LA SAISON LITTÉRAIRE 2019-2020 : LE GRAND CHOIX / La chronique de Denis BILLAMBOZ

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Denis BILLAMBOZ

Dans la vie, il y a des moments où se présente un choix qui conditionne une bonne partie de l’existence de celui qui l’effectue. Dans mes lectures récentes, j’ai trouvé deux livres qui illustrent bien cette situation. Un livre de DANIEL SOIL qui évoque la choix bien difficile que doivent faire deux amoureux impliqués différemment dans les turbulences du Printemps arabe. L’autre texte concerne un conte social de THIERRY RADIÈRE qui raconte l’histoire d’un jeune garçon doué pour le dessin qui hésite entre son art et la célébrité ou un solide métier qui le passionne mais ne le rendra jamais riche ni célèbre mais lui apportera la sérénité.

 

L’Avenue, la Kasbah

Daniel Soil

M.E.O.

Avenue-Kasbah

Daniel Soil est un diplomate belge, il était en poste en Tunisie au moment où les émeutes du Printemps arabe ont éclaté, il y représentait les intérêts de la région Wallonie-Bruxelles. Très fortement marqué par cette insurrection populaire, il a voulu transcrire dans ce roman ce qu’il a vu et entendu mais surtout éprouvé au contact de ce peuple en ébullition, prêt à tout pour construire un monde nouveau, plus juste, plus libre, un monde où les jeunes auraient un avenir à rêver. Il met en scène un caméraman belge et une jeune tunisienne qui sont tombés amoureux lors d’un périple dans le sud tunisien et découvrent le soulèvement populaire en rentrant vers Tunis.

A l’Automne 2010, Elie, le caméraman, retourne à Guernassa dans le sud tunisien avec un cinéaste qu’il a accompagné en 1975 quand il y tournait un film, il voudrait capter les retrouvailles du cinéaste avec la population locale fortement impliquée dans ce tournage. Pour ce pèlerinage dans la rocaille, il est accompagné d’une jeune fille, Alyssa, qu’il essaie de séduire depuis qu’il l’a rencontrée à Tunis. Dès lors le roman se déroule sur deux plan : l’amour qui se noue entre les deux amis et se développe avant de se confronter à la révolution et à ses effets secondaires, et la haine qui porte le peuple contre le « Sinistre » au pouvoir qu’il faut abattre pour construire autre chose. Un roman d’amour et de haine ou les deux sentiments ne peuvent pas toujours s’exprimer simultanément.

« Le pays est à feu, et moi je découvre le bonheur, je me réduis dans tes bras, je suis aux anges.

– Désormais, j’ai deux vies, l’une amoureuse, l’autre rivée à une caméra qui grésille au fil de la révolte…»

Le pèlerinage dans le sud se déroule comme dans un rêve, les amoureux succombent peu à peu à leurs sentiments et il découvre un pays très arriéré où les populations manquent de tout alors que les classes dirigeantes affichent une richesse insolente. Le retour vers le monde de la consommation est plein d’enthousiasme, les foules se soulèvent, les provinciaux forment des cortèges et convergent vers la capitale. Elie s’implique de plus en plus dans ce mouvement qu’il veut filmer comme un témoin venu de l’extérieur, il ne peut pas vivre ces événements comme Alyssa, ils bouleversent sa vie, son avenir, son cadre de vie, tout ce qui l’entoure et dicte son avenir.

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Daniel Soil

Clairement, Daniel Soil prend parti pour ces jeunes qui ont renversé le tyran, leur mouvement, puissant comme une tornade, était inarrêtable et le tyran a fini par le comprendre mais, en filigrane, il leur laisse un conseil de sagesse en les invitant à penser à ce qui pourrait arriver après, à veiller à ce que certains ne s’approprient pas le fruit de leur lutte sous un quelconque masque.

