LA SAISON LITTÉRAIRE 2019-2020 : ON NE CHOISIT PAS TOUJOURS SA FAMILLE / Une chronique de Denis BILLAMBOZ

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Denis BILLAMBOZ

La famille, ce grand problème qui agite encore aujourd’hui tellement notre société n’a pas laissé indifférents les écrivains. Dans cette chronique, j’en ai réuni trois qui ont abordé récemment ce sujet à travers des récits qui ne sont peut-être pas très éloigné de leur vécu. EDMÉE DE XHAVÉE évoque des mariages bien peu sincères dans un double roman, DIDIER DELOME révèle les relations houleuses qu’il a eues avec sa mère et TANIA NEUMAN-OVA raconte l’histoire d’une adolescente à la recherche de ses vraies racines ne pouvant se satisfaire de celles qu’on lui propose. La famille, un sujet bien complexe, épineux et même parfois, hélas, carrément nauséabond.

 

Toffee suivi de La preferida

Edmée de Xhavée

Chloé des Lys

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Avec cette nouvelle publication qui comporte deux courts romans qui tous les deux évoquent la diversité des relation sentimentales qui peuvent naître entre deux personnes et, éventuellement, les conduire au mariage, Edmée de Xhavée nous rappelle qu’elle n’est pas seulement une excellente nouvelliste mais aussi une très bonne romancière. Elle sait magnifiquement disséquer tout ce qui se passe entre deux personnes qui s’aiment, s’aiment de plus en plus, plus souvent de moins en moins, parfois ne s’aiment pas du tout et, dans certains cas, finissent même par se détester. Elle est experte pour dénouer tous les liens qui se nouent, se dénouent et finissent par s’embrouiller dans un groupe de personnes pour composer des couples mariés, des cercles d’amis, des relations inavouées, tous ce qui rapproche ou sépare les êtres amenés à se croiser fréquemment. Elle connaît aussi très précisément les mécanismes qui animent la société bourgeoise du XX° siècle qui sert de fond aux deux histoires qu’elle raconte dans ces deux romans.

Toffee c’est une petite bonniche bien ambitieuse, elle veut sortir de sa condition ancillaire en épousant un industriel beaucoup plus âgé qu’elle, il vient de perdre la femme qu’il adorait. L’auteure raconte comment, bien des années plus tard, sa fille se rend dans un hospice pour rencontrer le fils de l’industriel en question et essayer de restituer l’histoire comme elle s’est réellement déroulée.

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Edmée De Xhavée

La preferida, c’est la grande sœur ambitieuse qui veut toujours être sur le devant de la scène quitte à écarter sa petite sœur quand un beau parti se présente. L’auteure donne la parole aux différents protagonistes de cette histoire pour dévoiler les manœuvres de cette séductrice plus intéressée par un joli héritage en perspective que par son mari. C’est avec une réelle malice et sans aucune concession  qu’Edmée démonte le machiavélique projet que cette ambitieuse a ourdi avec cynisme pour enfin trôner sur le siège sur lequel sa mère n’a jamais pu se pavaner malgré le pédigree de son père.

Edmée de Xhavée passe ainsi à la moulinette une société qu’elle connaît bien, une société où les apparences ont plus d’importance que la réalité, une société où il faut éclabousser les autres pour exister au-dessus d’eux, une société où le mariage, et même parfois l’amitié, sont d’abord des associations d’intérêts avant d’être des unions de personnes qui s’aiment et s’apprécient. On dirait qu’à travers ces portraits de familles, elle cherche à montrer le vrai visage de cette société qu’elle ne semble pas beaucoup apprécier. Mais même si ses personnages s’embrouillent régulièrement dans leurs amours et leurs amitiés, créant des situations toutes plus inextricables les unes que les autres, semant le chagrin et le malheur dans les cœurs et les corps, il reste que tous les héros et héroïnes de ces deux histoires éprouvent tous de l’amour qui est, hélas, rarement partagé et encore plus souvent contrarié par un environnement trop intéressé.

Et si l’amour n’était qu’un sentiment à durée déterminée entre des êtres libres et responsables, à l’abri des intérêts des autres … ?

