MIDDLEMARCH de GEORGE ELIOT / Une lecture de Jean-Pierre LEGRAND

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Jean-Pierre LEGRAND

Lorsque Zola fait paraître « La fortune des Rougon », Flaubert salue une œuvre forte mais assortit son enthousiasme d’un bémol : Zola s’est fendu d’une préface où il dévoile son projet romanesque. C’en est trop pour Flaubert, l’auteur devant rester invisible tel un Dieu retiré de sa création. Un peu plus tard, l’immense Henri James, ironise sur la manie qu’ont certains de systématiquement surcharger leur roman d’un épilogue, espèce d’ultime tournée des popotes du romancier omniscient incapable de rendre leur liberté à ses personnages en les abandonnant à l’imaginaire du lecteur.

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Dans son roman Middlemarch, la romancière George Eliot cède aux deux tentations : dans une préface-prélude, elle place son héroïne principale sous le haut patronage de Sainte Thérèse d’Avila tandis que son récit se termine sur un court épilogue, occasion pour elle de nous donner des nouvelles de ses héros parvenus dans leur grand âge. Middlemarch est-il pour autant un roman archaïque un peu vieillot, mal fait pour résister au temps ? Je ne le crois pas.

Roman étonnant, feuillu et parfois profus, Middlemarch multiplie les contrastes entre structure narrative archaïsante et modernité du propos, entre extrême pudeur et audace féministe.

Très old fashioned dans sa manière de sauter à pieds joints dans son récit et de saisir son lecteur par la manche à coup de « j’ai le regret de vous dire », Eliot aggrave son cas en cédant souvent à une verve explicative qui nuit à la part de mystère de ses personnages. Eliot ignore ce que James, certes de la génération suivante, pratique avec un rare bonheur et que Javier Cercas a remarquablement théorisé voici quelques années : le « point aveugle ». Ce point aveugle est l’énigme dans laquelle nous plonge un roman, non pour la déchiffrer mais pour la rendre insoluble ; c’est la question à partir de laquelle se déploie le roman comme une vaine tentative d’y répondre. Eliot n’aime pas cette ambiguïté qui sera constitutive des romans plus modernes ; lorsqu’elle suspecte une zone d’ombre, elle y promène sa lanterne.

Un peu « vieillot » dans ses procédés narratifs, Middlemarch n’en est pas moins un formidable roman qui nous fait partager la vie d’une petite ville de la province anglaise dans les années 1830.L’Angleterre est alors en mutation sur tous les plans :  Guillaume IV monte sur le trône, une ambitieuse réforme électorale assure une meilleure représentation de la bourgeoisie des villes ce qui menace l’aristocratie terrienne, les droits politiques sont accordés aux catholiques, de nouveaux courants religieux prospèrent, le chemin de fer commence à défigurer les campagnes et enfin une terrible épidémie de choléra s’annonce.

Petite ville imaginaire des Midlands, Middlemarch est l’incarnation de ces bourgades de la campagne anglaise dans lesquelles, très lentement, par à-coups faits d’abandons relatifs et de crispations, une plus grande porosité entre les classes sociales se fait jour. Dans ce milieu encore dominé par l’aristocratie terrienne mais où la gentry ne cesse de gagner en importance, la religion reste centrale : dans le roman, on ne compte pas moins de quatre hommes d’église, se partageant entre divers courants de la religion protestante. Cependant il est fort peu question de Dieu : ici comme ailleurs la sécularisation de la société est en marche. La prégnance du religieux est un trompe-l’œil : déjà la morale prend le pas sur la spiritualité véritable.

Malgré ses ramifications diverses, l’histoire qui nous est contée est assez simple : nous suivons deux intrigues sentimentales constituées de deux mariages malheureux. Celui de l’héroïne principale, la toute jeune Dorothéa Brooke avec le révérend Edward Casaubon, homme de près de soixante ans ; celui de la très belle et très écervelée Rosamund Vincy avec Tertius Lytgate, jeune médecin ambitieux qui va se heurter aux intérêts et aux pratiques de ses confrères en place.

Ces deux mariages sont l’occasion pour Eliot de poser un regard novateur et critique sur la condition féminine tout en envisageant le mariage sur un mode beaucoup plus traditionnel et convenu, ce qui est étrange chez cette femme qui eut l’audace de vivre des décennies auprès d’un homme marié à une autre femme.