L’auteur évoque alternativement dans son récit l’amour d’Alyssa et d’Elie et la haine de la foule envers le pouvoir. Progressivement, l’évolution de la situation politique influence leur comportement et leurs sentiments, ils subissent de plus en plus la différence de leur engagement dans la lutte. L’amour et la haine se retrouvent finalement, ensemble, au centre de leur vie et se fondent en un dilemme comme celui qui enserra Didon prise dans l’étau de la raison d’Etat et de son amour pour Enée dans cette même région bien des siècles auparavant. Elie a usé de la parabole pour justifier l’action violente : « Tu vois la poussière, eh bien si on ne frotte pas, elle ne s’en va pas d’elle-même ». Mais si la poussière se disperse, il faut veiller à ce qu’elle n’emporte pas tout avec elle car la révolution peut même anéantir le plus belles histoires d’amour. Alyssia comme Didon sera confronté à un choix cornélien entre son avenir dans son pays et son amour qui pourrait s’envoler au-delà des mers. Et cette histoire, c’est la parabole du peuple tunisien confronté à un choix bien compliqué entre des forces corrompues et tyranniques et d’autres forces émergentes qui pourraient s’approprier ce qui a été conquis.

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Les yeux bleus du veau

Thierry Radière

Jacques Flament alternative éditoriale

Grand spécialiste de toutes les formes d’écriture courtes, ou presque, Thierry Radière change de registre en publiant ce roman initiatique que je diviserais en deux époques. La première quand le héros passe le seuil des dix ans, l’âge auquel l’avenir est encore totalement vierge devant lui, l’âge auquel il découvre le monde des adultes, les choses qui l’intéressent, celles qui le passionnent et celles qu’il pense n’aimer jamais. La seconde époque commence, une dizaine d’années plus tard, quand le héros a déjà fait un certain nombre d’expériences, qu’il a déjà connu certains échecs, que ses goûts se sont affinés et qu’il doit opérer des choix qui engageront plus ou moins son avenir.

Thomas, le héros de ce roman, découvre à dix ans quand il séjourne pour les vacances chez son oncle boucher dans un bourg des Ardennes, l’univers de l’artisanat, plus précisément celui de la boucherie-charcuterie. Il aime toucher la viande, sa transformation en produits de charcuterie, la campagne qu’il parcourt en accompagnant son oncle pour les tournées, et ses habitants avec chacun leurs caractéristiques personnelles. Il s’intéresse aussi, plus étrangement, au monde des asticots grouillant dans les poubelles de la boucherie. Symbole de vie et symbole de mort : la vie qui grouille sur la mort. Dix années plus tard, environ, il n’a pas suivi l’exemple de son oncle qu’il a tellement admiré, il a choisi l’art, plus précisément le dessin et la peinture qui le passionnent depuis toujours et pour lesquels il a un véritable talent. Le monde de l’art, comme le monde la littérature, est un univers complexe où le talent ne suffit pas pour réussir, il faut avoir des idées et dénicher ceux qui peuvent les valoriser au bon moment et au bon endroit. Thomas en fait l’expérience et Thierry Radière en profite pour laisser filtrer son avis sur cette épineuse question. Thomas, lui, devra choisir le chemin qu’il veut parcourir tout au long de sa vie d’adulte…

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Thierry Radière

Je suis aisément rentré dans ce livre, je connais bien l’univers de Thierry Radière, j’ai lu de nombreux ouvrages de sa plume, j’ai grandi moi aussi à la campagne, j’en connais bien les charmes et les problèmes qu’elle pose aujourd’hui à ceux qui veulent vivre du travail de la terre. Et, étonnement, je connais même la région où l’auteur situe son intrigue pour avoir moi aussi passé des vacances dans ce coin des Ardennes. Ainsi, j’ai pu, sans difficultés, me glisser dans la peau des personnages, les comprendre et ressentir toutes les joies et les douleurs qu’ils ont vécues au cours de cette décennie.

Comme je l’ai écrit plus haut, c’est un roman initiatique dans lequel Thierry Radière raconte et analyse toutes les épreuves qu’un jeune Ardennais a dû franchir entre dix et vingt ans, vers les années soixante-dix (l’auteur ne donne pas de date mais j’ai décrypté certains éléments qui me permettent d’avancer celle-ci) pour trouver la voie qu’il a choisie de parcourir tout au long de sa vie professionnelle. Un aperçu sur les difficultés du monde rural à la fin du XX° siècle, une analyse de la construction d’un individu au cours de son adolescence, un regard un peu acide sur le monde de l’art et de la littérature qui m’incite à conclure mon propos avec ces quelques mots de Max Jacob que je viens de lire : « La poésie n’est pas un métier, certes, hélas ! La littérature en est un… Peut-être… A la condition de sacrifier beaucoup au goût du public ». Les auteurs comprendront ce propos et jugeront de l’importance du sacrifice…

Le livre sur le site de l’éditeur + extrait

Sans botox ni silicone, le blog de Thierry RADIÈRE

 

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