Le livre sur le site de l’éditeur

Laissez-moi vous écrire, le blog d’EDMÉE DE XHAVÉE

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Les étrangers

Didier Delome

Le Dilettante

Dans son précédent livre, « Jours de dèche », Didier Delome raconte l’irrésistible descente aux enfers d’un flambeur qu’il pourrait bien avoir été. J’avais écrit dans mon commentaire que cette histoire n’était pas close qu’il lui faudrait un autre développement où il raconterait ses démêlés avec le monde de l’édition pour faire publier son livre, son histoire invraisemblable, son parcours chaotique, l’origine de tous ses travers et de tous ses déboires. Didier a bien écrit cet autre livre mais le sujet en est tout autre, il concerne bien ce qui pourrait être l’origine de tous ses travers et déboires, mais il va chercher ceux-ci dans les rapports houleux, et même pire que ça, qu’il aurait entretenus avec sa mère. Il serait donc ce fils rejeté par sa mère qui, caché derrière un pilier de l’église Saint Jean de Montmartre, assiste au baptême de sa petite-fille auquel son fils qu’il a abandonné avant sa naissance, a donné le même nom que la mère agonie. « Nous avions beau être du même sang au lieu de me percevoir comme la chair de sa chair, j’incarnais pour elle un corps étranger, qui plus est indésirable parce que masculin. Une entité dégoûtante, insupportable que son propre corps devait à tout prix expulser de son environnement… »

Le récit de ses rapports de ce fils avec sa mère commence par cette phrase lapidaire et foudroyante : « Ma mère était gouine et je ne souhaite pas à mes pires ennemis d’endurer mon adolescence auprès d’Elle. Longtemps les deux mots qui m’ont le mieux évoqué cette femme ont été honte et dégoût ». Cette histoire ne commence pas avec sa naissance à lui mais avec sa naissance à elle, cette période lui étant donc inconnue, il a recours à l’un des meilleurs amis de sa mère pour reconstituer cette partie de l’histoire qui court de la rencontre de sa mère avec cet ami devenu patron d’un célèbre cabaret pour homosexuels de Pigalle. Françoise, la mère était au moment de leur encontre une très jeune fille androgyne, très belle, mais peu soucieuse de son charme. Ils fréquentaient tous les deux une bande qui traînait du côté de Saint Lazare et s’encanaillait à Pigalle. Sa famille très composite avait assez d’argent pour qu’elle donne libre court à ses petits caprices jusqu’au jour où elle est tombée amoureuse d’un bellâtre qui l’a engrossée et entraînée en Algérie où il l’a bien vite délaissée.

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Didier Delome

L’expérience algérienne tourne vite à la débandade et Françoise rentre au pays avec Didier qu’elle confie à sa belle-famille, son frère partant avec son père putatif. Elle reprend ses activités à Pigalle où elle rencontre une femme richissime qui la prend sous son aile sans jamais pouvoir en faire son amante. Cette union se brise quand une autre femme l’enlève et se met en ménage avec elle. C’est dans ce foyer de deux lesbiennes que Didier débarque un jour pour six années de son plus grand malheur. Il subit alors les pires avanies et les pires humiliations jusqu’à ce qu’il décide de s’enfuir pour construire une autre vie. Une vie qu’il bâtira à l’image de celle que sa mère a érigé, puisqu’au moment de revivre cette histoire, il observe le fils qu’il a abandonné, comme sa mère l’a lui aussi abandonné, faisant baptiser sa fille en lui donnant comme pour le narguer et le meurtrir un peu plus, le nom de la mère qui l’a torturé : Françoise.

Dans son premier livre, Didier Delome inspirait plutôt la pitié, la commisération, la compassion pour ce pauvre type égaré dans le monde des pauvres qu’il ne connaissait pas du tout. Dans ce second opus, plus alerte, plus poignant, plus incisif, il ne se plaint pas, il dénonce les mères qui ne veulent pas aimer leur progéniture et les pères qui les abandonnent à leur triste sort. C’est un véritable réquisitoire contre ceux qui procréent sans se soucier de savoir comment ils élèveront le fruit de leurs étreintes. C’est aussi une page d’histoire du quartier de Pigalle de la fin de la guerre à nos jours, avec la faune, surtout homosexuelle, qui le hante la nuit, du taulier à la prostituée, du barman à l’hôtesse qui fait boire le client et à tous ceux qui y font régulièrement la fête au milieu des touristes et autres gogos. Mais, ce livre n’est pas qu’un documentaire sur Pigalle, qu’un réquisitoire contre les mauvais parents, c’est aussi une œuvre littéraire savamment construite qui retient toute l’attention du lecteur d’un bout à l’autre de sa lecture.

