge installée en France. Un premier roman. Qui oscille entre documentaire et autofiction. Conjugue deux récits. Le premier occupe la plus grande partie du livre. Une docu-fiction commentée ? Il y a de ça. On part d’un fait divers, les méfaits d’un pédophile entre 85 et 94. La narratrice est la compagne d’une des victimes. Tom a décidé de porter plainte, il a attendu des années, le procès s’ouvre, ils se sentent bien seuls. Le deuxième évoque un autre abus de pouvoir, une autre manipulation, celle qu’a subie la narratrice au début de ses études universitaires (de par un professeur/amant).

 

Ce livre m’inspire des sentiments très contradictoires.

Si on la joue simple, je dirai que j’ai lu sans quasi m’arrêter. Ce qui apporte un premier bon point, un gros. L’autrice écrit bien et raconte bien. Mes réticences auront donc à voir avec ce qu’elle raconte.

Pourtant, la reconstitution du procès, en ses différentes phases, l’analyse des comportements des divers camps, la gestion des faits passés (les abus subis, les séquelles, la plainte et sa réception) et présents (la difficulté à transformer un vécu réel en un discours cohérent et convaincant), tout cela est très bien rendu.

Me gênent un manque d’imagination en dehors du procès (on reste trop extérieur par rapport au bourreau et à sa mère, à d’autres complices) et un relevé très clinique eu égard au fait que l’autrice tire un peu trop la couverture à elle, insinuant sa propre histoire et finissant par nous assommer par un mélange de dramatisation excessive (elle ne cesse de se dire réduite en mille morceaux, incapable de se réparer.. ?. mais ce n’est pas elle qui a été violée, ce ne sont pas ses parents qui l’ont abandonnée, etc. ET encore : comment comparer sa manipulation par un amant pervers alors qu’elle est majeure avec ce qu’ont subi des enfants ?) et de narcissisme (elle se présente comme une bombe sexuelle en sus – sans jeu de mots – d’être extraordinairement présente et même nécessaire, trop nécessaire).

Quoi qu’il en soit, c’est un bon livre mais on est passé à côté d’un très bon livre. Selon mes critères.

Un roman ? Pas tout à fait. Ou pas du tout ? Mon excellent collègue du Carnet, Tito Dupret, le signalait dans sa recension, il s’agit d’un témoignage. Et, de fait, l’autrice gagne sa vie en animant des ateliers d’écriture et en écrivant des biographies.

 

In fine, hors Prix Emma Martin, deux romans analysés dans Le Carnet et les Instants.

 

(6)

Gilles HORIAC, La Peau de l’autre, 180° éditions, 2019, 195 pages.

La peau de l'autre, Polar

Voir : https://le-carnet-et-les-instants.net/2019/07/28/horiac-la-peau-de-lautre/

 

(7)

Bruno WAJSKOP, La Force du crabe, Bord de l’eau, 2019, 109 pages.

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Voir : https://le-carnet-et-les-instants.net/2019/09/11/wajskop-la-force-du-crabe/

 

Edi-Phil RW

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