LA SAISON LITTÉRAIRE 2019-2020 : DE LA GOUAILLE À L’ABSURDITÉ

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Denis BILLAMBOZ

Dans cette chronique j’ai voulu réunir deux textes qui sortent des sentiers battus, un roman de MATTHIEU PECK écrit avec la gouaille dont Antoine Blondin faisait preuve avec un réel bonheur dans ses romans, récits et autres écrits… Et un texte d’EMMANUEL PINGET qui, lui, évoque plutôt l’absurdité selon Samuel Beckett. Deux auteurs qui ne se cantonnent pas dans la littérature sans odeur ni saveur qui encombre les rayons des grandes surfaces, des librairies des gares, …, partout où on vend de la littérature pré lue qui devrait tracer un bout de chemin dans les lettres françaises au cours des années à venir.

 

Trismus

Matthieu PECK

Editions Bartillat

T

« Paris, trente ans bientôt. Trente ans que j’y traîne mes peines et mes apathies, mes joies et mes doutes… ». Léo un pur produit des banlieues nord de Paris, tout comme Matthieu Peck qui raconte ses déambulations parisiennes, qui essaie d’écrire un livre pour sortir de la situation très précaire dans laquelle il se débat depuis trop longtemps. « Je ne voulais pas être de ceux qui se réveillent à trente ans la tête fripée dans le rétroviseur et la route dévorées d’ombres à l’arrière ». Matthieu, lui, son roman, le premier, il l’a déjà écrit et nous propose de le lire, c’est Trismus l’histoire de Léo. L’auteur et son héros confondus évoquent Blondin (Omar, le patron du bistrot Chez Marcel où la bande se retrouve et où Marceau fait le ménage, a pour patronyme complet : Omar Blondin Diop, j’avais pensé à Blondin avant de lire ce passage), un Blondin égaré au début du XXI° siècle, parcourant la ville de rades en tripots pour rejoindre les zonards qui composent sa bande. Un Blondin qui aurait quitté les rades populaires et les comptoirs poisseux des Trente Glorieuses pour retrouver ces bars, les mêmes peut-être, sans la patine et la d’habitués qui ont tissé leur légende. Ce Blondin des temps modernes, comme son prédécesseur, décrit les scènes de la vie parisienne au fur et à mesure d’une déambulation qui le mène de rencards foireux en rencards désolants, de déboires en désillusions, de cuites en en gueules de bois. Blondin trouvait la flamboyance qu’il transcrivait dans ses textes dans ses bars et sur ses trottoirs, là où Peck, ne trouve que misère, dégoût et désespoir, un spleen qui évoque plus Baudelaire que Blondin.

Matthieu Peck raconte l’histoire de Léo qui voudrait bien mener une vie normale, paisible et valorisante mais la ville, le monde, la société du XXI° siècle, ne sont pas faites pour lui, il n’est pas né au bon endroit au bon moment. Il a poursuivi ses études, elles ne l’ont jamais largué mais elles ne l’ont mené vers aucun destin même pas un petit job. Il n’a pas de quoi se loger, il zone chez les autres de canapé en convertible, de lit de camp en paillasse. Il lui faut absolument trouver des revenus, écrire ce livre c’est possible mais il faudrait trouver un éditeur et survivre jusque là. Mais les amis se lassent et commencent à le regarder différemment, de plus en plus comme un parasite…

« Chez Marcel », il y a aussi Marceau, un réfugié africain qui fait le ménage et la chasse au rat. Marceau, il a connu de grands malheurs, sa mère a été torturée sous ses yeux et son père s’est suicidé dans les sinistres culs-de-basse fosse de Gorée où il était détenu comme opposant au régime. C’est le sage qui reste toujours digne et ne supporte pas ceux qui se plaignent éternellement. Dans ce bar, il croise la bande des désœuvrés toujours en quête de quelques sous, d’un plan pour manger et dormir, d’une petite opportunité littéraire pour placer un texte, d’une aventure foireuse et régulièrement en surcharge éthylique.

Le livre de Matthieu Peck raconte le désespoir d’une génération qui, même si elle a suivi des études assez poussées, ne trouve pas sa place dans la société. Elle n’appartient pas à la population qui travaille dans les beaux quartiers, elle reste le prolétariat qu’on ne veut pas voir et qu’on repousse toujours plus loin dans la banlieue. Ce texte est composé de courts chapitres comme des tableaux qui dessinent chacun un morceau de la ville ou de sa banlieue ou un épisode de la vie de Léo au bar, au concert, avec ses potes, avant de boire, en buvant, après boire… Des morceaux de vie qui ne s’emboîtent pas forcément,  qui plutôt se juxtaposent pour former une vie sans relief, une vie de lutte que Léo veut mener pour sortir du ruisseau mais une lutte qu’il repousse toujours à plus tard parce qu’il n’a pas les armes pour la mener. Sa destinée semble toute tracée, il lui sera difficile d’y échapper.