Et, peut-être qu’un jour prochain, Didier nous racontera comment il a retrouvé son fils et surtout la petite fille qui lui permettra de pardonner tout ce que sa mère lui a fait subir… ?

Le livre sur le site de l’éditeur

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Miss Patchouli

Tania Neuman-Ova

M.E.O.

Miss Patchouli

Après une jeunesse tumultueuse, Lilou a eu trois filles avec deux maris différents, l’aînée restée avec son père avec laquelle elle vit en parfaite harmonie et les deux plus jeunes qui vivent encore dans le foyer familial avec leur mère et leur père. Alana, la plus âgée des deux est très instable, elle inflige une vie infernale, au-delà même du supportable, à sa famille mais surtout à sa mère qui essaie de la protéger comme elle peut de tous les dangers dans lesquels elle sombre souvent de son simple fait. Elle est inapte à l’école, elle en change souvent sans grand succès, elle ne travaille pas, se laisse aller, choisit toujours les pires fréquentations jusqu’à vouloir entrer dans un gang, tâte de la drogue et du porno. Et chaque fois que sa mère essaie de parer au pire, la situation dégénère en un affrontement d’une extrême violence.

Pour supporter cet enfer, Lilou essaie de se remémorer sa jeunesse à elle, une jeunesse pas très brillante non plus, une jeunesse d’errance, de voyage sans but réel, sans moyens suffisants. Elle n’était, elle aussi, pas très stable, elle avait quitté l’école très tôt pour chercher des boulots qu’elle quittait très vite, tout aussi vite que les petits amis qu’elle séduisait et que les aventures qu’elle interrompait toujours en catastrophe faute de moyens financiers ou sous la menace d’un danger pressant. La venue au monde de son premier enfant lui avait fait comprendre qu’il fallait qu’elle se stabilise, qu’elle donne un sens réel et concret à sa vie. Ses multiples expériences lui avaient tout de même apporté une certaine expérience dont elle voulait faire profiter sa fille qui, bien évidement refusait toute intrusion de ses parents dans ses aventures d’adolescente en quête de liberté et d’autonomie.

Tania Neuman-Ova
Tania Neuman-Ova

Tania Neumann-Ova raconte une histoire bouleversante qui ressemble peut-être à la sienne, une vie passée dans des couples décomposés, recomposés, déliquescents où l’amour, même s’il existe, n’arrive ni à s’exprimer ni à atteindre son objectif, seule la violence explose au grand jour avec une extrême virulence. C’est aussi, d’une certaine façon, un réquisitoire contre cette mode ambiante qui voudrait que chacun puisse avoir des enfants sans toujours penser à ce qu’ils deviendront quand ils seront plus grands ni comment ils accepteront leur naissance. La lutte qui oppose la mère et sa fille c’est aussi le choc des générations qui ne se rencontrent pas dans un univers technologique qui a très, trop, rapidement évolué, notamment les réseaux sociaux qui ont bouleversé l’univers des jeunes et peuvent devenir les armes les plus permissives.

Il ressort aussi de cette dramatique histoire la faiblesse quasi pathologique des protagonistes qui ne tirent aucune leçon de leurs mésaventures récurrentes. Elles sont toujours aussi peu persévérantes, aussi peu courageuses dans l’effort, aussi peu dégourdies, influençables, manipulables, prêtes à foncer tête baissée dans le premier traquenard ou à se laisser séduire par la pire des crapules. Elle me rappelle une camarade qui se plaignait d’être toujours embarquée dans des mésaventures ennuyeuses, je lui avais alors dit : « Lorsque que tu as un ennui, tu te dépêches de le découper en deux pour être sûre d’en avoir un pour le lendemain ». Lilou, Alana, aujourd’hui je pourrais peut-être vous dire la même chose mais il y a un non-dit dans cette histoire qui pourrait expliquer une bonne partie des problèmes que vous rencontrez, du genre de ceux qu’on pousse comme la poussière sous le tapis familial. Ce livre sera peut-être l’occasion de chasser cette poussière… ?

Le livre sur le site de l’éditeur 

 

 

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