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George Eliot (1819-1880)

Avec beaucoup d’humour l’écrivaine fustige cette supériorité de principe que la société de son temps accorde au « mâle » : « Un esprit d’homme – si infime qu’il soit – a toujours l’avantage d’être masculin – de même que le plus petit des bouleaux est d’une essence supérieure au palmier le plus élancé – et son ignorance elle-même est d’une qualité plus solide ». De même à la veille d’épouser Rosamund, le docteur Lytgate ne craint guère les dévastations de la passion ou même un quelconque ascendant de sa belle épouse : celle-ci possède « la forme d’intelligence souhaitable chez une femme : polie, raffinée, docile, prête à se laisser guider vers la perfection dans tous les domaines délicats de la vie ». A la vérité on ne demande pas grand-chose aux femmes si ce n’est d’être l’aimable écrin de leur mari, ce dernier fût-il le dernier des crétins. S’élever au niveau altier de la condition d’épouse exige une bonne dose d’abnégation (ou à défaut d’idiotie tranquille) :il s’agit avant tout d’être « incolore, informe, d’avance résignée à tout ».Tout concourt à cette relégation, à commencer par l’éducation : l’enseignement, souligne finement Eliot, incluait alors « tout ce qu’on exige d’une dame accomplie, jusqu’à des suppléments tels que la manière de monter en voiture et d’en descendre ».

Drôle dans la critique de la morale « genrée » de son temps, Eliot est plus traditionnelle quant à l’institution du mariage lui-même : sauf lorsque la mort libère des époux mal assortis, il n’est pas question ici de séparation. Comme chez James qui lui doit tant, la dignité d’un être humain réside avant tout dans la solidité de ses engagements et donc aussi dans sa capacité à endurer.

À une critique de la position des femmes dans la société, Eliot superpose de manière inattendue un éloge de la fidélité. Qualité aujourd’hui souvent malmenée, elle suscite l’un des plus beaux passages du roman. Madame Bulstrode vient d’apprendre que son mari admiré, pétri de religion et de morale, s’est déshonoré et va devoir quitter Middlemarch. Dévastée, elle se retire une journée entière dans sa chambre puis reparaît, toute de noire vêtue. Elle va retrouver son mari qui l’attend, prostré  : « Il resta assis, les yeux baissés ; en se dirigeant vers lui, elle le trouva plus petit, tant il paraissait desséché et rétréci. Un mouvement, une grande vague de compassion nouvelle et de tendresse familière la parcourut ; elle posa une main sur une des siennes qu’il appuyait sur le bras de son fauteuil ; elle mit son autre main sur l’épaule de son mari, et dit d’une voix solennelle mais avec bonté : « Relevez la tête Nicholas »».

En lisant Eliot, on ne peut s’empêcher de songer que décidément « la femme est l’avenir de l’homme ». Un trait surprend néanmoins : l’absolue pudeur du roman. A quelques minimes exceptions on n’y trouve aucune trace de sensualité. C’est l’exact opposé, côté français de « La curée » de Zola qui sort à peu près au même moment. Le roman de Zola est saturé d’une espèce de sensualité sauvage et empreint d’une vision quasi archaïque (et réactionnaire) de la femme irradiant d’une sexualité tentatrice et dévorante ; au contraire chez Eliot la femme gagne en consistance psychologique et intellectuelle ce qu’elle semble perdre en sensualité.

En creux, face à la rigidité de la société victorienne on peut sans doute également lire dans ce roman,un éloge à l’amour auquel Eliot a tout sacrifié dans sa vie personnelle. En effet ce qui fait des deux mariages décrits un échec, c’est sans doute la motivation profonde de chacun des protagonistes. Bien que libres de tout diktat familial (ce ne sont pas des mariages « arrangés »), chacun des futurs époux s’est déterminé selon des préoccupations mêlant orgueil, faiblesse, générosité parfois mais étrangères à tout véritable amour. En épousant le vieux Casaubond, Dorothéa se fait une joie d’étudier pour mieux aider son faux érudit de mari à atteindre la gloire d’un grand ouvrage. Ce sera dit-elle, « comme d’épouser Pascal ». Tous les malheurs qui émaillent ce roman souvent pessimiste semblent illustrer la vieille morale kantienne : autrui doit toujours être considéré comme une fin en soi et non comme un moyen. Or ici, chacun semble avoir vu dans l’autre le moyen d’un épanouissement personnel sans se soucier du véritable élan du cœur.

Certes Middlemarch n’est pas exempt de défauts ni d’une morale parfois trop visible. Il propose néanmoins une fantastique profusion de personnages dont mêmes les plus secondaires ont leur physionomie propre, et leur cohérence dans cet ensemble tissé de relations intersubjectives. En outre, Eliot ne se départit jamais d’un communicatif bonheur d’expression nourri de finesse d’observation et d’humour. Ainsi ce petit détail en passant : « Un certain changement d’expression chez Mary eut pour source principale sa résolution de n’en laisser paraître aucun ».

Etranges destins que nous fait croiser ce gros livre. Avec en arrière-plan le peuple anonyme des hommes au labeur et à l’épreuve, les personnages d’Eliot se débattent et finissent presque tous par s’engluer dans une réalité sans autre relief que la fidélité à soi-même. Ce n’est déjà pas si mal : « le destin vraiment pitoyable est celui de l’homme (…) qui sait qu’on le lapide, non pas pour avoir professé le bien, mais pour n’avoir pas été l’homme qu’il faisait profession d’être ».

Le roman sur le site de Folio

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