JEANNE D’ARC AU BÛCHER d’HONEGGER au THÉÂTRE DE LA MONNAIE, vu par Jean-Pierre LEGRAND

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Jean-Pierre LEGRAND

Hier, interpellante représentation à la Monnaie de Bruxelles, de la Jeanne d’Arc au bûcher d’Arthur Honegger sur un livret de Paul Claudel et dans la mise en scène controversée de Roméo Castellucci.

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Mettre en scène Jeanne d’Arc est un exercice périlleux tant la pucelle semble prisonnière de l’image déformée qui se dégage de l’entrelacs du récit religieux et de la fable nationaliste.

Jeanne d’Arc est une sainte d’un genre un peu paradoxal. Béatifiée sur le tard, au contraire d’autres saintes célèbres, elle ne peut stricto-sensu être considérée comme une martyre. Comme le rappelait Jean Guitton, Jeanne ne peut être tenue pour martyre au sens strict du mot, par la pensée catholique car c’est un tribunal d’Eglise régulier, dans un procès régulier qui lui infligea la condamnation et la mort, (…) un tribunal d’Inquisition canoniquement constitué ».

Tardive bienheureuse puis sainte, Jeanne d’Arc – pour son très grand malheur – s’est aussi muée, sous la plume du très exalté Michelet, en pasionaria du patriotisme français puis, plus tard, en icône de l’extrême droite nationaliste. Cette escroquerie intellectuelle dure encore.

C’est dire si la tâche de Castellucci était difficile. Fort courageusement ce talentueux metteur en scène a donc choisi un point de vue : celui de l’extrême distanciation. Ce faisant, il semble s’être souvenu du cri du philosophe Alain : « Surtout n’y mêlez pas Dieu !»

De fait, le spectacle s’ouvre sur un (trop) long prologue sans parole et sans musique. Devant nous une classe d’école pour jeunes filles, saisissante de réalisme. C’est une école de la République (il n’y a pas de crucifix au mur). Au son de la cloche, la classe se vide. Un concierge survient, il fait le ménage, d’abord normalement, puis, pris d’une soudaine frénésie il saccage la classe, projetant le mobilier dans le couloir et arrachant le linoléum. Le concierge bloque l’entrée de la classe. Frère Dominique se tient derrière la porte : directeur / négociateur (et non plus confident comme dans le texte de Claudel) va entamer avec Jeanne un long dialogue / négociation.
Les premiers accords montent de la fosse, étrange, sombre et mystérieuse. Progressivement le concierge se dépouille de ses vêtements et Jeanne apparaît dans sa nudité. Un dialogue en forme de négociation se poursuit avec frère Dominique.

Castellucci a choisi de privilégier la théâtralité de l’œuvre : nous ne verrons jamais les chanteurs ni les magnifiques chœurs de la Monnaie. Sur ce plan c’est une réussite car nous sommes embarqués dans un drame auquel son caractère composite aurait pu nuire : au contraire la force dramatique de ce texte parfois simpliste est sublimée ; c’est une tragédie musicale qui nous empoigne sans jamais nous lâcher. Si Sébastien Dutrieux est un excellent Frère Dominique, Audrey Bonnet est une inoubliable Jeanne d’Arc. Elle use de tous les registres avec un égal bonheur. Jeune fille naïve et un peu perdue, elle nous émeut ; submergée de colère, déterminée et brutale, elle nous rappelle par certains traits ce qu’elle fut aussi : une combattante (une guérilleros pour parler comme Guillemin) « risquant sa vie, gueulant dans la mêlée, se battant comme un homme, grimpant aux échelles sous les flèches et les pierres et la poix brulante… ».

Habillant tout ce drame d’une musique habitée, Honegger a mélangé tous les genres musicaux, avec selon moi, un bonheur encore transfiguré par la baguette de l’excellent Kazushi Ono et du remarquable orchestre de la Monnaie.

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Reste que tous les partis-pris du metteur en scène ne sont pas également justifiés. La nudité de Jeanne – qui a beaucoup fait gloser l’absurde Fédération Pro Europa Christiana – a du sens sans pour autant s’imposer comme une nécessité. Par ailleurs, la distanciation extrême qui conduit d’une certaine manière à couper Jeanne de ce Dieu qui est tout pour elle, aboutit à une évocation que certains jugeront – non sans raison – hors propos, « à côté du sujet ».

Partagé sur ce point au sortir du spectacle, je préfère y voir une double allégorie réussie : celle de l’extrême altérité et de l’absolue solitude qui l’accompagne et celle, magistrale, de l’imaginaire collectif et de ses sortilèges : lorsque les gendarmes pénètrent dans la salle de classe dévastée, toutes les traces du drame qui vient de se jouer ont disparu.

Depuis son entrée dans l’histoire, l’homme aime, tue et massacre au nom d’ordres imaginaires.

Le spectacle sur le site de la Monnaie

 

 

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