Plus que l’analyse sociale de cette génération perdue de banlieusards, c’est l’écriture, le style, le processus narratoire employés par Matthieu Peck qui a retenu tout d’abord mon attention. Ce texte foisonnant construit avec des mots détournées de leur sens initial, des images souvent glauques, des expressions lapidaires, des raccourcis fulgurants, des formules de styles : assonances, oxymores, métaphores, …, charrie des mots, des formules et des images qui peignent parfaitement cette société composite, désunie, multiforme, glauque… Et c’est le rat qui observe en silence le monde des gens debout qui glisse quelques petits textes entre deux chapitres pour montrer comment les humains sont réellement. « Ils sont lourds et pleins de rage à notre encontre. Cette haine qu’ils traduisent. Ils estiment que la terre leur est due. Ils pensent dompter le feuillage de notre monde ». Comme une morale à méditer…

Le livre sur le site de l’éditeur

 

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Tulipe blues

Emmanuel PINGET

Louise Bottu éditions

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Perdic, le narrateur, et ses collègues, une belle bande de bras cassés, fabriquent des structures géantes rembourrées. Un samedi matin, leur patron les charge de la livraison d’une tulipe géante chez un client qu’il ne désigne pas, il leur indique seulement le lieu où ils doivent prendre possession du camion et les instructions nécessaires pour poursuivre la mission commencée par d’autres collègues. Débute alors une épopée burlesque, ubuesque, digne d’une odyssée mythologique où les héros prennent parfois des formes improbables et découvrent des lieux dont on ne soupçonne même plus l’existence. Le narrateur, le chauffeur et un concierge du camion, sic, errent comme des âmes en peine sur les routes de l’Est de la France, dans des villages imaginaires, des bleds perdus, de la région de Nancy. Ils tournent en rond ne rencontrant que des habitants encore plus insolites qu’eux-mêmes dans des auberges désertées ou presque : l’habitant d’une armoire, un homme poilu comme un yak, une fille aussi flingueuse qu’aguicheuse, des flics glandeurs et velléitaires, … Toute une petite société un peu dégénérée, digne de celle mise en scène par Jean Yanne dans son célèbre film « Fantasia chez les ploucs ».

Cette épopée absurde m’a fait penser au voyage impossible entrepris par les deux héros éponymes du livre de Samuel Beckett « Mercier et Camier ». Cette impression que les héros sont enfermés dans une nasse, tournant en rond sans jamais pouvoir trouver leur route, rencontrant des obstacles impensables, inimaginables, condamnés à vivre dans ce sinistre pays, ajoute une dimension désespérée à cette aventure absurde. Au-delà de cette absurdité et de ce désespoir, ce texte peut-être lu aussi, avec ses personnages inquiétants, violents, pervers, retors, mal intentionnés, incultes, comme une métaphore du monde d’aujourd’hui tombant en déliquescence, s’effritant, se délitant et courant à son déclin. Une atmosphère évoquant les romans de Volodine.

Mais, si sur le fond ce livre évoque une grande déconfiture sociale inspirant un profond désespoir, d’un point de vue strictement littéraire il est plutôt drôle, les personnages même s’ils sont en voie de dégénérescence, sont truculents, déjantés, Ils inspirent plus une certaine compassion que le blâme. Leur incapacité, leur maladresse, leur inculture, leur manque de jugeotte et de réflexion, les rapprochent plutôt des Pieds Nickelés ou des Branquignols. Dans ce texte, il y a du Dard, entre suisses on peut s’inspirer mutuellement, du Queneau et même un soupçon de Blondin et de Fallet. Selon Pinget, l’altération de notre monde ne s’accomplirait pas sans une certaine dose d’humour … ça serait peut-être aussi bien ainsi.

Pour conclure cette chronique un petit clin d’œil semble s’imposer : Emmanuel Pinget est de la famille de Robert Pinget, le créateur du personnage éponyme de la vénérable maison qui a édité ce livre. C’est un peu comme si une boucle se bouclait, même si nous souhaitons à l’auteur et à l’éditeur de travailler encore souvent ensemble pour leur plus grand bien à tous les deux.

Le livre sur le site de l’éditeur

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